Dessalines, nationalisme et humanisme

 

J’avais toujours pensé que les Haïtiens étaient unanimement reconnaissants à nos ancêtres, anciens esclaves et affranchis, pour nous avoir légué notre patrie. Le plus illustre aïeul, selon les notions élémentaires d’histoire enseignées à l’école, était Jean-Jacques Dessalines. Quand des portraits de nos Quatre Grands furent distribués pour être affichés dans les maisons vers le début des années 50, et leurs statues érigées sur la Place des Héros de l’Indépendance, c’est l’Empereur qui semblait occuper l’estrade d’honneur. Cette impression m’est restée jusqu’à mon départ d’Haïti pour l’exil à la fin des années 60. Une fois en terre étrangère, ma femme et moi avons travaillé, dans la diaspora, avec des compatriotes militant contre la dictature Duvalier. Malgré les divergences idéologiques entre les groupes d’opposition, l’objectif commun était le changement, mais à droite et à gauche, on entendait, au cours des réunions, des marches ou des représentations culturelles, des hommages répétés au créateur de notre drapeau, Jean-Jacques Dessalines. Le régime d’alors défendait les couleurs noir et rouge, tandis que l’opposition brandissait le bleu et rouge, mais de part et d’autre on se disputait à l’envi l’authenticité des couleurs dessaliniennes.

 

On avait généralement entendu que l’ex-officier français Jean-Jacques Dessalines n’avait pas été un enfant de choeur. De fait, la plupart des Haïtiens s’étaient accommodés du caractère tranchant de cette figure historique et lui avaient à la longue pardonné ses erreurs, sachant bien que c’est par son radicalisme qu’il avait définitivement vidé l’abcès en écartant pour toujours de nos rives le spectre du retour à l’esclavage. J’ai une fois rencontré aux États-Unis un descendant d’une famille française dont des membres avaient été exécutés sous ordre de Dessalines. On sentait encore chez cet homme, alors dans la cinquantaine, la douleur, voire une certaine colère, quand il parlait de cet événement connu sous le nom de massacre des blancs. Malgré tout, il s’est gardé de se montrer irrévérencieux envers Dessalines et reconnut qu’à l’époque les Haïtiens étaient en droit de se défendre.

 

Certains lecteurs ont sans doute déjà établi le lien entre cette introduction et mon dernier article, « Si Dessalines avait su… ». Malgré l’accueil favorable de la plupart, j’ai toutefois eu la surprise de m’entendre reprocher d’avoir exagéré le rôle de nos ancêtres dans les circonstances qui conduisirent à l’abolition de l’esclavage et d’avoir révélé dans mon exposé un penchant dessaliniste trop marqué. Toutefois, les témoignages de soutien, dans leur imposante majorité, m’ont conforté dans mes observations à ce sujet. J’en ai reçu en créole (lang manman nou), français et anglais. Ils sont trop nombreux pour être répercutés dans un article, mais je remercie et félicite une fois de plus ceux et celles qui se sont constitués en un lectorat interactif et dynamique, partageant avec moi leurs analyses et faisant lire les miennes à d’autres personnes.

 

Les réactions dessalinophobes ont donc été minoritaires, voire statistiquement négligeables, mais ce par quoi elles m’ont étonné, c’est l’attention sélective de leurs auteurs. Comme l’arbre qui cache la forêt, le seul nom de Dessalines semble avoir retenu toute l’attention de ces derniers et focalisé leur réaction. Il eut l’effet d’une cape agitée devant un taureau. L’essentiel du thème ainsi que la valeur allégorique du personnage mis en scène ont paru tout bonnement leur échapper. L’idée mère, pourtant évidente pour la grande majorité des lecteurs, était que malgré nos déboires et nos égarements actuels, il devrait être possible de puiser dans notre potentiel encore négligé, voire dédaigné, pour trouver des solutions à nos problèmes d’aujourd’hui. Dessalines n’était, à cette occasion, qu’une illustration idoine de la rupture définitive avec un passé de domination par les autres.

 

L’un de ces commentateurs m’a notamment reproché de ne m’être pas suffisamment étendu sur les erreurs commises par Dessalines. Il n’est nullement de mon intention de reprendre à mon compte ou de ressasser ce qu’on a tellement lu et écrit ailleurs. On ne saurait occulter ni oublier des fautes que Dessalines avait parfois reconnues lui-même. Rentré d’un voyage dans le sud du pays, il a une fois déclaré qu’il s’attendait à une révolte dans la région à cause des excès auxquels il s’y était livré. Cependant, si l’on doit être accusé de partisanerie pour avoir évoqué le côté positif du personnage et de son action, il faut aussi reprocher aux Américains de rendre hommage à Washington et Jefferson, respectivement honorés comme commandant en chef de l’armée victorieuse états-unienne et principal rédacteur de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis. Car ces gentlemen étaient propriétaires d’esclaves et, dans le cadre des lois actuellement en vigueur, ils seraient poursuivis en justice pour violation des droits de la personne humaine. Peut-être faudrait-il, selon la même logique, s’attaquer à la commémoration du 4 Juillet ? Quel anachronisme que de juger Dessalines à l’aune des principes dits démocratiques du vingtième et du vingt et unième siècles !

 

Selon un deuxième critique, qui s’est essayé à l’ironie, j’aurais donné, en parlant de Toussaint et de Dessalines, « l’impression que tout aurait commencé avec ces messieurs » ; il s’était demandé pourquoi je n’avais pas dit « carrément que c’est Toussaint qui avait fait la révolution de 1789 » [en France, bien sûr]. Ce lecteur préfère renvoyer le mérite à Sonthonax et à Polvérel. Aurait-il oublié que la France, prise en tenaille dans une certaine conjoncture, résistait encore à l’idée d’abolir l’esclavage quand Robespierre lança la fameuse phrase « Périssent les colonies plutôt qu’un principe » ? Lisons ici périssent les intérêts coloniaux. De même, Abraham Lincoln devait avouer, quelques décennies plus tard, qu’il se sentait forcé d’abolir l’esclavage aux États-Unis pour sauver l’Union. Ce n’étaient guère des décisions tout à fait altruistes ou désintéressées. Pour ceux qui doutent encore du rayonnement international de nos héros d’autrefois et de la force de leur exemple, c’est peut-être l’occasion de rappeler ce que déclarait le comte Rostopchine, père de la comtesse de Ségur, au moment où la Grande Armée napoléonienne entrait à Moscou. Il mit le feu à la capitale russe dont il était le gouverneur, en disant s’inspirer des propos adressés par le général Henri Christophe aux soldats envoyés par le même Napoléon, en position devant le Cap. Christophe avait déclaré qu’il préférait « réduire le Cap en cendre » plutôt que de le laisser prendre par l’ennemi. Les Moscovites durent apprendre ce jour-là qui était ce fameux général haïtien.

 

Un troisième critique, plus modéré, a poliment évoqué la beauté de la non-violence qui, selon lui, doit caractériser les démocrates sincères. Il m’a fallu aller jusqu’au bas de son courriel pour comprendre que ses commentaires se rapportaient au même article et que cette allusion à la non-violence était une mise en cause de notre Guerre d’Indépendance gagnée par l’armée de Dessalines. Toutefois, à mon avis, subir la violence sans rien faire pour l’arrêter, c’est l’encourager. Paradoxalement, la victime de violence qui ne lutte pas contre elle la tolère et l’accepte, et permet qu’elle continue à s’exercer contre d’autres personnes. Par contre, celui qui s’efforce activement d’y résister par tous les moyens nécessaires est celui qui le plus souvent arrive à l’arrêter. Cas d’espèce : le succès des kidnappeurs, violeurs et meurtriers jusqu’ici en Haïti. Ils semblent avoir fait école et créé une nouvelle industrie du crime dans le pays. Si, dès les premiers incidents, les autorités nationales ou, à défaut d’elles, des brigades de surveillance citoyennes s’étaient mises à la poursuite des criminels pour les identifier et les neutraliser, les victimes n’auraient probablement pas été aussi nombreuses. À la violence esclavagiste, Dessalines a opposé la violence révolutionnaire, ce qui était l’essence même de notre Guerre d’Indépendance. Longtemps après Dessalines, on a vu des Gandhi, Martin Luther King, etc., qui, en d’autres temps, ont pu faire avancer leur cause sans recourir à la violence. Dessalines aurait-il pu contrer Napoléon par la persuasion ? Bien sûr que non ! Pas plus que les démocraties de l’ouest n’auraient pu arrêter Hitler sans une puissance de feu supérieure à celle des divisions panzers.

 

Un lecteur cartésien m’a demandé de m’expliquer sur ce que j’entends par « idéal dessalinien ». Dessalines ne nous a légué aucun ouvrage écrit, mais ses actes étaient plus éloquents que les paroles. Il n’était ni Marx ni Lénine, mais il a marqué à sa manière l’Histoire d’Haïti et du monde sans rien écrire lui-même. Son manifeste a été la lutte, la Déclaration de notre Indépendance et la proclamation de l’État haïtien. A-t-on jamais mis en question la philosophie de Socrate, alors que ce dernier n’a rien écrit pour la postérité et qu’il serait maintenant longtemps oublié, si ce n’étaient les textes de son disciple Platon ? L’idéal dessalinien, c’est ce qui se reflète dans l’originalité de notre passé, dans le drapeau créé par le Fondateur et sur lequel fut ajoutée plus tard la devise « L’Union fait la force ». Ce sont les paroles de notre hymne national, baptisé à juste titre la Dessalinienne. Notons le premier mot de l’expression « idéal dessalinien » pour saisir la nécessité de remettre un peu plus d’idéalisme au goût du jour. Regardons vers ce que nous voulons être, plutôt que vers les échecs du passé. C’est quoi, cet idéal dessalinien illustré par le Chef alors qu’il brandissait vaillamment le sabre à la Crête-à-Pierrot ? C’est l’idéal qui fut plus tard traduit par nos poètes et musiciens : « Marchons unis… Du sol, soyons seuls maîtres. »

 

Merci toutefois à ceux et celles qui, même par leurs critiques, m’ont fait part de leur réflexion, car, comme l’ont rappelé d’autres lecteurs, « du choc des idées jaillit la lumière » et « nul n’a le monopole de la vérité ».

 

On peut s’accorder malgré tout à reconnaître que la liberté pour tous est une des valeurs de l’humanisme. Du temps de la colonie, Jean-Jacques Dessalines et Toussait Louverture combattirent sous divers drapeaux les protagonistes européens qui se disputaient les richesses de Saint-Domingue. Leurs alliances et retournements étaient souvent dictés par des intérêts qui échappaient à leurs alliés de l’heure. Toussaint déclarait à qui voulait l’entendre qu’il était prêt à faire et à défaire cent fois des alliances, sans pour autant s’expliciter sur ses motifs profonds. Des historiens ont plus tard dégagé le fil directeur de ses décisions, qui n’était rien moins que la défense d’une cause : l’émancipation de sa race. Toussaint, Dessalines et Pétion ont été aussi de grands internationalistes, en ce sens que les libérateurs de l’Amérique latine semblent avoir considéré le nouvel État haïtien comme un passage obligé vers leur destination finale. D’où le panaméricanisme révolutionnaire (ce qualificatif est important) prôné plus tard par nul autre que l’illustre Argentin Che Guevara. Après avoir remporté la victoire, Dessalines a voulu tendre la main à ses frères et soeurs encore en esclavage sur d’autres terres. Cela nous a valu l’isolement international, parce que les grandes puissances d’alors percevaient chez nous une menace à leurs intérêts économiques. Quand Pétion, son ancien lieutenant, prit la succession de Dessalines, il continua sa politique non seulement en fournissant de l’aide matérielle et des soldats à Bolivar, mais en obtenant de celui-ci l’engagement de libérer les esclaves d’Amérique du Sud alors sous domination espagnole. D’après certains historiens, les déboires essuyés par les troupes françaises à Saint-Domingue auraient pesé sur la décision de Bonaparte de céder aux États-Unis les territoires de la Louisiane afin de se concentrer sur les champs de bataille européens moins éloignés. On a souvent besoin d’un plus petit que soi.

 

Malgré les limitations géographiques de notre pays, notre Histoire n’a rien à envier, quant à la stature de ses héros, à celle d’autres pays. Forts de l’exemple de courage et de capacité de sacrifices de nos ancêtres, il ne tient qu’à nous de nous ressaisir, et de recommencer à jouer en Haïti et dans le monde un rôle autre que celui d’offrir aux entreprises étrangères une main-d’oeuvre docile à bon marché ou de fournir le vote réclamé par Washington par-devant les instances internationales. Notre avenir est encore entre nos mains, pourvu que nous renoncions à perpétuer nos erreurs. Comme le disait dans le domaine scientifique le célèbre Albert Einstein, c’est une folie de toujours se comporter de la même manière et de s’attendre à un résultat différent. À ceux qui ne renoncent pas à chercher ailleurs leur source d’inspiration, je proposerai de considérer un moment les transformations en cours dans la Chine actuelle, vue jusqu’à la deuxième moitié du siècle dernier comme l’un des pays arriérés de la planète.

 

Autrefois dans certains milieux, on disait chez nous aux enfants qui s’empressaient de se lever de table pour aller jouer d’achever leur repas en leur rappelant que de petits Chinois, moins chanceux, ne trouvaient pas de quoi remplir leur assiette. Aujourd’hui, malgré la pérennisation du régime communiste, on n’entend plus parler du Péril jaune, et encore moins de petits Chinois faméliques. On voit plutôt surgir à l’Est un nouveau géant qui, dans moins de cinquante ans, peut devenir la première puissance économique de la planète. Si nous, Haïtiens, avons pu surmonter les conditions cent fois plus draconiennes de l’esclavage, n’est-il pas permis de croire que nous pouvons aujourd’hui redresser l’échine, assumer toutes nos responsabilités et faire valoir pleinement nos droits sans nous laisser mener en laisse ? Ce n’est toutefois pas par l’autoflagellation ni avec la queue entre les jambes que nous allons y arriver. Ce sera plutôt en relevant la tête pour repartir dans une nouvelle direction. Ce sera en puisant les ressources nécessaires à ce nouveau départ ailleurs que dans la sébile tendue par nos dirigeants pour recevoir quelques dollars ou quelques euros d’assistance étrangère.

 

Il nous faudra puiser cette énergie dans ce grand potentiel encore endormi et inconnu de lui-même : cette force qu’on appelle chez nous le peuple, cette grande réserve d’énergie humaine et de génie créateur qui n’attend que d’être mobilisée et libérée. C’est cette force aguerrie qui agonise depuis deux siècles sans jamais mourir, porteuse de capacités humaines universelles méconnues par ceux qui ne pensent qu’à l’assujettir. Je suis profondément convaincu que l’indispensable changement de cap ne peut se réaliser qu’avec la participation prioritaire des masses. Comme les nouveaux marrons des temps modernes, ce peuple s’est à maintes occasions révélé capable de mobilisation, pourvu qu’il soit pour un instant débarrassé de ses inhibitions et de ses chaînes. Il a su débloquer des crises difficiles, voire apparemment impossibles. Ce sont ces millions d’êtres humains qui n’ont pas vraiment eu la chance de dire leur mot, sauf pour crier des slogans au bénéfice des démagogues. Une fois devenu acteur principal de son destin, ce peuple ouvrier peut devenir l’artisan de son propre bonheur et regarder en face le soleil pour désormais se sentir fier d’être Haïtien.

 

Le dilemme politique et social auquel nous sommes depuis longtemps confrontés rappelle en quelque sorte ce qui, en physique, serait un phénomène pouvant être attribué à la pesanteur. C’est le déséquilibre créé par un corps soulevé loin de son centre de gravité. Il est facile de constater que les pays dont le développement est le plus dynamique s’efforcent toujours d’agrandir leur classe moyenne par l’amélioration des revenus les plus faibles, même au prix d’une intervention de l’État. C’est une évolution qui, humainement et mathématiquement, ne peut se réaliser que par un déplacement des priorités vers les besoins des plus démunis.

 

Il faut impérativement, pour équilibrer ce que nous comparerons à un ascenseur social, que le poids le plus fort soit correctement positionné. L’enrichissement de ceux qui possèdent le plus par l’appauvrissement de ceux qui possèdent le moins ne peut qu’exacerber les tensions en risquant de faire chavirer la barque nationale. Le point d’appui principal du levier politique et économique doit s’ancrer dans les masses, qui doivent alors être vues et traitées non comme un moyen, mais comme une fin.

 

 

Teddy Thomas

Août 2008

Adresse électronique : teddythomas@msn.com

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