Dantès Bellegarde et ses deux oeuvres contre l’oubli

Dantes_Bellegarde, Haitian historian and diplomat. He is best known for his works Histoire du Peuple Haïtien (1953), La Résistance Haïtienne (1937), Haïti et ses Problèmes (1943), and Pour une Haïti Heureuse (1928-1929).

Dantes_Bellegarde, Haitian historian and diplomat. He is best known for his works Histoire du Peuple Haïtien (1953), La Résistance Haïtienne (1937), Haïti et ses Problèmes (1943), and Pour une Haïti Heureuse (1928-1929).

Construire la mémoire d’un peuple mobilise l’expertise des spécialistes en muséologie, en anthropologie, en ethnologie, et en histoire. Et l’histoire, comme reconstitution des traces du passé, selon l’expression de Paul Ricoeur, invite l’historien à se mettre sur la double frontière de l’objectivité et de la subjectivité. Aussi, aux choix des événements, traduisant la subjectivité de l’historien, s’associent-ils une objectivité relative par rapport à la vérité du passé. Ce travail de reconstitution de la mémoire historique du peuple haïtien que nous a offert l’intellectuel, l’ancien fonctionnaire de l’État haïtien, Dantès Bellegarde avec ses deux textes « L’Occupation américaine d’Haïti : ses conséquences morales et économiques, et le second texte intitulé : la Résistance haïtienne (l’Occupation américaine d’Haïti) ».

Dans le premier ouvrage, l’auteur, après l’exposé de l’événement historique, analyse ses différentes conséquences morales et économiques. Contemporain des présidents qui ont dirigé sous l’Occupation, Dantès Bellegarde fut témoin des faits que son oeuvre retrace et analyse. C’est un diagnostic des rapports politiques et diplomatiques entre Haïti et les États-Unis. Le second livre, qui présente plus de détails et qui rapporte les années de résistance tant des parlementaires que celles du peuple rural et urbain, débute par l’histoire de l’épopée de l’armée indigène, la genèse de la nation haïtienne et les années de la politique des baillonnettes jusqu’au débarquement des marines en 1915.

Si les États-Unis ont fait des promesses au gouvernement haïtien qu’ils n’ont pas tenues, c’est justement parce que l’Occupation militaire d’Haïti par les marines des États-Unis a été un pillage des ressources agricoles et financières avec le transfert des réserves de la Banque nationale vers la City Bank des États-Unis, la destructuration de l’agriculture de consommation nationale au bénéfice de l’exportation des bois, la centralisation du commerce export avec la fermeture des ports des villes provinciales. C’est le bilan de ces faits que nous présente Dantès Bellegarde dans son premier ouvrage, et qu’il reprend dans le second avec les luttes de résistance. Les textes sont aussi informatifs que l’ouvrage de Suzy Castor et s’en différencient par la forme du discours qui est plus historique que sociologique.

Le fait historique a engendré la première migration de la paysannerie vers Cuba et la République dominicaine, ce qui a coûté la vie aux 22.000 Haïtiens et Haïtiennes massacrés par les dirigeants dominicains. Cependant, ce livre ne tient pas compte de cela comme une conséquence morale fâcheuse de l’Occupation américaine. Pourquoi cette omission ?

Par ailleurs, l’auteur déplore la mainmise des marines sur l’éducation haïtienne qui a été l’objet de l’élaboration d’un programme de réforme. On se rappelle que l’éducation était dominée par la présence des pères de l’instruction chrétienne, en majorité des Français, depuis la signature du concordat entre le Saint-Siège et l’État haïtien. Donc, contrôler l’esprit du peuple, en le soustrayant de la tutelle des formateurs français pour rendre totalement effective la doctrine de Monroe et paralyser toute forme de résistance, devait faire partie de l’agenda des occupants. Instaurer une école de pensée américaine justifiant la présence des marines a été la voie d’opérationnalisation de ce projet, mais constaté par Bellegarde qui avait ses influences sur le système éducatif, économique, et sur certains hommes politiques.

L’auteur décrit des scènes montrant le courage et la conviction de l’homme politique qui n’est pas commune à tous les hommes et les femmes qui accèdent aux postes politiques de direction et/ ou de légifération. En effet, avec le discours de Ronald Cabèche sur la tribune du parlement et le jet au sol de sa boutonnière pour exprimer son désaccord avec la signature de la convention américaine soumise au gouvernement haïtien, la résistance parlementaire fut spectaculaire. Depuis l’acte courageux du soldat Pierre Sully ayant refusé de se soumettre aux forces militaires de l’Occupation, ce sont les paysans avec Charlemagne Péralte qui ont continué la lutte armée contre l’occupation. La société avec ses élites a attendu que l’honneur ait été totalement souillé par l’insolence et l’hostilité des marines qui ont créé un apartheid en Haïti pour protester contre l’Occupation.

L’appui des parlementaires américains, à la suite de la mission d’enquête envoyée par le gouvernement américain, aux protestations haïtiennes contre cette occupation ont fait des échos dans les journaux qui informaient l’opinion publique américaine sur ce type de politique extérieure d’un pays qui se voulait être l’étendard des luttes pour la souveraineté des États de l’Amérique. Tandis qu’en Haïti, des décrets sont émis par les gouvernements pour censurer la presse et emprisonner des journalistes qui faisaient dignement leur travail.

C’est à travers une écriture fluide et limpide que Dantès Bellegarde invite les lecteurs à revivre cette histoire pour garder la mémoire vivante. Sa plume est défensive en écrivant l’histoire de cette occupation qui a souillé l’indépendance, l’honneur, la dignité et la fierté de la nation haïtienne.

Si la lecture de ces ouvrages n’autorise pas les écoliers et universitaires à nourrir la haine contre le drapeau étoilé, cependant elle leur met en garde. Car l’oubli tue plus monstrueusement que la mémoire mensongère. Lisez « L’Occupation américaine : ses conséquences morales et économiques, et la Résistance haïtienne (L’Occupation américaine d’Haïti) de Dantès Bellegarde. », c’est contre le mal de l’oubli et pour garder la mémoire vivante.

Evens Cheriscle, Le National Haiti ( Photo Public Domain ).

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