Boulo et les vivants.

Boulo Valcourt, Photo Ruben Chéry

Boulo Valcourt, Photo Ruben Chéry

Je n’arrive pas à écrire sur la mort de Boulo Valcourt. La mort, il vient un moment où on a juste envie de lui dire d’arrêter. Égoïstement. Parce que si elle continue d’emporter ceux qu’on a connus, aimés, avec qui on a partagé des choses, on va finir par se retrouver seul, avec des rêves transformés en désillusions, des promesses non tenues, désormais intenables. Plus égoïstement encore, parce que vivre étant souvent notre dernière volonté, on se dit que bientôt ce sera notre tour, cela commence à devenir sérieux, on a intérêt à se préparer à cette chose à laquelle on n’est jamais vraiment préparé : sa fin.

Alors parler du vivant, dans sa laideur. Au hasard des mauvaises nouvelles de ces choses dont le seul mérite est de ne pas être définitives : Les groupes de musique racine qu’on dit en proie à de grandes difficultés, en panne de contrats, vaincus par des arts plus connectés, moins motivés, plus amuseurs. Les milliards de dollars qui refont surface dans un jeu d’attaque-défense où l’on ne sait plus très bien qui tient qui par la barbichette, tout en sachant que c’est le contribuable qui paiera au prix fort gabegies et malversations. Ces institutions secondaires dans lesquelles une violence physique dégradante est exercée contre les élèves. Des garçons et des filles de première que l’on fouette à la rigoise à Port-au-Prince, Delmas, et sans doute ailleurs.

Parler du vivant, parce que, contre le vivant, on pourrait agir pour le rendre plus humain. Parce que parler du vivant, c’est quand même postuler que les choses vont mal certes, mais quand même et qu’on a encore les moyens de les améliorer, de botter le cul au salaud, mettre un peu de pain sur la table de qui n’en n’a pas, avoir une pensée intelligente. Et essayer d’oublier que Boulo est mort. Refuser la perte. Il ne chantera plus, officieusement, pour les amis un soir de détente, les vieilleries yeye qui ont marqué sa jeunesse, Sarah Jane et autre tube de Dick Rivers ou Eddy Mitchel, en bon chanteur de variété qu’il savait être. Il ne mettra plus en musique tel poème de Syto et ne se livrera plus à telle aventure collective. Boulo est devenu un nom, une entrée dans le grand dictionnaire de la musique et de la chanson haïtiennes. Alors, pour faire avec l’absence, la rendre supportable, s’occuper avec le mal que nous donne le vivant… Les coups, les scandales, l’arbitraire, tel secteur qui va mal, le prix Deschamps accordé à un texte en créole (sans doute une bonne chose, l’une des rares), telle décision du gouvernement américain qui nous concerne, une « armée » qui se crée en catimini… Et la faim. Toujours présente. Si la vie n’est ps éternelle, la faim, elle, semble bien l’être dans la vie de beaucoup de personnes ici…

Lyonel Trouillot, Le Nouvelliste—-Haiti

Comments are closed.