Au travail, Monsieur le président élu !

duval

En ce premier jour ouvrable de 2017, Haïti a enfin un président élu après plus de quatorze mois d’une élection présidentielle tourmentée. Débutée le 25 octobre 2015, contestée, annulée, reprise, recontestée, pour enfin aboutir ce 3 janvier 2017, c’est Jovenel Moïse qui remporte la bataille. Tous les neuf membres du Conseil électoral ont signé les résultats définitifs. Ce premier jour ouvrable de l’année a été un jour perdu tant les activités étaient au ralenti de lever du jour à la nuit tombée. Tout un chacun craignait des violences et la mise à exécution de menaces diverses dans le sillage de la proclamation des résultats définitifs de la présidentielle. Plus que la violence, c’est la peur qui a dicté l’agenda du jour.

La peur aura marqué tout le processus électoral depuis 2015. Plus que la violence réelle, la peur a freiné la participation – 1 055 636 Haïtiens et Haïtiennes sur près de 6 000 000 attendus ont exprimé leur choix dans les urnes et Jovenel Moïse a remporté 55,60% des suffrages – comme elle a freiné les célébrations. Ce 3 janvier, comme le 28 novembre 2016, lors de la proclamation des résultats préliminaires, le silence et le calme ont régné sur la région métropolitaine. Les poches de fête étaient rares.

Ayant fait peu de promesses- le PHTK n’a pas présenté de programme formel pendant la longue campagne électorale-Jovenel Moïse n’est pas prisonnier de ses partisans. Il a les mains libres pour orienter son équipe dans la mesure où Michel Martelly, l’ex-président qui a fait choix de lui comme successeur désigné, ne voit pas en lui une simple doublure pour prolonger son mandat au goût d’inachevé.

N’étant pas populaire, Jovenel Moïse a l’obligation de continuer à rassurer le plus large éventail de secteurs dans le pays pour s’offrir les mois de paix sociale qui lui seront nécessaires pour asseoir son pouvoir, modeler son équipe, monter son gouvernement et prendre les premières mesures de redressement. Cela fait tellement longtemps que le pays n’est gouverné que pour gérer l’essentiel : la fin de son mandant par Martelly depuis novembre 2014, les élections depuis l’ascension de Jocelerme Privert à la présidence en février 2016.

La principale leçon de ce 3 janvier 2017 est que la force réside dans les institutions fortes. Le Conseil électoral a pu conduire à bien le processus électoral parce qu’il a su obtenir la confiance de la population. L’administration Privert-Jean-Charles a fait mieux que l’équipe Martelly-Paul parce qu’elle ne s’est pas immiscée dans le jeu électoral. La police nationale a gardé le contrôle de la rue, parce qu’elle n’est pas partisane. Jovenel Moïse, devant l’histoire, ne sera jugé qu’à une seule aune : dans quel état seront les institutions au terme de son mandat?

Depuis la fin de la dictature, les présidents ne sont pas de bons présidents grâce au nombre d’écoles construites, de kilomètres de routes asphaltées, d’investissements qu’ils ont attirés dans le pays ou d’amis qu’ils ont enrichis, mais au constat de la réussite ou de l’échec de la passation des pouvoirs, de leur apport à la stabilité du pays et au renforcement des principales institutions. C’est tout. Tout le reste n’est que du vent.

Si la tendance se maintient, Jovenel Moïse aura un Parlement où son parti et ses alliés auront la majorité. En Haïti, on peut croire que cela représente un avantage, mais détrompons-nous. Les Duvalier, père et fils, avaient un Parlement à leurs bottes. Jean-Bertrand Aristide disposait de la majorité absolue lors de son arrivée au pouvoir en 2001. Qu’ont-ils pu accomplir ? De bonnes politiques, une bonne gouvernance, de bonnes lois, une bonne conduite du pays sont avant tout l’affaire du président de la République et cela tous ceux qui occupent la magistrature suprême le savent, mais peu d’entre eux parviennent à tenir les rênes de la bête indomptable qu’est l’État haïtien. Jovenel Moïse, comme d’autres avant lui parvenus au pouvoir sans aucune expérience de la chose publique, est, dès ce 3 janvier 2017, le gardien du troupeau et le seul responsable de ce que feront les brebis, dont il a la garde, et de la conduite des loups qui l’entourent. Il devra donner le ton.

Gouverner Haïti, c’est aussi composer avec l’opposition multiforme qui se dresse sur la route des vainqueurs. La cohabitation est inévitable entre les souhaits et la réalité. Le désir de faire de chaque président se heurte à l’appétit de ceux qui ne jurent que par son échec, sa déroute, sa défaite. Là aussi, l’homme de la banane devra vite apprendre les règles du jeu pour ne pas se perdre dans les méandres d’une bataille que l’alternance démocratique oblige tout pouvoir à perdre un jour ou l’autre.

Ce 3 janvier, avec 68 gourdes pour un dollar et des perspectives qui ne laissent présager que moins de 1,5% de croissance économique, le président élu a du pain sur la planche. Il a la responsabilité d’un pays qui cherche sa voie depuis la présidence de Dumarsais Estimé, quand le vent de janvier des Cinq Glorieuses avait soufflé, pour la première fois, les brises de l’espoir sur l’Haïti de l’après-occupation américaine. De 1946 à nos jours, il y a eu des éclaircies, mais peu de périodes longues d’accalmie économique. Remettre le pays sereinement sur les rails vers un peu de prospérité peut être aussi un puissant remède pour guérir les autres maux.

Au travail, Monsieur le président ! On vous attend déjà au tournant.

Frantz Duval Edito du Nouvelliste

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