Haïti libérée ? Cessons de faire semblant

La Deuxième Indépendance, chantée avec ferveur à la chute de Duvalier il y a vingt-sept ans, n’a guère connu de lendemain. On ne peut toujours pas dire Haïti libérée. Ce mois ayant ramené le souvenir de la victoire populaire du 7 février 1986, j’ai pensé à la grande mobilisation qui avait conduit à cette date historique dans notre pays. J’ai aussi pensé à tous ceux et toutes celles qui en avaient été témoins, protagonistes ou militants de base. De ceux-ci, beaucoup ont péri. Mais pour les survivants, je me suis dit que nous étions sans doute nombreux à avoir remarqué la différence entre l’engagement d’alors et ce qui ressemble aujourd’hui à une banalisation du sens de la responsabilité citoyenne ou de l’esprit de l’époque.
Il est impératif que nous fassions encore l’Histoire au présent, sans renier le passé ni trop nous y attarder au détriment des urgences du moment. Nous avons toutes les raisons d’être fiers de ceux et celles qui ont gagné notre guerre d’Indépendance, à cause de leur vaillance et de l’héritage de Liberté qu’ils nous ont laissé ainsi qu’à d’autres peuples. Ces premiers Haïtiens frémiraient pourtant de colère en constatant ce qu’est aujourd’hui Haïti. Ils nous diraient qu’ils n’ont rien de commun avec ce qu’est devenu le patrimoine qu’ils nous ont légué. Puissent-ils nous inspirer et nous guider, mais que l’Histoire qu’ils ont faite ne reste pas pour nous le seul point de mire ni une cause de fixation.
1804 est à refaire, et c’est à nous de reprendre le flambeau. Arrêtons donc de perpétuer nos illusions en bombant le torse comme Première République Noire, car maintenant nous occupons presque la dernière place parmi les nations du monde. Nous, Haïtiens d’aujourd’hui, sommes la plus récente des nombreuses générations qui ont succédé à celle des valeureux ancêtres. Qu’avons-nous fait de tout ce temps ? Nous ressassons à l’envi les gloires de nos aïeux, mais la grandeur du passé contraste avec l’indignité du présent. Comme on le dit depuis des siècles, on ne se baigne pas deux fois dans la même rivière, car l’eau coule et se renouvelle. 1804 est à refaire, mais dans d’autres circonstances qu’il nous appartient maintenant d’assumer. Prenons pleinement conscience de notre unicité ; nous n’avons rien à perdre que notre asservissement, notre dépendance et nos réflexes d’imitation. Et s’il est reconnu que le comportement de notre classe dirigeante laisse beaucoup à désirer, nous gagnerions aussi à réviser certaines de nos attitudes et de nos conceptions, qui, même dans un contexte politique meilleur, pourraient encore miner nos chances de réussite et notre avancement en tant que peuple. Au niveau citoyen, nous pouvons envisager certains changements de nature à nous rendre plus responsables, plus conscients de nous-mêmes, plus sûrs de nos potentialités et plus maîtres de notre avenir.
Assumons sans complexe nos deux langues tout en élargissant notre horizon linguistique. La langue d’un peuple passe à travers son histoire et fait partie de son identité. Rien ne dit que nous devons être plus isolés par notre créole que les Japonais ne l’ont jamais été par leur langue, qu’ils sont à peu près les seuls à parler. Quant au français, nous ne devons pas plus en avoir honte que les Brésiliens et les Américains, qui ont conservé chez eux l’ancienne langue coloniale. Fiché au coeur de l’Amérique latine, entouré d’une dizaine de pays de langue officielle espagnole, le Brésil, tout en parlant le portugais, s’est récemment hissé au rang de puissance mondiale. Rappelons, s’il en est besoin, que le français est la langue de notre Acte d’Indépendance, celle dans laquelle a été proférée la fameuse prophétie de Toussaint Louverture au moment de sa déportation, et que le créole était la langue préférée de Dessalines. Avec les outils de communication modernes, les langues peuvent être considérées comme un facteur de diversité et d’enrichissement culturels beaucoup plus que d’isolement.
Assumons également notre pluralisme religieux, la responsabilité de notre survie et celle de résoudre nos propres problèmes. Utilisons nos richesses humaines, nos capacités spécifiques et notre terroir afin de construire une Haïti qui tende vers l’autosuffisance plutôt qu’à devenir une destination pour d’autres, qui viennent s’y reposer ou se divertir après avoir travaillé chez eux au progrès de leurs pays respectifs. Par la priorité accordée de nos jours à la construction d’hôtels de luxe et à l’aménagement des plages alors qu’un grand nombre de citoyens vivent encore sous les tentes, on a de plus en plus l’impression que notre pays se transforme en République Touristique d’Haïti.
Assumons fièrement notre culture et notre appartenance à la race noire, comme l’ont déclaré nos Constitutions. Au départ des Blancs, les nouvelles oligarchies ont embrassé un mode de vie calqué sur les valeurs et les manières de l’ancien oppresseur, afin de se distinguer et se faire passer pour des gens « éduqués ». Jusqu’à une époque relativement récente, il n’était pas rare qu’un de nos compatriotes pense recevoir un compliment en s’entendant dire par une personne de race blanche qu’il ne « ressemblait pas » à un Haïtien. Toutefois, par définition même, quel que soit le degré de métissage, nous sommes presque tous descendants d’au moins une ancêtre africaine, mais, pour mieux faire semblant, que d’Haïtiens préfèrent revendiquer l’aïeul au teint clair, de préférence européen. Il est vrai que, pour la plupart, nous n’avons plus le choix, l’aïeule noire ayant été systématiquement reléguée aux oubliettes par les générations précédentes. Cependant, si jamais ils s’installent en terre étrangère, nombreux sont ceux qui jouent à fond le jeu, et font semblant de n’avoir que des liens distants avec les Haïtiens. S’ils rentrent au pays, souvent commandités par l’étranger, c’est encore au motif fallacieux que leurs diplômes américains ou européens les rendent forcément les plus aptes à gérer les problèmes haïtiens. Rappelons que le diplôme à lui seul ne fait pas l’expert, car ce dernier a surtout besoin de l’expérience tirée de la pratique et de la connaissance du terrain.
Arrêtons les uns de souhaiter, les autres de redouter la reconduction d’une armée comme autrefois. Nous avons d’abord eu l’armée indigène, valeureuse en son temps, mais dont les généraux ont gardé les épaulettes et l’arbitraire de l’armée française. Cette armée indigène fut plus tard remplacée par une autre, organisée et entraînée selon le modèle états-unien. Aujourd’hui, notre pays est occupé par une armée onusienne ayant pris la succession des forces américaines débarquées sur notre territoire sous prétexte de rétablir une prétendue démocratie. Échec sur tous les fronts. La nouvelle police, créée pour remplacer l’armée haïtienne, est souvent dépassée et même, selon certains, en proie à une corruption sans précédent. S’il nous faut de nouveau une armée nationale, qu’elle soit mieux adaptée à nos capacités et à nos besoins ; qu’elle soit une armée proche du peuple, constituée par le peuple et engagée dans l’assistance aux tâches de développement national, en plus de sa mission de défense territoriale.
Évitons l’insouciance et le ramollissement de notre jeunesse par le goût indifférencié du plaisir (“anything goes, just to have fun”), la légèreté des moeurs et le culte de la consommation. Cessons d’accepter ce déni de notre dignité par ceux qui nous qualifient complaisamment de peuple bon enfant capable de se contenter avec le sourire de son sort sous-humain, en ne demandant qu’à plaire et à danser. Quand une classe dirigeante s’applique à multiplier les occasions de réjouissance populaire sans donner du travail au peuple, c’est apprendre à celui-ci à s’amuser sans avoir pris en charge les moyens essentiels de sa survie. C’est faire primer le principe de plaisir sur le principe de réalité. C’est encourager le peuple à se complaire dans une situation d’enfant et à dépendre d’autres pays pour la satisfaction de ses besoins. C’est cultiver une mentalité de peuple assisté, et mettre la corde au cou de la souveraineté nationale. Comme au cours des années quatre-vingt, les rassemblements populaires pourraient servir d’occasions de sensibiliser le public et de mobiliser les foules sur des thèmes constructifs d’intérêt national, et même le carnaval pourrait s’y prêter plutôt que d’inviter aux déhanchements et aux défoulements gratuits.
Apprenons à produire davantage pour importer moins, et faisons du patriotisme économique un des piliers de l’essor national, en accordant la priorité aux produits haïtiens, avec la patience qu’il faudra pour atteindre l’excellence et l’efficacité de la production, et en cessant d’exporter nos devises. Les riches devront renoncer aux stratagèmes qui leur permettent d’échapper à leurs responsabilités fiscales au détriment de la caisse publique.
C’est l’heure de la reconstruction, c’est l’heure du renouveau : 1804 est à refaire. Haïti doit renaître dans tout son dynamisme et toute son exemplarité. La démocratie ne nous a pas été enlevée, car nous ne l’avons vraiment jamais eue. Nous pouvons pourtant l’acquérir par cette prise de conscience et ce sursaut d’énergie capables de nous rendre la personnalité de peuple qui jadis fit de nous une nation d’avant-garde.
Teddy Thomas
Le 15 février 2013
teddythomas@msn.com

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