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Force d’Assistance au Développement : vers une nouvelle Armée d’Haïti

Force d’Assistance au Développement : vers une nouvelle Armée d’Haïti

 

par Teddy Thomas

 

Il y a lieu de se demander si une nouvelle armée peut être de quelque utilité dans les circonstances actuelles en Haïti. Avant le 12 janvier 2010, on avait beaucoup discuté d’un éventuel rétablissement des Forces Armées d’Haïti, démobilisées en 1995. L’an dernier, le gouvernement Préval avait même formé une commission chargée d’étudier cette question qui, par ailleurs, a fait couler beaucoup d’encre dans le grand public. Nombreux étaient ceux qui réclamaient le retour des Forces Armées bien que cette institution eût laissé un assez mauvais souvenir, suite au processus de déliquescence qui avait de plus en plus écorné son image. D’autres s’étaient faits à l’idée de considérer l’Armée d’Haïti comme un moindre mal, au vu des dérives et des excès inédits qui eurent lieu après sa démobilisation. Certains se montraient irréductibles dans leur refus, tout contraints qu’ils étaient de reconnaître la nécessité d’une force publique, sans oser dire qu’ils favorisaient la présence indéfinie d’une force militaire étrangère en Haïti. Tout le monde s’accordait pourtant sur l’incapacité de la Police Nationale à garantir seule la sécurité dans le pays.

 

Avant la catastrophe du 12 janvier 2010

 

J’étais de ceux qui préconisaient le rétablissement de l’armée, et j’ai opiné sur le sujet dans plusieurs essais et articles assez largement diffusés. Toutefois, j’y exprimais des réserves importantes quant aux modalités et au fonctionnement d’une éventuelle armée reconstituée. Loin d’un retour pur et simple au statu quo d’avant la démobilisation de nos forces militaires (1995), la nouvelle armée devrait, selon moi, jouer un rôle plus utile dans le développement du pays. En plus de l’utilisation de l’armée prévue par la Constitution dans la défense du territoire et les tâches de secours à l’occasion de catastrophes naturelles, je me disais favorable à la mise à contribution permanente de l’armée dans des tâches non militaires. En fournissant une main-d’oeuvre d’appoint, elle aiderait à accélérer la réalisation des projets de construction de routes, d’hôpitaux et d’écoles, d’irrigation, d’agriculture, d’éducation, etc. Elle devrait, de plus, aider la police en cas de besoin. On a récemment vu, par exemple, l’armée jamaïcaine se porter au secours de la police de Kingston, mise en déroute par des trafiquants de drogue surarmés.

 

En matière de défense territoriale, j’avais préconisé, vu nos moyens limités, de recourir, en cas d’agression étrangère sur notre sol, à une stratégie louverturienne axée sur une action conjointe de la population et de l’armée, la connaissance du terrain et la mobilité ; stratégie encore efficace de nos jours où, en plusieurs points du monde, des militants réussissent à tenir en échec des armées étrangères qui leur sont incomparablement supérieures en personnel et en armement. Chez nous, une telle stratégie nécessiterait, bien évidemment, une préparation adéquate de la population par des unités spécialisées de notre armée.

 

Après le séisme du 12 janvier

 

Tout cela eût été administrativement et logistiquement possible avant le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Aujourd’hui, toutefois, non seulement les priorités ont drastiquement changé, il est clair que les ressources disponibles doivent être majoritairement consacrées à l’hébergement des personnes sans abri. Il est tout aussi vrai que, si l’armée d’Haïti avait été rétablie avant la date fatidique du séisme, elle aurait été présente au milieu des décombres dès avant l’arrivée des secouristes étrangers, pour commencer immédiatement à extraire les victimes aux côtés de notre population, qui s’est à l’occasion signalée par un courage et un dévouement exemplaires malgré la pénurie de moyens. L’intervention immédiate de notre armée aurait sans doute permis de sauver plus de vies. On a vu, au Chili, mettre à contribution les militaires lors du séisme qui a suivi de près le nôtre dans ce pays, puis on a vu l’action de l’armée chinoise, peu de temps après, dans des circonstances semblables. On a plus récemment vu Obama faire appel aux militaires américains pour installer des barrières flottantes face à l’avancée de la marée noire de British Petroleum vers les côtes de Louisiane. De même, avant leur personnel médical, ce sont leurs militaires que d’autres pays ont dépêchés pour sortir nos sinistrés des gravats.

 

Depuis le 12 janvier 2010, nous sommes donc en présence d’une donne tout à fait nouvelle. Le séisme a profondément modifié l’équation, sous les aspects administratif, économique et social. En ce qui concerne l’éventuel rétablissement de l’Armée, il faut nous efforcer de penser autrement. Il n’est plus logistiquement possible, du moins pour le moment, de recruter, de former, d’armer et d’héberger une force militaire comme on l’aurait fait avant. Des actes de naissance, des diplômes et des documents d’état civil ont disparu dans les maisons détruites par le tremblement de terre ; des archives complètes ont été ensevelies sous les édifices publics effondrés. Il serait donc impossible d’établir les qualifications des éventuels postulants, lors du recrutement d’une nouvelle force militaire.

 

Faut-il encore penser à une nouvelle armée ?

 

Je répondrais même aujourd’hui affirmativement à cette question, et je recommanderais de commencer par créer une Force d’Assistance au Développement (FAD). Cette force serait composée de jeunes Haïtiens et Haïtiennes désireux d’y participer et réunissant les conditions physiques et morales requises. Sa sélection et son encadrement seraient assurés par un comité de conseil et de supervision composé de citoyens jugés compétents et dignes de confiance, civils et anciens militaires non teintés par la corruption. Elle recevrait une formation inspirée du modèle militaire, y compris l’apprentissage du métier des armes et une préparation psychologique rigoureuse. Elle servirait de bras polyvalent à un gouvernement qui devrait être honnête et crédible, et serait activement engagée dans les travaux de reconstruction, tout en constituant l’embryon d’une nouvelle force armée.

 

La discipline militaire

 

À l’instar du militaire, tout membre de la FAD s’engagerait dans cette force en sachant dès le départ que son devoir peut exiger qu’il s’expose à des conditions dangereuses. Le militaire doit être prêt à maintenir l’effort dans l’action, même au péril de sa vie. Différemment du policier, le militaire n’a pas droit à la revendication en matière de salaires ou de conditions de travail, ni ne peut se mettre en grève, sous peine d’être accusé de mutinerie. Son devoir d’obéissance l’oblige à exécuter sans interrogation les ordres réglementaires reçus. Il peut être rappelé de vacances ou réquisitionné en pleine nuit, sans rémunération supplémentaire. Précisons que le militaire n’est pas, ni n’a jamais été tenu d’exécuter un ordre illégal, d’où qu’il provienne, tel celui d’assassiner de paisibles citoyens sans armes.

 

Sous l’égide du comité de conseil et de supervision, tout un éventail d’options pourrait être envisagé pour l’entraînement militaire de la FAD. L’une de celles-là serait de faire appel aux compétences haïtiennes encore disponibles. À l’autre bout du spectrum, en passant par les nombreux choix possibles – celui, peut-être controversé par certains – d’engager des spécialistes civils ou militaires qui offrent aujourd’hui leurs services sur le marché international, pour transmettre à nos futurs soldats un savoir-faire dans l’utilisation des armes modernes. Nous parlons ici des membres de la FAD comme de futurs soldats, car le jeu de mots – ou de lettres – est trop apparent pour être passé sous silence ; la FAD deviendrait plus tard Fòs Ame Dayiti (créole) et, en français, il suffirait de compléter le sigle d’une apostrophe H. En gros, cette force, endoctrinée aux valeurs nationales et formée sur le modèle militaire, serait appelée plus tard à encadrer la population dans une préparation collective à la défense du territoire dans le cadre d’un programme de défense nationale, comme il en existe normalement dans tout pays souverain. Pour le moment, dans leur utilisation pour les travaux de reconstruction, on attendrait des membres de cette force la discipline et l’efficacité exigées d’une armée professionnelle.

 

Structure de la nouvelle force

 

Toutes les fois qu’on parle de force militaire, l’idée de hiérarchie se présente à l’esprit. Rappelons que l’entraînement de ces jeunes stagiaires au maniement des armes servirait, entre autres, à les préparer à intervenir ponctuellement aux côtés de la police, tout en leur donnant une formation de base pour ce qui, plus tard, deviendrait nos forces armées. Les membres de la FAD qui ne souhaitent pas embrasser définitivement le métier des armes auraient, dans l’accomplissement des tâches d’assistance au développement, l’occasion de côtoyer des métiers ou des professions qu’ils pourront choisir, après avoir rempli leurs engagements envers la FAD. Rappelons aussi que, dans les circonstances présentes, il serait difficile ou parfois inéquitable d’enrôler ces jeunes à des niveaux ou à des grades différents, faute de pouvoir établir, dès le début, des niveaux de qualifications.

 

Ma suggestion, sur ce point, serait de les recruter à égalité de rang et de solde. Je pense ici à ma première année à l’Académie Militaire d’Haïti. Nous étions vingt et avons tous débuté au même rang, qui était celui de simples cadets de première année. À partir de la deuxième année, des grades furent décernés à ceux qui avaient obtenu le moins de démérites (points de mauvaise conduite) et les meilleures notes pour les matières enseignées. Quiconque dépassait un certain nombre de démérites ou n’obtenait pas la note minimale était automatiquement exclu de l’Académie. Pendant et après la première année, l’un de nous était désigné chaque jour, dans l’ordre alphabétique, comme cadet de service. Celui-ci représentait l’autorité pendant vingt-quatre heures, relevant directement de l’Officier du jour, qui agissait au nom de la direction de l’Académie. C’était, pour chacun de nous, l’occasion de s’exercer au commandement, car le Cadet de service décidait et donnait des ordres même aux cadets dits gradés pendant son tour de garde.

 

De même, dans la FAD, les stagiaires pourraient évoluer, dans leur travail, vers un certain classement basé sur des critères de discipline, d’aptitude au commandement, d’efficacité et d’adaptabilité, qui pourraient être pris en compte quand viendrait le moment de convertir cette organisation en force armée, pour ceux de ses membres qui souhaiteraient y rester pour embrasser la carrière militaire. Les qualifications seraient alors établies en fonction d’aptitudes prouvées, et non sur une compétence virtuelle basée sur la détention d’un quelconque diplôme. Rappelons, au passage, que notre guerre d’Indépendance a été gagnée sous la conduite d’un quasi-illettré, qui avait pourtant fait ses preuves et démontré ses qualités de soldat sur le terrain, au point d’être reconnu comme Général en chef par ses compagnons de lutte. Vous l’avez deviné, il s’agit de l’ex-esclave Jean-Jeacques Dessalines, le plus illustre militaire de notre histoire.

 

Devoir d’obéissance et responsabilité pénale du militaire

 

Revenons à la notion du devoir d’obéissance. Une fausse opinion trop largement répandue est que le militaire doit obéir à tout ordre reçu. C’est là une idée qui tend à déresponsabiliser les militaires qui se font les complices de personnages politiques – cas bien connus en Haïti – pour persécuter ou éliminer physiquement leurs adversaires. La corruption entretenue dans les institutions militaires, alliée à l’opportunisme ou à la faiblesse de caractère de certains membres de l’armée, explique les exécutions sommaires et autres abus de pouvoir observés sous les dictatures. Toutefois, la question du devoir d’obéissance et de la responsabilité pénale de militaires coupables de certains crimes a été débattue et tranchée, notamment au Tribunal de Nuremberg lors du jugement d’officiers nazis, puis au Tribunal international de Tokyo dans des circonstances similaires, et plus récemment au jugement des sbires qui avaient massacré au bénéfice des dictatures chilienne et argentine.

 

Un supérieur, fût-il le président de la République, n’a pas le droit d’ordonner à un militaire de commettre un meurtre, pas plus qu’il ne peut lui ordonner de lui livrer sa fille. Le militaire qui accepte d’obéir à un tel ordre engage sa responsabilité personnelle. Des mesures de protection et d’encadrement devraient être prévues pour tout militaire se sentant visé par une tentative de corruption. Aux États-Unis, le président Clinton a échappé d’un cheveu à la destitution pour une simple liaison avec une stagiaire de la Maison Blanche. Chez nous, à la lumière d’expériences devenues presque des coutumes, il faudrait sévir beaucoup plus fermement contre un chef d’État ou haut fonctionnaire coupable d’avoir essayé de corrompre à des fins politiques ou personnelles un agent de la force publique. Pour revenir au temps où j’étais cadet, je me souviens qu’aux exercices d’ordre serré, au beau milieu des commandements qu’il nous criait à longueur de séance, l’entraîneur nous piégeait parfois en proférant soudain un commandement irrégulier. Celui-ci ne devait pas être exécuté, sous peine de remontrances. Par exemple, l’ordre de lever la marche en position de « Présenter armes ». L’enseignement est donc clair : il existe des ordres réglementaires et d’autres qui ne le sont pas ; d’ailleurs, le Manuel de Justice Militaire définissait sans ambiguïté les crimes et sanctions contre les membres de l’armée reconnus coupables d’infractions pénales.

 

Le but des précédents paragraphes est de faire ressortir qu’à côté des attributions de la nouvelle force militaire haïtienne, il y a aussi des actes que ses membres ne devront pas commettre et des rôles qu’ils ne devront pas remplir. Ce rappel est pertinent, vu les reproches le plus souvent adressés à nos anciens militaires concernant une propension marquée au recours à la force. Les meurtres, abus de pouvoir et autres délits engageant la responsabilité pénale de l’individu ont été prévus et punis par les Règlements de l’Armée d’Haïti, bien que ces règlements n’aient été que rarement appliqués dans toute leur rigueur, le plus souvent à cause de complicités politiques. Les militaires le savaient et il est important que le public en général, et l’éventuel conseil de supervision et de recommandation en particulier, sachent ce qu’ils sont en droit d’exiger des membres d’une nouvelle armée, qui ne devront désormais pouvoir se retrancher derrière le devoir d’obéissance pour s’absoudre des méfaits qu’ils ont accepté de commettre.

 

Une institution à l’image du pouvoir politique

 

Les suggestions énoncées dans ce texte se limitent à quelques grandes lignes qui peuvent servir de contribution à une réflexion citoyenne sur l’élaboration d’une force armée nouvelle dans notre pays. Elles ne prétendent nullement être exhaustives ni s’étendre à des aspects spécifiques, qui devront faire l’objet d’études approfondies. Pour ajouter une note finale à l’utilisation de la FAD à des fins policières ou militaires, je conclurai en disant qu’une armée efficace et disciplinée est, dans son ensemble, comme un outil dont l’usage peut être bon ou mauvais selon l’intention de celui qui le manie. La même armée chinoise, qui est intervenue de façon sanglante à Tien An Men Square en 1989 contre des manifestants pacifiques, est celle qui a récemment secouru des victimes de catastrophes naturelles. L’armée chilienne, connue auparavant pour son professionnalisme, est celle qui renversa le gouvernement Allende dans un bain de sang en 1973 ; elle a quand même recommencé à fonctionner, après la dictature Pinochet, dans un environnement démocratique et fut appelée au secours lors du séisme au Chili en février dernier. On pourrait en citer tant d’autres… La force militaire est ce qu’en fait le pouvoir politique, que celui-ci soit détenu par une personnalité civile ou militaire. Celui qui a en main un couteau bien affûté peut s’en servir comme arme pour causer du mal à autrui, ou comme outil pour lui préparer un bon plat.

 

Encore une fois, oui au rétablissement de l’armée haïtienne, à condition qu’elle soit conceptuellement différente et serve au développement du pays et à la défense du territoire à côté de la population, tout en respectant l’esprit de la Constitution. Ce serait la troisième armée haïtienne, après celle de l’Indépendance et celle que nous a laissée l’Occupation américaine, mais, cette fois, il faudrait la doter d’un acte de naissance revu et corrigé.

 

 

Teddy Thomas

Juin 2010

teddythomas@msn.com

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