Haiti : Pour combattre les idées Fausses.

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HAITI : POUR COMBATTRE LES IDEES FAUSSES

On a souvent entendu dire, dans ce pays, que ce sont les philosophes et les intellectuels qui le détruisent. Opinion fortement soutenue par les ignares, l’oligarchie, et les régimes absolutismes, afin de masquer leurs incompétences et leurs échecs, et pour ne donner une place d’honneur á l’esprit créatif ou á l’intellection.

En politique, on le flêtrit le mensonge d’hier que pour flatter le mensonge d’aujourd’hui. (Jean Rostand)

D’emblée, il faut avouer que ce n’est pas la plume de ces écrivains, de ces intellectuels, qui ont ouvert le fossé de la mort dans le pays. Ces gens n’ont pour eux de faire mourir personne dans les cachots de Fort-Dimanche et á Ti Tanyin, ou d’abattre quiconque dans les rues aux yeux et aux sus de tout le monde. Ce n’est ni le Dr Price Mars, ni Jacques Roumain, ni Frédérique Marcelin, ni Alain Turnier, ni Ghislain Gouraige, ni Théodore Baker, ni René Dépestre, ni Jacques Stéphen Alexis, ni René Philoctète, ni Jean-Claude Fignolé, ni Frank Etienne, ni Yonel Trouillot, ni Odette Fombrun Roy, ni Dany Laférrière, ni Gary Victor, ni Patrick Lemoine, qui fut emprisonné á Fort-Dimanche, Fort l’Enfer, le titre de son livre, pour ne citer que ceux-là, qui ont porté le flambeau de la discorde dans la Patrie Haïtienne.

Ce sont pour la plupart ces intellectuels endoctrinés, ceux qui chantaient les louanges, ces sycophantes, ces militants, ces tontons macoutes, ces chimères, ces extrémistes qui, (ils sont légions), ayant d’abord l’ambition de soutenir leur leader et d’être chef d’Etat, ont eu bientôt celle d’être chef de partis. Ce sont ceux qui ont érigé la dictature, le régime absolutisme, le pouvoir d’un seul homme, par la violence, qui ont détruit la liberté du peuple haïtien pour assurer leur pérennité.

Avec le triomphe de l’absolutisme, pour notre génération, dès 1957, c’est d’abord le retour de cette tradition dictatoriale et notamment de l’anarchie qui a sommeillé en Haïti depuis plus de cent cinquante ans. C’est de la réactivation d’une tradition dictatoriale. La société est devenue plus violente, plus indécente. La race des grands inspirés a disparu, le niveau moral et intellectuel a baisé, les prêtres se vendent au pouvoir politique, la science est méprisée, l’ignorance érigée en système, la brutalité exigée comme complément de courage, l’oligarchie militaire soumis et féroce. Voilà la dictature toujours prête á verser dans la tyrannie.

Or, dès 1959, au frontispice du roman L’espace d’un scillement, de Jacques Stéphen Alexis, on pouvait lire : Il ne faut pas s’y tromper, cette histoire annonce des massacres, en parlant du jeune pouvoir établi du docteur François Duvalier. Et comme une prédiction, le phénomène de la terreur apparait alors comme l’instrument fondatrice et structurel du pouvoir.

Tous les grands penseurs étaient persuadés que la fin du XIXème siècle serait celle du progrès et de l’accomplissement de la raison et de la civilisation. Elle fut celle d’une barbarie incommensurable. Tragique paradoxe : le siècle des droits de l’homme fut celle de la destruction de l’homme.

Les nouveaux dirigeants du XXème siècle vont opérer un retournement total. Le barbare n’est plus le bafouilleur, mais l’intellectuel qui utilise toutes les ressources de la raison pour mieux la détruire de l’intérieur. Il est celui qui viole á la fois l’idée d’homme et l’idée d’humanité qui sont les nôtres depuis vingt cinq siècles. Le barbare est l’homme infidèle á son humanité.

La notion de barbarie renvoie á la destruction d’un ordre déjà établi. La barbarie est toujours une réaction. L’approche philosophique, par le regard critique et éthique, permet de penser la barbarie en terme de destruction et de désertification du sens. La civilisation est du côté de l’oasis, du jardin. La barbarie c’est la victoire du désert.

Albert Camus parlait métaphoriquement de notre heureuse barbarie. Pour lui, les forces de la barbarie peuvent s’infléchir dans le sens des vertus de la civilisation. La barbarie peut se hausser en culture comme le désert s’irrigue en jardin.

Les démocraties ont toujours besoin de produire des monstres qui leur soient extérieurs pour se justifier en tant que démocraties et occulter leur violence fondatrice et d’évacuer toute réflexion sur leur propre responsabilité dans l’horreur. La barbarie, nous la portons en nous. La civilisation consiste á dépasser sans cesse notre barbarie intérieure. C’est un combat sans fin.

Le primitif subsiste dans le post-moderne, l’animal persiste en l’homme, la bête demeure dans l’homo-sapiens.

Á l’universalité, on préfère aujourd’hui la singularité. Un monde fragmenté produit toujours des effets de barbarie. (Propos tirés d’un entretient du philosophe Jean-François Mattéi avec la Nouvel Observateur, France)

La tyrannie n’a pour fondement que la puissance de fait, l’homme n’est plus désormais retenu dans sa recherche de la liberté, que par la résistance de la force, moins paralysante pour l’esprit que la contrainte des doctrines.

C’est en plaçant la volonté individuelle au-dessus des libertés fondamentales que le pouvoir déchire la Constitution, aliène les droits inaliénables, étouffe la vie sociale sous le poids d’une gigantesque bureaucratie incompétente, et instaure la terreur. Gouvernement d’un seul, gouvernement illimité, deux péchés de l’absolutisme. Et ce que cachait le décor : un vide désordonné.

Non, ce n’est pas la nécessité des choses qui a fait le système de la terreur, ce sont les idées fausses. (Edgard Quinet, XIXème siècle)

Et René Dépestre, en exil, écrivait : Depuis des années, toutes les fois qu’une nouvelle vient d’Haïti, elle est imbibée de sang. Ce sang, le duvaliérisme le fait couler trop longtemps déjà. Quel sacrifice ! Pour qu’un peuple accepte un tel bain de sang, il faut qu’un sentiment puissant l’habite. Ou la peur le fait reculé, le rend indifférent sinon consentant.

Á l’âge où il est coutume de profiter de la vie, á une époque ou la jeunesse a plus des droits que de devoirs, c’est la chasse aux opposants et, par conséquent, la compagnie de la mort. Elle frappe sans relâche, les camarades, les voisins, les hommes. L’existence de chacun peut s’arrêter au lendemain, parfois même á l’heure suivante. Les sorties, la joie de vivre, les espoirs fous, tout cela est remplacé par les brutalités de la machine oppressive et d’innombrables cadavres, ce qui enlève aux petits enfants la joie et l’innocence du matin de la vie. Le choc est terrible. Il a transformé des générations.

Générations sacrifiées, frustrées, décidées á lutter pour la liberté, la dictature l’a mise devant l’alternative du sauvetage individuel par l’émigration, la zombification collective ou la rébellion collective. La dictature n’offrant point de liberté au peuple, celui-ci s’éxila sur des rafiots vers d’autres terres hospitalières. Exode des années 60 des cadres professionnels vers l’Amérique du Nord et l’Afrique. Le peuple haïtien chevauche á travers le monde á la recherche du temps perdu, qui n’est autre que le bonheur impossible sur sa terre natale.

La victime : un peuple assoiffé de justice et de liberté.

C’est alors que les hommes de progrès ont compris la nécessité pour tous les honnêtes gens de lutter impitoyablement contre ces dangereux ennemis de l’humanité, en suscitant la crainte, tant qu’il y a de la vie et des forces.

Lettre ouverte de Jacques Stéphen Alexis á François Duvalier.

Á son excellence

Monsieur le Docteur François Duvalier

Président de la République,

Palais National.

Pétionville, le 2 juin 1960

Monsieur le Président,

Dans quelque pays civilisé qu’il me plairait de vivre, je crois pouvoir dire que je serais accuelli á bras ouverts ; ce n’est un secret pour personne. Mais mes morts dorment dans cette terre ; ce sol est rouge du sang de génération d’hommes qui portent mom nom ; je descends par deux fois, en lignée directe, de l’homme qui fonda cette patrie, aussi j’ai décidé de vivre ici et peut-être d’y mourir. Sur ma promotion de vingt deux médecins, dix neufs vivent en terre étrangère. Moi, je reste, en dépit des offres qui m’ont été et me sont faites. Dans bien des pays bien plus agréables que celui-ci, dans bien des pays où je serais plus estimé et honoré que je ne le suis en Haïti, il me serait fait un pont d’or, si je consentais á y résider. Je reste néanmoins.

Ce n’est pas par vaine forfanterie que ma lettre commence ainsi, Monsieur le président, mais je tiens á savoir si je suis ou non indésirable dans mon pays. Je n’ai jamais, Dieu merci, prêté attention aux petits inconvénients de la vie en Haïti,- certaines filatures trop ostensibles, maintes tracasseries, si ce n’est les dérisoires avanies qui sont le fait des nouveaux messieurs de tous les pays sous-développés -, il est néanmoins naturel que je veuille être fixé sur l’essentiel.

Bref, Monsieur le Président, je viens au fait. Le 31 mai, soit avant-hier soir, je déménageais de mon domicile de la ruelle Rivière, á Bourdon, pour aller m’installer á Pétionville. Quel ne fut pas ma stupéfaction d’apprendre que le lendemain de mon départ, soit hier soir, mon domicile avait été cerné par des policiers qui me réclamaient, á l’émoi du quartier. Je ne sache pas avoir des démélés avec votre Police et de toutes façons, j’en ai tranquillement attendu les mendataires á mon nouveau domicile. Je les attends encore après avoir vaqué en ville á mes occupations ordinaires, toute la matinée de ce jour d’hui 2 juin.

Si les faits se révèlent exacts, je suis assez au courant des classiques méthodes policières pour savoir que cela s’appelle une manoeuvre d’intimidation. En effet, j’habite á Pétionville á proximité du domicle de Monsieur le Préfet Chauvet. On sait donc vraisemblablement où me trouver, si besoin réel était. Aussi, si cette manoeuvre d’intimidation – j’ai accoutumé d’appeler un chat un chat -, n’était que le fait de la police subalterne, il n’est pas inutile que vous soyez informé de certains de ses procédés. Il est enseigné á l’Université Sverdlovsk dans les cours de technique antipolicière, que quand les Polices des pays bourgeois sont surchargées ou inquiètes elles frappent au hasard, alors qu’en période ordinaire elles choisissent les objectifs de leurs coups. Peut-être que dans cette affaire ce principe classique s’appliqu-t-il, mais Police inquiète ou non, débordée ou non, je dois chercher á comprendre l’objectif réel de cette manoeuvre d’intimidation.

Je me suis d’abord demandé si l’on ne visait pas á me faire quitter le pays en créant autour de moi une atmosphère d’insécurité. Je ne me suis arrêté á cette interprétation, car peut-être sait-on que je ne suis pas jusqu’ici accessible á ce sentiment qui s’appelle la peur, ayant sans souscillé plusieurs fois regarder la mort en face. Je n’ai pas non plus retenu l’hypothèse que le mobile de la manoeuvre policière en question est de me porter á me mettre á couvert. J’ai en effet également appris dans quelles conditions prendre le maquis est une entreprise rentable pour celui qui le décide ou pour ceux qui le portent á le faire. Il ne me restait plus á retenir comme explication que l’intimidation projetée visait á m’amener moi-même á restreindre ma liberté de mouvement. Dans ce cas encore ce serait mal me connaître.

Tout le monde sait que pour qu’une plante produise á plein rendement il lui faut les sèves de son terroir natif. Un romancier qui respecte son art ne peut-être un homme de nul part, une véritable création ne peut non plus se concevoir en cabinet, mais en plongeant dans les tréfonds de la vie de son peuple. L’écrivain authentique ne peut se passer du contact journalier des gens aux mains dures,- les seuls qui valent d’ailleurs la peine qu’on se donne -, c’est de cet univers que procède le grand oeuvre, univers sordide peut-être mais tant lumineux et tellement humain que lui seulement permet de transcender les humanités ordinnaires. Cette connaissance intime des pulsations de la vie quotidienne de notre peuple ne peut s’acquérir sans la plongée direct dans les couches profondes des masses. C’est là la leçon première de la vie et de l’oeuvre de Frédéric Marcelin, de Hibert, de Lhérison ou de Roumain ; chez eux les simples gens avaient accès á toute heure comme des amis, de même que ces vrais mainteneurs de l’haïtiennité étaient chez eux dans les moindres locatis des quartiers de la plèbe. Mes nombreux amis de par le vaste monde ont beau s’inquiéter des conditions de travail qui me sont faites en Haïti, je ne peux renoncer á ce terroir.

Également en tant que médecin de la douleur, je ne peux renoncer á la clientèle populaire, celle des faubourgs et des campagnes,- la seule payante au fait, dans ce pays qu’abandonnent presque tous nos bons spécialistes -. Enfin, en tant que citoyen, il m’est indispensable de sentir la marche inexorable de la terrible maladie, cette morte lente, qui chaque jour conduit notre peuple au cimetière des nations comme les pachidermes blessés á la nécropole des éléphants. Je connais mon devoir envers la jeunesse de mon pays et envers notre peuple travailleur. Là non plus je n’abdiquerai pas. Goering disait, une fois, que quand on cite devant lui le mot culture, il tire son révolver ; nous savons où cela a conduit l’Allemagne du pays des Niebelungen. Mais nous sommes dans la deuxième moitié de ce XIXème siècle du peuple-roi. Je ne peux m’empêcher de rappeler cette parole fameuse du grand patriote qui s’appelle le Sultan Sidi Mahomed Ben Youssef, parole qui illumine les combats libérateurs de ce siècle des nationalités malheureuses : Nous sommes les enfants de l’avenir !… disait-il de retour de son dur exil en relevant son pitoyable ennemi, le Pacha de Marrakech effondré á ses pieds. Je crois avoir prouvé que je suis un enfant de l’avenir.

La limitation de mes mouvements, de mes travaux, de mes occupations, de mes démarches ou de mes relations en ville ou á la campagne n’est pas pour moi une perspective acceptable. Je tenais á le dire. C’est ce qui vous vaut cette lettre. J’en ai pris mon parti, car la Police, si elle veut, peut très bien se rendre compte que la politique conspirative et la politique des candidats ne m’intéressent pas. La désolante et pitoyable vie politicienne qui maintient ce pays dans l’arriération et le conduit á la faillite depuis cent-cinquante ans n’est pas mon fait. J’en ai le plus profond dégoût, ainsi que je l’écrivais il y a déjà près de trois ans.

D’aventure si, comme en décembre dernier, la douane refuse de me livrer un colis, un appareil de projection d’art que m’envoyait l’Union des Écrivains Chinois et qu’un des nouveaux messieurs a problablement accaparé á son usage personnel, j’en sourirai. Si je remarque le visage trop reconnaissable d’un ange gardien veillant á ma porte, j’en sourirai encore. Si un de ces nouveaux messieurs heurte ma voiture et que je doive le remercier, j’en sourirai derechef. Toutefois, vous comprendrez, Monsieur le Président, que je tiens á savoir si oui ou non on me refuse le droit de vivre dans mon pays comme je l’entends. Je suis sûr qu’après cette lettre, j’aurai le moyen de m’en faire une idée. Dans ce cas, je prendrai beaucoup mieux les décisions qui s’imposent á moi, á la fois en tant que créateur, que médecin, qu’homme et que citoyen.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes salutations patriotiques et de mes sentiments distingués.

Jacques Stéphen Alexis

Monsieur le Docteur Jacques Stéphen Alexis

2, Rue Aubran (Route de Ste Thérèse)

Pétionville

L’on sait comment le Docteur Jacques Stéphen Alexis est mort entre les mains des sbires du régime de Papa Doc. Rappelons qu’en 1945, avec Théodore Baker, son journal La Ruche,et René Dépestre, ces jeunes levèrent le drapeau de la lutte contre le président Lescot et réussirent á entrainer les foules. Une grêve génénales et d’importantes manifestations s’ensuivirent. Lescot devait être renversé le 11 janvier 1946.

Duvalier avait développé une haine solide des écrivains, exceptés ceux qui chantaient les louanges . Sa querelle contre eux était d’un ordre personnel. Car la plupart se moquait de son oeuvre littéraire, connu sous le nom de Griots, que Jacques S. Alexis médecin compétent que lui, avait qualifié de Folkloriques bêlants. Il avait osé critiquer et dénoncer la négritude, la doctrine avec laquelle s’identifiait Duvalier. C’était pour Papa Doc un crime impordonnable.

Tous les deux étaient médecins. Tous les deux étaient écrivains. L’un était reconnu comme l’un des romanciers les plus importants du pays, tandis que l’autre était acclamé que de ses sycophantes, et ses collègues savaient qu’il n’avait aucun talent d’écrivain, et qu’il ne savait pas écrire. Lorimer Denis, Gérard de Catalogne, Gérard Domec, Jean Florival, Toto Cinéas, pour ne citer que ceux-là, l’y aidaient. Il ne sait que copier, mais toujours en se donnant des airs d’inventer.

De toute façon, Papa Doc entretenait une haine vicérale contre tous les écrivains haïtiens, quel qu’ils soient. (Bernard Diederich, Le prix du sang)

Et les hommes de progrès, les intellectuels sont assassinés, tués, et leurs rêves et leurs visions d’avenir semblent disparaître en lambeaux pour que l’Histoire soit celle des vainqueurs, celle de ceux qui, dans le rapport momentané des forces, l’ont emporté souvent simplement par la violence. Ces hommes meurent et emportent avec eux leurs ambitions profondes et réelles. Il y a quelque part des responsables de ces horribles hécatombes, des criminels ! On peut leur reprocher des crimes, ces criminels, mais ce sont des hommes, et des hommes quelquefois encore trop près de la servitude, pour qu’on puisse s’en être étonné.

Et la dictature a vidé le pays de son élite intellectuelle, avec pour résultat l’asphyxie des espoirs et des rêves. C’est dommage ! Car les rêves sont parfois amusants. D’ailleurs, s’il fallait détruire tous les rêves et les espoirs des hommes, la terre perdrait ses formes et ses couleurs et nous nous endormirons dans une morne stupidité.

Or ces rêves ont été les mystiques de plusieurs hommes dévorés par d’autres hommes, dans leurs efforts de bâtir un avenir différent pour leurs communautés. Le rêve et la vision d’avenir, c’est delà que les hommes tirent les motivations de leurs actions. Ces rêves et ces visions qui animent les dispositions d’esprit, soutiennent et nourissent les sacrifices et plus tard, quand plus personne ne sait d’où ils viennent, germent et transforment les réalités des peuples.

Et c’est qu’au nom du despotisme, la plupart des écrits sur la véritable Histoire du peuple haïtien ont été détruits, en même temps que la notion que des hommes ont influencés les affaires humaines, que se soit de manière positive ou négative. La dictature a cherché á détruire la culture et les connaissances autochtones. Elle a retiré la connaissance ésotérique du domaine public, les souvenirs et la compréhension de la vraie histoire. Cela a permis l’écriture d’une Histoire alternative fictive qui a écarté le peuple de ses origines et d’arriver á la civilisation.

Aujourd’hui, divisez la société haitienne en plusieurs parties, il y a plus que la moitié de ceux qui travaillent de leurs mains, et qui ne sauront jamais s’il y a eu un Jacques Roumain au monde, son célèbre livre Gouverneur de la Rosée, traduit en seize langues. Dans l’autre partie qui reste, combien trouve t-on peu d’hommes qui lisent ? Et parmi ceux qui lisent, il y a plus de la moitié qui lisent des romans, contre un qui étudie vraiment. Le nombre de ceux qui pensent dans ce pays, est excessivement petit, et ceux-là ne s’avisent pas de troubler le monde. Tous les livres des écrivains haïtiens ne feront autant de bruit seulement qu’en a fait le passage du régime des duvaliers aussi bien que celui de la lavalasse.

Néanmoins, le duvaliérisme a été brillamment utitlisé comme véhicule majeur dans le but de retirer toute information vitale du domaine public. Chaque fois que la dictature et d’autres doctrines absolutismes ont pris le contrôle du pays, les textes anciens et les archives ont été retirés ou détruits. On a ainsi retiré de la circulation la connaissance même que les tyrans avaient utilisée ou utilisent toujours pour manipuler une population ignorante. Contrôler l’Histoire est extrêmement important, parce que si vous manipulez la manière que les gens ont de voir le passé, vous influencez massivement leur vision du présent.

Á la célébration de l’ignorance, de l’innocence, de la naïveté, de l’obéissance, de la soumission, la dictature ajoute un semblable dégoût pour la texture, les formes et les forces du monde. Nous comprenons, dès lors, que les pouvoirs absolutismes n’aiment pas les intellectuels, les livres, la science, le savoir.

Le pouvoir absolu, c’est celui qui procède de la volonté d’un seul homme. dont la substance est difinitivement fixée. C’est un pouvoir dont l’inspiration, le programme et les plans, arrêtés selon les exigences de cette volonté prépondérante, échappent á toute révision, parce que l’aménagement de l’exercice de la puissance étatique est monopolisé par la force politique qui s’est érigée en maîtresse de l’État. Ce pouvoir se ferme comme une curiasse sur l’absolutisme de la vérité qu’il incarne. C’est donc un pouvoir partisan, un pouvoir dogmatique, puisque le service exclusif de l’idéologie qu’il défend lui interdit de considérer les conceptions autrement que comme des hérésies á détruire.

Aussi, tout État qui gouverne par la crainte qu’il inspire voire par la terreur, va á l’encontre de l’utilité véritable du Contrat social : délivrer de la crainte, assurer le maximum de sécurité : Ce n’est pas pour tenir l’homme par la crainte et faire qu’il appartienne á un autre, que l’État est institué ; au contraire c’est pour libérer l’individu, pour qu’il vive autant que possible en sécurité, c’est-á-dire conserve, aussi bien qu’il le pourra, sans dommage pour autrui, son droit d’exister et d’agir.

De même, l’absolutisme incline l’esprit á deux passions contraires et complémentaires : la crainte et l’espoir. Ces deux sentiments ont pour dénominateur commun l’inconstance á l’égard d’un avenir présumé. L’espoir est joie inconstante, la crainte est tristesse inconstante face á un avenir qui s’annonce par des signes dont l’interprétation reste ambiguë : l’âme est alors en proie aux fluctuations sous l’impulsion des pressions extérieures. Ces sentiments sont la servitude même. Faire appel á eux, les consolider, c’est avant tout asservir l’être humain, le confiner dans un univers passionnel, le désarmer. Tel est l’objet des institutions et des doctrines qui manipulent les foules en excitant leurs passions.

C’est pourquoi, la religion, qui s’adresse au coeur en éveillant l’espoir d’une immortalité personnelle, et en suscitant la crainte d’un châtiment éternel est dépourvue de moralité authentique. Elle ne libère pas l’homme, elle ne le rend pas actif, elle le conditionne. Toujours est-il que la crainte et l’amour reconnaissant sont les principes des religions. Un Dieu est un être supérieur qui est capable de faire du mal et qu’on craint. Un Dieu est un être supérieur qui est capable de faire du bien et qu’on aime.

On comprend bien la lutte contre le pouvoir absolu et ses institutions, contre l’obscurantisme religieux, lutte interdite par toutes les autorités parce que celles-ci ont bien compris qu’elle porte des coups les plus durs aux doctrines imposées et aux religions révélées. ( Extraits tirés du livre La philosophie, tome 2, De Galilée á Jean-Jacques Rousseau, chap. V, Spinoza ou une philosophie Galiléenne, par Mariane Schaub)

Il est consternant que des milliers de gens soient tombés dans le piège de cette machination durant plus de deux mille ans, et qu’ils le fassent encore aujourd’hui. S’ils veulent aliéner leur esprit et leur vie, libre á eux, mais qu’ils insistent pour que tous les autres fassent la même chose, ça ne va plus. Sérieusement, ça ne va pas. Malheureusement, c’est devenu une offense criminelle de permettre aux gens de croire á ce que vous ne croyez pas. Ceux qui refusent de croire en ce lavage de cerveau sont condamnés á mourir dans les feux de l’Enfer ou de n’avoir aucune position, même élective, dans la fonction publique. Parti unique signifie candidat unique dans chaque circonscription, donc absence de choix des électeurs ; c’est-á-dire qu’il s’agit d’un plébiscite plutôt que d’une élection véritable. Parti unique signifie également absence d’opposition au Parlement, où les votes en faveur du gouvernement sont unanimes : le système parlementaire n’est donc plus qu’une forme vide, une coquille vidée de sa substance.

Ce que nous constatons, c’est la manière dont ces doctrines absolutismes sont imposées au peuple par l’utilisation de la peur, de la culpabilité, de la violence et la suppression des pensées alternatives. Nous parlons de doctrine, d’endoctrinement arrogant et de l’imposition de leur vision limitée et désespérée de la vie qui crée une prison pour littéralement des millions de personnes depuis plus de cinquante ans. Ces doctrines ont été conçues afin d’emprisonner l’esprit et d’engloutir les émotions sous le poids de la peur et de la culpabilité. Elles ont généralement pris assises sur quelque sauveur, tel que François Duvalier et Jean-Bertrand Aristide, et c’est seulement en croyant en eux et en suivant leurs injonctions qu’on trouverait le salut et la liberté. On est aisément dupé parce qu’on aime. (Molière)

Vous attendez qu’une autorité vous expose sa vérité et vous l’expose. Vous adorez une personne et non la Vérité. Vous vous passionnez plutôt pour une cocarde que pour un principe. La seule façon d’atteindre la Vérité est de devenir, sans aucun médiateur, le disciple de la Vérité elle-même.

Les monstres brillants plaisent mille fois que la sagesse moderne.

Le temps, qui seul fait la réputation des hommes, rend á la fin leurs défauts respectables. On trouve encore des hommes pour louer ces tyrans ou titans, ces mal aimés. Il y aura toujours des coeurs pervers pour les pratiquer de propos réfléchis et des coeurs faibles pour s’y laisser entraîner par l’intérêt. Le fanatisme est le pire des aveuglements.

Comme le Bien et la Vérité, le Mal et l’Erreur ont aussi leurs amants.

Mais le respect humain a au moins remporté cette victoire qu’on ne peut plus parler de ces pouvoirs d’un seul homme que pour les maudire et les repousser. Il n’est personne qui ait assez d’impudence ou de cynisme pour faire ouvertement l’éloge.

Mais qui pis est, l’absolutisme laisse derrière elle un socle sur lequel se fait tout échange mental et symbolique. Même absent, les leaders demeurent présent. Car ils ont conquis les corps, les âmes, les chairs, les esprits du plus grand nombre. Leurs absences sur la scène ne constituent pas la fin de leur empire effectif. Sans le leader ni son ombre, les sujets demeurent soumis, formatés, fabriqués, par leur domination idéologique. Une soumission générale á la déraison.

Il y a beaucoup de cette vénération instinctive de l’haïtien pour la main qui le frappe et le pied qui le foule. Le despotisme est ici dans les moeurs avant d’être dans les choses.

La vérité, c’est que, selon une formule célèbre, l’esclavage avilit l’homme jusqu’á s’en faire aimer ; que la liberté n’est précieuse qu’aux yeux de ceux qui la possèdent effectivement ; et qu’un régime entièrement inhumain, comme le nôtre, loin de forger des êtres capables d’édifier une société humaine, modèle á son image tous ceux qui lui sont soumis, aussi bien opprimés qu’oppresseurs.

Despotisme : sa nature violente est paradoxalement contre nature, il consacre l’égalité de tous dans le nivellement de l’esclavage.

Et la mort morale de ceux qui, après avoir jouit de la présence du chef, en étant privés, dit tout simplement que dans l’Histoire, peut-être, il n’y a pas eu de patriotisme égal á celui de l’haïtien de 1957 et de 1991. Il y a là une manière d’incarnation extrêmement favorable aux instincts de servitude, de dévouement et de dévotion.

Craignons les hommes d’une seule doctrine, ils sont aussi dangereux que les hommes d’un seul livre. Ils ont une disposition d’esprit qui, prétendant maintenir l’intégrité de leur doctrine, répugnent á s’adapter aux conditions de la société moderne. Cet handicap, dont souffre ces hommes soumis, prouvent le manque de vues audacieuses faute de liberté, formalisme et étroitesse faute d’un contact avec les forces vives de la nation.

L’homme civilisé, au contraire, placé dans le mouvement d’une civilisation qui s’enrichit continuellement de pensées, de savoirs et de problèmes, peut se sentir las de la vie et non combler par elle. En effet, il ne peut jamais saisir q’une infime partie de tout ce que la vie produit sans cesse de nouveau, il ne peut saisir que du provisoire et jamais du définitif. Le monde est pour lui ouvert á une activité créatrice et profitable. Nous estimons qu’un individu doit tendre á assumer l’universalisme inhérente á la condition humaine. L’homme, on ne saurait le répéter dans toute controverse sur cette infernale question de race, l’homme ne sort de l’animalité que par la pensée. Il demeure toutefois évident que, pour nous, la véritable désaliénation de l’Haïtien implique une prise de conscience abrupte des réalités économiques et sociales. Or, s’il y a aliénation, c’est á la suite d’un double processus :

– économique d’abord ;

– par soumission aux dictatures ensuite.

L’être-un supprime brutalement l’être-ensemble.

Ainsi, la dictature prétend interdire au peuple de participer á l’Histoire moderne en tant que force indépendante et libre. Toutes les formes modernes de gouvernement l’empêche d’échapper á ce fléau.

Nous voyons dès lors que l’aliénation de l’haïtien n’est pas une question individuelle. L’aliénation est une création de la société oppressive. Et cette société est celle qui se sclérose dans des formes déterminées, interdisant toute évolution, toute marche, tout progrès, toute découverte. C’est aussi toute société close où il ne fait pas bon vivre, où l’air est pourri, les idées et les gens en putréfaction. Le propre des sociétés aliénées est la putréfaction des valeurs fondamentales. Et ce n’est que dans une société sans visage que le nihilisme absolu peut imposer sa loi.

Le peuple haïtien est dans une impasse. Mais, il y aura authentique désaliénation que dans la mesure où les choses, au sens le plus matélialiste, auront repris leur place. La désaliénation naîtra du refus de tenir l’actualité pour définitif.

Nous voyons ainsi qu’il n’y a pas qu’au pouvoir que l’on a besoin d’imagination. Il faut savoir inventer pour sortir de cette emprise absolutisme. L’on fait ce que l’on rêve avec ce que l’on trouve.

L’imagination c’est la vie.

Montesquieu (1679-1755) eu l’idée géniale du concept de la séparation des trois pouvoirs (De l’esprit des Lois, publié á Genève en 1748), principes de base de toutes les démocraties modernes. Une voie de libération qu’il propose á l’homme moderne, car si le monde dans lequel nous vivons est source de douleur et d’injustice,- et si les hommes modernes méritent la pitié -, il reste á tout individu éclairé la faculté de se libérer. Car le but proposé á l’homme ici-bas étant la réalisation d’un certain idéal par le triomphe de la volonté libre sur l’instinct. Et la bonne volonté éclairée des hommes agissant en tant qu’individus est l’unique principe possible du progrès social. Et rien n’est plus utile á l’homme qu’un autre homme vivant sous la conduite de la raison. Ensemble ils forment une unité plus forte.

C’est naturellement la force collective de l’intelligence haïtienne qui provoquera le changement inespéré.

Que tous se mettent, pour la première fois dans l’Histoire, á travailler ensemble pour combattre le sous-développement. Bientot il va être trop tard. Toutes les ressources s’épuisent. Même l’espérance.

Cette unité ne doit pas être seulement raciale, politique, elle doit être aussi et surtout spirituelle. Et la Patrie ne se confondra plus avec cette absence d’homme. Elle ne traduira plus un délaissement. Elle sera un ensemble où chaque Haïtien se reconnaîtra responsable de son frère et de l’Indépendance. Au-dessus de toute tutelle.

Ainsi, le destin d’Haiti va changer. Le pays épousera le mouvement de l’Histoire et réalisera le rêve de tout un peuple. Contre la soumission.

Cela gênera les démagogues et les tyrans, car ils n’ont que deux manières de gouverner la société : la ramener en arrière, la contenir dans l’immobilité. Et ne jamais la pousser en avant. Toutefois, l’opinion conserve le sentiment que, depuis 1987, Haïti vit un intermède (nécessaire ou non). Elle ne croit pas que cet intermède durera toujours. Elle n’entend pas qu’il devienne la règle et qu’un autre homme demain, prétende jouir á son tour d’une souveraineté de fait, aussi incontrôlée que ces prédécesseurs.

Alors, si l’on veut enrayer la chute, prévenir l’effondrement, la relève doit être rapide. Nécessité politique pressante si on veut éviter l’explosion de colère des affamés et les sans abris. Le pays a besoin d’un nouveau dirigisme. Il a besoin d’une grande voie pour l’accompagner. Car l’actualité nationale fournit de nouveaux signes d’une inaptitude dramatique du corps politique á réaliser ce qu’on pourrait appeler son Rêve d’État, celui d’une action sensée et cohérente. C’est pourquoi, le peuple proteste contre l’indifférence morale de l’Etat, et n’ayant pas les moyens de lui mettre en demeure de mieux exercer le pouvoir qu’il lui a confié, montre une prise de conscience paniquée devant les limitations de la souveraineté nationale.

Il faut, au moins, un petit groupe réunissant des hommes qui cherchent méthodiquement, ensemble, la voie d’un nouvel élan indispensable á cette société paralysée par la peur. Mais, il ne s’agit pas ici d’appeler á une de ces unions équivoques ou des hommes, fondamentalement opposés sur toutes choses, se mettent d’accord que pour l’immobilisme et dont le peuple est toujours la victime. Il s’agit d’une oeuvre positive qui, par la détermination des institutions du pays, ouvre la voie á la démocratie réelle. C’est dans ce paysage éclaté, que tout parait affreusement difficile et que tout parait possible que le flou se dissipe. De la crise peut naître la chance pour un avenir commun. Exigence sérieuse de dialogue sur les causes profondes de la crise.

Que chacun prenne donc conscience, dès maintenant, des responsabilités qui lui incombent, même s’il n’est donné á bien peu de voir croître la semence jetée, ou même de savoir avec certitude qu’elle croîtra.

Que se constituent des réseaux d’hommes et de femmes, qu’ils se développent sans sectarisme, sans controverse sur le passé, avec le seul souci d’organiser la transition vers l’avenir.

Il s’agit de construire collectivement un destin par l’ascension d’une responsabilité á la dimension de l’histoire.

Mais, il est bien vrai que l’irrigation démocratique de l’activité collective a constamment manqué depuis plus de cinquante ans dans le pays. Cause et conséquence á la fois des déficiences nationales. Leçon aussi pour l’Histoire.

Que les antagonistes se complètent enfin, qu’ils trouvent en eux la volonté, qu’ils définissent les voies. Pourront-ils faire prévaloir une volonté commune ? Alors la maturité des hommes politiques de la nation se mesurera á leur volonté de s’entendre là-dessus, en surmontant leurs multiples divergences. Mais, c’est souvent quant il s’agit de passer á l’application des décisions qu’apparaissent des divergences d’intérêts irréductibles, que les mots avaient jusqu’alors caché. Dès lors, le point de ralliement parait impossible. Toutefois, devant les conditions concrètes de la vie politique, – privilège, intérêts sociaux divergents, type de propriété, etc., divers conceptions politiques vont s’affronter.

Puissions-nous comprendre que nous avons une vocation dans le cadre de ce pays, et qui s’étend á l’appel d’Haïti engagée dans un destin de grandeur, d’être au service du combat pour la liberté et de défendre le magnifique idéal d’Haïti libre, juste et démocratique.

Il nous faut entrer dans le monde civilisé. Qui sait, un jour… ! Les hommes politiques essaient d’aller là ou les gens acceptent de progresser. La politique est l’instauration des moyens extérieurs qui rendront possible l’avènement de ce but : respect des droits communs, paix, concorde, sécurité, permanence de l’Etat, rationalité des citoyens, liberté et autonomie de chacun et de tous.

Or, toute société progresse grâce aux défis qui lui sont lancés. Pour l’intérieure, c’est la séparation des pouvoirs et la dignité de l’homme. Pour l’extérieure, c’est l’existence d’Haïti, la réalité de sa mission historique, et par conséquent, la nécessité absolue de son Indépendance.

Mais, la nation commet des actes offensants á l’égard des autres êtres collectifs au milieu desquels elle vit. C’est pourquoi elle tombe sur le coup de leurs sanctions, de leurs répressions. Il semble qu’il y ait beaucoup d’illusions savamment entretenues par la démagogie á ce sujet. Les haïtiens se montrent ainsi scrupuleusement fidèles á l’ancestrale tradition du bouc émissaire. Ils ne veulent pas admettre leurs échecs et assumer leurs responsabilités face á la nation.

Comme l’a si bien dit, feu le professeur Georges Anglade : Il nous faut un projet de gestion territorial global, dans ces moments de transition, pour faire face á l’Etat qui se cherche entre le civil et le militaire, celles des forces étrangères qui nous ont pris par défaut de gouvernement, et celle des agents de la fonction publique en grêve permamente d’efficacité.

Se trouve inclus :

la séparation des pouvoirs ;

l’exercice de l’autorité politique au moyen d’assemblées ou de conseils dans tous les domaines et avec représentants très nombreux ;

un organisme pour protéger la Constitution contre la corruption ;

la règlementation de la Police nationale ;

la liberté pour tous.

Alors, si nous voulons donner demain á la République, un régime qui garantisse la participation effective des citoyens á la détermination d’une politique, d’une part, et lui assuré, d’autre part, l’efficacité et la continuité dans l’exécution, il nous faut réaliser l’équilibre des pouvoirs, et dont Montesquieu , il y a quatre siècles, montrait la nécessité : Tout homme qui a le pouvoir est porté á en abuser, il va jusqu’á qu’il trouve des limites. Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir. C’est dans l’équilibre des pouvois que réside la démocratie. C’est cet équilibre qui est lui-même la démocratie.

Il s’agit d’asseoir sur les bases irréductibles, des vérités centrales, politiques ou de verser définitivement dans l’abîme du désordre et l’anarchie.

Il s’agit pour Haïti d’inaugurer une expérience qui n’a été faite : instaurer une démocratie á la fois économique et politique, dans un pays parvenu á ce point de son histoire.

Il s’agit de protéger les libertés individuelles, en empêchant l’autorité politique de devenir oppressive.

Il s’agit pour Haïti d’être ou de n’être pas.

Sur cette ambition vers une politique nationale, après vingt-neuf ans d’incertitude (1986-2015), consacrés á la seule prise de contrôle par des factions, le pays n‘a pas encore obtenu l’unanimité d’un Pacte social. Seul le Pacte social permettant en somme la réalisation entière des structures de la liberté. Car, les tensions persistent et ne s’apppaiseront pas aisément.

D’abord, il n’existe pas de société sans but qui scelle une allégeance spirituelle la coexistence des individus qu’elle rassemble. Sans une conscience plus ou moins claire de ce but, il y a foule ou attroupement, mais pas société.

Il convient d’examiner l’acte par lequel un peuple est un peuple, acte qui définit une association, non une agrégation, un gouvernement, non une administration, puisqu’il existe un bien public. Il s’agit non du pouvoir mais d’un corps politique. Une définition du pouvoir peut en effet être bien celle du pouvoir despotique que républicain aussi.

Le Contrat social est ce qui constitue la société en tant que tel, c’est-á-dire ce qui concerne la société dans son essence et dans son ensemble, non sous l’angle de la division du travail et de ses effets sociaux. Ainsi, le problème sur l’inégalité posé se déplace et se transforme. La question sociale de l’inégalité est devenue problème politique de la liberté, tel que, correctement posé, il pourra donner le principe du droit politique, c’est-á-dire ce qui assure á la légalité une légitimité, á l’institution un fondement.

Ce Pacte social, par lequel chaque individu consent á conférer son droit á la société qu’il fonde par cet acte même qui le constitue lui-même en retour comme sujet de droit et citoyen, est la constitution de la société selon le processus caractérise en fait la démocratie. Un telle société est une démocratie, celle-ci pouvant donc être définie comme l’union de tous les hommes qui détiennent collégialement, comme un tout organisé, un droit sur tout ce qui est effectivement en leur pouvoir.

La notion de Pacte social peut-être : contrat de tous avec un, contrat de chacun avec chacun, contrat engageant le souverain plus que les sujets.

Si un accord ou cette conscience se réalise dans la société par la signature : ce serait l’effort de sécularisation sur deux siècles de la pensée politique enfin abouti. Mais la notion ici doit être entièrement transformée : ce Contrat social, pour être fondamental (pour fonder la légitimité), doit être un contrat de chacun avec soi-même. Chaque individu, contractant pour ainsi dire avec lui-même, se trouve engagé sous un double rapport, savoir : comme membre du souverain envers le particulier, et comme membre de l’État envers le souverain.

Dans l’ordre politique, l’homme libre ainsi que le citoyen ne réalisent vraiment la puissance de leur désir que par l’unification rationnelle et l’instauration contre la violence et les passions anarchiques, d’une unité bien structurée. Cette idée d’un corps social est constituée comme un esprit un. C’est cet esprit qui est détenteur de la souveraineté et donc du pouvoir, mais le pouvoir est mesuré par celui de la masse qui, par le Pacte social, s’est constitué elle-même comme un esprit un.

Qu’en est-il de ce Pacte, qui donne existence au corps social ? Qu’en est-il de la loi qui le met en état d’aller par le mouvement et la volonté qu’elle lui prête ?

Bâtissant, non pas la Cité du Contrat, mais la grille intellectuelle au travers de laquelle la Liberté et l’Égalité sont reconnues par l’obéissance á la Loi.

Si nombre de gens se refusent á le comprendre, comment y parviendrons nous á changer cette société par un Pacte social dont tout le monde consent á l’appliquer : c’est aussi comme un grand obstacle á la science. Mais la volonté de réussir ou d’exercer son pouvoir sur la société par des pensées produira des idées.

Á qui l’initiative de proposer un dialogue lorsqu’ils seront prêts, tout le monde, après tant d’échecs et de refus ? Même ceux qu’on appelle, par opposition aux modérés, les révolutionnaires, qui souhaitent conserver une entière liberté d’action et ne se lier á aucune formule, n’ont proposé jusqu’á présent aucun Projet national préparatoire en vue d’une future rencontre, même si elle est encore lointaine, avec tous les autres partis. Il n’appartient pas, semble-t-il, á aucun d’entre eux de mettre le doigt, la première, dans l’engrenage du fameux dialogue qui est devenu synonyme de tant d’illusions qu’on ne prononce plus le mot que du bout des lèvres.

Mais on inventa toute sorte de formule démocratique pour sortir de la crise. C’est que la pensée et l’activité politique n’ont pas á inventer des modèles : duvaliérisme, jean-claudisme, c.n.g, percée louverturienne, coup d’Etat, de facto, conseil des sages, gouvernement provisoire, etc., mais á expliquer clairement la signification des combats réels : de purger la République d’Haïti de la misère et de la honte qu’elle subit depuis de trop longues années.

Cette tâche étant la reconstruction de l’Etat.

Une Patrie, une Justice, un Etat : les fondements définitifs d’une nation.

L’essentiel est en effet, l’Etat de droit, ossature des démocraties. Mais cet enjeu capital est malmené du fait que le Pouvoir se perd dans un désordre de petites ambitions ; réduit á s’occuper de problèmes secondaires, alors que le pays subit tant d’avanies, et ne cesse de glisser de compromis en abandon, vers ce qui ressemble á une déchéance. Le pays lui-même oscille de l’incapacité á l’impuissance, de l’impuissance á l’incapacité. Haïti, renoncement après renoncement, perdit son autorité et sa substance.

La République ! Il fut un temps où elle était reniée, trahie même par les partis eux-mêmes. Qui redressera ses lois, son nom. Qui rétablira la République chez elle ?

Sans doute, ce serait lancé un appel pour la mise en place d’institutions respectant la séparation des pouvoirs, c’est-á-dire établissant un exécutif indépendant du législatif.

C’est dire qu’on a échoué dans la poursuite de l’objectif essentiel, qui était de substituer une forme de gouvernement durable et un exécutif stable au système qu’on n’avait cessé de dénoncer : celui des duvaliers. Partisans aussi bien qu’adversaires sont saisis par cet aveu. Il ne pourra ne pas leur donner á réfléchir !

Alors, il n’est plus question d’infliger au peuple des souffrances inutiles, c’est-á-dire des systèmes inadéquats. Car la démocratie reste encore aux yeux du peuple un mot magique.

Or, l’expérience, nous en sommes certain, á déjà fait connaitre toute les formes concevables d’organisation en nation, au sein desquelles les hommes puissent vivre en bonne intelligence, et tous les moyens d’imposer une direction á la masse ou de la tenir quelque peu en bride. Nous ne croyons pas qu’il soit possible d’inventer une solution tant soit peu applicable, et qui n’est pas déjà été mise en oeuvre á différentes reprises. Les hommes, en effet, selon leur constitution naturelle, ne sauraient vivre que sous une certaine législation générale. Or, les lois générales sont instituées et les affaires publiques sont gérées par des personnages forts clairevoyants ou habiles, voire rusés.

Dès lors, on n’admettra pas aisément qu’une mesure quelconque, convenant á l’organisation de la société, reste á découvrir, ou des circonstances, ou le hasard l’auraient fait appliquer auparavent et qu’elle n’aurait pas échappé á l’attention des humains, préoccupés, d’une part, de la bonne marche des affaires générales et intéressés, d’autre part, á la sécurité de leur existence. On fait la politique avec la tête et non avec les autres parties du corps ou de l’âme. Tout simplement, il faudrait doubler la révolution politique d’une révolution sociale.

Reste á trouver un modèle de régime adapté á notre nation, qui satisferait tous les partis, les citoyens, la société, et non un régime importé qui ferait beaucoup de tort et obscurcirait l’avenir d’avantage. Un pays ne peut jamais, en démocratie, être gouverné hors de sa vérité.

Tous ces politiciens, qui disputent politique dans des salles closes, et se lardent de creuses paroles, et s’invectives de bouche amères, et s’assomment de mots inventés pour nommer autrement ce qu’on savait avant eux, tous ces gens feraient mieux de se guérir la tête par des Etudes en Science Politique. Loin de voir que leur déception vient de ce que la démocratie a été trahie, trop de ces politiciens sont enclins á rendre la démocratie elle-même responsable.

Pauvre Patrie. Quelle maladresse que vous autre, alors que vous vous croyez si grand !

La grandeur politique se mesure, d’abord, aux fins poursuivies, reste que les moyens mis en place n’ont de sens que s’ils sont adaptés á l’objectif recherché. Ce n’est pas le cas du pouvoir face á la barbarie qui sévit dans le pays ; ainsi que les risques courus sont démesurés par rapport á la cause. En politique, une action qui se réduit á une simple manipulation des moyens devient toujours un pitoyable spectacle. Le tout va bien n’est pas de mise. L’anarchie persiste sur le territoire, la pauvreté est le lot commun, les intrigues politiques se suivent et se ressemblent, et le peuple en fait sans cesse les frais.

Malheureusement, de nos jours, il n’existe personne dans ce pays qui puisse comprendre les révolutions, introduire les principes et en conserver les résultats, tout en modérant ses exagérations, en rejetant ses crimes. L’abnégation et le désintéressement sont les traits dominants de tous révolutionnaires. Le tyrannicide n’est pas leur fait. La difficulté, c’est que personne n’a le souffle, l’autorité, la légitimité pour accompagner cette transition révolutionnaire. Personne n’ose faire face á ce que cela signifie : d’assurer cette transition par tous les efforts économiques, et la révolution sociale, nécessaires. Une autre politique, une autre société.

Toute révolution n’est qu’un effort que fait une société pour revenir á l’ordre. Toute révolution est dans le fond une évolution.

Nul n’a la plus faible idée ni des buts ni les moyens de ce qu’on nomme encore par habitude l’action révolutonnaire. Quant aux réformistes, dont la doctrine ou l’attitude visant á faire évoluer les institutions existantes vers plus de justice sociale par des réformes légales, qui en est la base des revendications est certes éminemment raisonnable, si discrédité par la faute de ceux qui ont fait usage jusqu’ici ; seulement, s’il n’a encore servi que de prétexte á capituler, ce n’est pas dû á la lacheté de quelques chefs, mais á une ignorance par malheur commune á tous.

Le mot révolution est un mot pour lequel on meurt, pour lequel on envoie les masses populaires á la mort, mais qui n’a aucun contenu. Peut-être, cependant, peut-on donner un sens á l’idéal révolutionnaire, sinon en tant que perspective possible, du moins en tant que limite théorique des transformations sociales réalisables, (Simone Weil). Mais nul ne préconise un Plan de Paix pour notre Salut National. Ce Plan n’est pas seulement une manière de mettre tout le monde d’accord au nom d’un scepticisme qui répartit les degrés, mais déjà une façon de rompre, même avec les courants dominants d’aujourd’hui, pour préfigurer une pensée de l’avenir.

Où trouver ce sage, ce guide, ce maître véritable ? Les charlatans pillulent. Les sectes, les partis aussi. En cherchant. La quête fait partie de la Voie.

Fiez-vous á celui qui vous laisse une entière liberté de jugement. C’est á celui qui domine les esprits par la force de la Vérité, non á ceux qui font des esclaves par la violence ; c’est á celui qui connait l’Univers, non á ceux qui la défigurent ; c’est aux esprits qui honorent la nation que nous devons accorder les honneurs, que nous devons nos respects. Celui qui sème la lumière, sème en même temps la liberté. L’homme est exactement semblable aux pensées qu’il a dans son coeur. Plus il est bon, intelligent et civilisé, et plus la liberté lui est nécessaire. Car la privation de la liberté est la mort morale de l’homme. Toute diminution de la liberté liberté dans l’homme est une diminution d’être, une dégradation.

La liberté dans l’homme est la santé de l’âme. (Voltaire)

La liberté est la raison d’être de la loi morale. La liberté est le destin de tous.

On ne peut se diriger que vers un idéal. La liberté n’est qu’un idéal. Mais ce idéal doit avoir rapport avec la réalité, il permet, á juste titre de limite, de ranger des situations ou réelles ou réalisables dans l’ordre de la moindre á la plus haute valeur. Alors, un ragard jeté sur l’état actuel des choses permettra de mesurer la distance qui nous sépare du but á atteindre.

Mais il semble que la liberté a pu être adorée parmi nous aux moments glorieux de notre histoire, et n’a jamais, jusqu’ici, été bien comprise. On la confond tour á tour avec la démocratie, l’irréligion, l’anarchie. Beaucoup de ses amis se sont trompés sur sa nature, car ils l’ont prise pour un principe ; et sur son rôle, car ils l’ont prise pour le but suprême de l’humanité. La liberté n’est qu’un fait et un moyen. Soit qu’on considère l’activité humaine dans l’individu ou dans l’espèce. La liberté est son seul principe et son seul but. Mais, qu’est-ce que la liberté dans l’homme, si la justice ne l’éclaire et ne la domine ? Rien autre chose qu’une sorte de hasard subjective.

La liberté n’est rien d’autre que le pouvoir de se déterminer par la raison et cela immédiatement, selon la seule forme de la loi. Cette liberté sera non une faiblesse mais une force.

Personne, étant honnête, ne souffrira une restriction á la justice ; personne étant de sang-froid, ne demandera la liberté sans règle.

D’abord, non pas indépendance, dont la créature sera á jamais incapable ; non pas anarchie ou licence, qui ne sont en fait qu’autant de formes de la tyrannie et de la servitude. Non, la vrai liberté suppose l’existence d’une loi et d’un devoir, puisqu’elle consiste essentiellement dans le droit de faire ce que nous jugeons nécessaire ou utile pour l’accomplissement de notre devoir. Or, la raison d’être de la loi et de la société civile est précisément de nous garantir ce droit et cette liberté.

C’est pourquoi, nous ne nions pas que la liberté soit pour une nation le premier des biens. Nous portons de plus en nous un orgueil inné que nous avons peine á satisfaire en contemplant nos propres mérites ; nous aimons par vanité personnelle á nous enorgueillir des traditions, des gloires, des succès de notre Patrie. Mais comment aimer sa Patrie autant qu’elle réalise ou peut réaliser ce but souverain : Garantir la liberté des citoyens ? Un gouvernement fort peut seul l’assurer. Aujourd’hui, le pouvoir est faible, le peuple est opprimé.

Où il n’existe pas de liberté, il y a un troupeau d’esclave, il n’y a pas un peuple de citoyens, et c’est le privilège des citoyens, des hommes libres d’avoir une Patrie. Et il n’y a pas de Patrie où il n’y a pas de liberté. Qu’on entende point ici le droit de tout faire ?

La seule controverse politique encore subsistante roule sur le degré de la liberté. Cette controverse contient une question de droit et une question de fait. La question de droit se résume par cette formule : Tout homme ou tout peuple a droit á toute la liberté dont il est capable. La question de fait consiste á rechercher de combien de liberté un homme ou un peuple est capable á un moment de son histoire.

Il y a au fond que deux partis en politique : ceux qui absolument ne veulent pas de liberté et ceux qui demandent la liberté réglée. Quant á ceux qui demandent la liberté absolue, c’est-á-dire la suppression de toute loi et de tout gouvernement, ce ne sont que des utopistes. On ne discute pas avec eux.

La Constitution, Haïti, la décolonisation, la force de frappe, le plan de stabilisation, etc., autant de circonstances et de décisions que connaissent la désaprobation des élites de plus en plus vexées de se tromper constamment. La mésentente continue.

Une chose, c’est que, parmi toutes les idées et tous les sentiments qui ont préparé la révolution de 1986, l’idée et le goût de la liberté publique proprement dite se soient présentées les dernières, comme ils ont été les premiers á disparaître.

Maintenant, il est temps de renoncer á rêver á la liberté, et de se décider á la concevoir. Il sera utile á concevoir si nous pouvons apercevoir ce qui nous sépare de lui, et quelles circonstances peuvent nous en éloigner ou nous en approcher. Ainsi, si nous voulons être libre, fondons l’école de la liberté, parce qu’elle s’apprend et se conquiert. Elle est á la fois l’instrument et la conséquence du progrès. C’est pour cela que la liberté et le progrès ne font qu’un. Et, c’est quand la liberté existe, ou du moins est discutée, que la politique s’éclaire de lumières nouvelles. Notre société aura conquis son état normal quant tout le monde comprendra que c’est la liberté qui est rassurant.

Mais, un gouvernement inquiet sur sa durée, se décide difficilement á rendre une partie des libertés qu’il détient, de tel sorte que, quand le peuple veut faire des progrès rapides en civilisation, il est bien rare qu’il ne possède pas plus de capacité á la lberté que la liberté. Par la servitude, l’État oppresseur – abus de pouvoir -, nous dérobe la possession de notre personne, ne laisse aucune marge á l’exercice de nos facultés, ne donne á nos intérêts aucune garantie certaine ? Les haïtiens ne trouve plus la possession de leur droit que l’État doit leur assurer. Or, la liberté du citoyen est un attribut de sa personne ; inconditionnelle et métaphysique, elle s’attache á elle partout où il se trouve. Elle n’a pas á être créée mais seulement reconnue. Ce qu’elle exige, c’est que l’ordre social établi ne lui apporte d’entraves. Mais, il n’y a pas dans notre nation une liberté assez complète pour que notre société se dégage dans la plénitude de son droit.

Entre la liberté et le despotisme, le peuple a choisi la liberté, ces dirigeants ont préféré le despotisme.

Or, c’est l’absence de liberté qui est nuisible au peuple haïtien pour arriver á la civilisation complète. C’est l’absence de liberté qui introduit dans le peuple des causes de décadences. Toute liberté dont il est privé est á son égard une injustice et un danger, non seulement parce qu’il est privé de cette liberté, mais que l’absence de celle-ci nuit á l’exercice de toutes les autres. Aucune liberté n’est vraiment complète que quand elle est accompagnée de toutes les autres. Mais elle a toujours une limite, dans ce pays, parce qu’il y a toujours lutte entre l’intérêt général et l’intérêt particulier. Cette limite reculera sans cesse, á mesure que notre civilisation croîtra.

Mais, le pays sera toujours ainsi, tant que nous n’aurons ni la pratique, ni la théorie de la liberté, c’est-á-dire tant que nous aurons la liberté de garantie sans avoir la liberté de fait et l’organe de la liberté. Notre Constitution, même la mieux faite, ne sera que lettre morte, si nous n’avons pas en même temps ce qui la fait aimer et ce qui la fait comprendre. Or, á chaque gouvernement qui se formait, la société demandait une Constitution, et á chaque Constitution des libertés politiques, telle que : la liberté de la presse, la liberté des élections, la liberté de la tribune, la responsabilité des ministres, etc. Elle songeait beaucoup moins á ce qui n’a pas un caractère si général et se rapproche davantage des intérêts de la vie privée, á la réforme judiciaire et administrative, á l’organisation de la commune,

á la liberté des associations, du travail et du commerce, et non aux libertés qui ont pour effet la création de la liberté.

Notre malheur est de nous obstiné á chercher la liberté là ou elle n’est pas, ou du moins où elle n’est qu’imparfaitement. Aussi, nous sommes plus que maladroit en politique, parce que nous ne voyons l’effet, et qu’on ne nous montre pas la cause.

Maintenant, il faut que le peuple trouve sa liberté, même partielle, parce qu’elle devient, par la pratique qu’elle donne, et par les inconvénients qu’elle révèle, un moyen d’acquérir d’autres libertés. La liberté partielle est surtout désirable et souhaitable quand il s’agit d’un instrument de la liberté, par exemple de la liberté d’enseignement et de la liberté de la presse. Pour la société comme pour l’homme, la vraie liberté est la liberté éclairée.

Mais, aujourd’hui, les gens n’ont plus d’idéal national, plus d’honneur, plus de dignité, ne respecte rien. Le propre des sociétés aliénées est la putréfaction des valeurs fondamentales.

Le manque d’éducation et l’imitation des vices et des ridicules qu’ils outrent, sont leurs plus grands défauts. Faute de se distiguer par la puissance, puisque les chefs d’État l’ont accaparé, les haïtiens développe toute une culture de la distinction au point de se scinder en une multitude de petites castes fermés. Vanité, morgue, envie, snobisme. L’absolutisme offre les pré-mises de l’individualiste démocratique.

Dans la classe dirigeante, elle-même fort diversifiée socialement, la tradition et le conformisme captivent-ils encore les esprits ? Gavée de conforts, elle ne veut plus courir le moindre risque, même défendre ses idéaux. Enivré d’éloges, elle oublie que la flatterie est de la fausse monnaie, elle appauvrie celui qui la reçoit, et que le luxe est le signal d’une nouvelle perte de la vertu. La fortune n’est pas la vertu, c’est la vertu qui fait que la fortune et tout le reste se révèle bonne pour les hommes, dans les affaires privées comme dans celles de l’Etat. Ils n’ont pas honte de se soucier de leur fortune, des moyens de l’accroître le plus possible, de sa réputation et des honneurs, tandis que la pensée, la vérité, leur âme et les moyens de le rendre meilleure, ils ne s’en soucie et n’y songe même pas, alors qu’ils se rendent á la messe dominicale de son église. L’argent est devenu souverain, impertinent et audacieux, et fait penser que toutes les formes de profit sont contraires á l’honneur. L’on tremble que cette idée, toujours forte et souvent juste, ne parvienne á déboucher á nouveau sur le désastre.

Nous ne croyons pas non plus que le véritable amour de la liberté soit jamais né de la seule vue des biens matériels qu’elle procure ; car cette vue vient souvent á s’obscurcir. Mais c’est sur ces valeurs fausses que notre société se tisse un idéal dans sa vie quotidienne. Une civilisation ainsi fondée ne peut durer.

La dépravation des moeurs est une source réelle des maux. De là, les moyens et peut-être les crimes qui en garantissent. Ainsi, la corruption des moeurs qui amènent tous les vices á sa suite, fait craindre le pire. Et l’observation des moeurs rend illisible la destination ultime de l’action de l’haïtien. Aussi, sachez que les défenseurs de la Patrie ne sont pas les gardiens des moeurs.

Il ne faut pas conclure non plus, de ce que les moeurs des haïtiens, qu’il n’est point qui connaissent la vertu. Oui, l’on en voit la conduite qui mériterait d’être prise pour modèle, qui ont même de plus á attendre l’éloge d’avoir résister á l’exemple de leurs semblables, aux séductions sans nombre dont ils sont environnés ; d’autant que les préjugés leur refuse la considération qui est le juste prix de tant de sacrifices et d’un combat où il faut plus d’un genre de courage pour triompher. Mais ces exceptions sont malheureusement bien trop rares.

De notre histoire absolutisme ne compte que la crise sociale et politique qui l’achève, la table rase créée par un despotisme qui fait des haïtiens un peuple individualiste déshérité de ses coutumes et volé de ses libertés.

Haïti, c’est un pays de marasme intellectuel. Nous devrions rougir de vivre en des temps sans gloire. Nous sommes bien dégénés pour le souffrir.

Comment en serait-il autrement face á ce désaveu des principes en qui la République de 1804 avait mis toute sa foi ? Principes fondés sur la lutte pour le droit á la dignité qui a présidé á la naissance d’Haïti.

C’est parce que, tous les gouvernements qui se succédèrent, depuis 1804 á nos jours, n’ont eu pour souci premier d’être agissant et efficace. Ils n’ont pas soutenu la lutte pour la liberté. Presque toujours á l’incapable ou á l’infortuné succède immédiatement, comme par une malédiction, un gouvernement de petite stature. Après la malédiction des trépas rapides, la malédiction de la médiocrité. Ces dirigeants, parti de presque rien et arrivé au sommet, passaient á côté du grand problème de notre pays, celui du besoin de dignité. Ils n’étaient pas les seuls dans leur cas et ceux que la réussite couronne sont bien souvent sourds aux aspirations légitimes de ceux que la société écrase. Les hommes de la classe dirigeante ne sont pas innocents de tous ces drames. Leurs modes de vie sont en cause. De notre histoire absolutiste, nul n’est innocent du pire, hors le peuple qui ne fut jamais qu’opprimé.

Regardez où nous en sommes actuellement, après deux cent onze ans d’indépendance. La Patrie n’est plus celle qu’avaient rêvée les fondateurs. Le pays est dans le chaos : chaos politique, chaos financier, chaos social, et il n’a pas fini de subir les effets de ces cinquante ans écoulés, de désordre économique, de crises, de destruction de richesse, avec toutes les séquelles psychologiques, morales et politiques. Le pays n’a rien. Il a besoin de tout et de tout á la fois. Il ne dispose même pas du minimum vital, – en nourriture et en éducation -, qui lui permettrait de commencer á réflêchir. Il ne peut que hurler. Il ne connait plus d’autre langage.

Et lorsque les ailes du malheur tournent autour d’un pays, tout s’en mêle, et les calamités naturelles s’ajoutent aux erreurs des hommes.

Avec ses patrons et ses banquiers au genou du dollar, ses faux grands hommes, ses intellectuels de pacotille, ses politiciens étriqués, ses magistrats saltimbanques, sa presse ronronnant, son négoce de boutiquiers, ses zinglindos et ses trafiquants de drogues, son cortège de drogués, de délinquants, de pervertis, de chômeurs, le pays est tombé au stade d’un bourg, sans objectif, qui se laisse vivre. Et l’avenir parait sombre et même bouché.

Les prédictions qui avaient parues fantaisistes et apocalyptiques sont devenues la réalité. Notre société a basculé. Elle n’a jamais voulu le prévoir. Maintenant, on reste songeur en découvrant que, de longue date, des hommes compétents ont tout fait pour attirer l’attention sur ce qui risquait de se produire. En tout cas, nul ne pourra dire qu’il n’a pas été averti, qu’il n’a pas été confronté au cauchemar auquel peuvent conduire l’indifférence, la solitude, et la haine.

Or, peu avant 1804, il y avait la générosité sociale, l’union de tous, pour fonder la liberté.

1804, l’année heureuse ou les pères fondateurs s’efforçaient de fonder quelque chose de plus grand que ce que nous voyons. L’Etat ne défend plus ce que la Patrie défend : la Liberté, l’Egalité, la Fraternité.

Hier soldat de la liberté, aujourd’hui elle n’est plus le soldat de l’idéal. Haïti n’est plus le soldat de rien du tout. Elle n’est plus le pays de la liberté, et on ne se plaint même pas. Elle n’a jamais été le pays de la fraternité. Elle n’est plus le vrai pays de la gloire, parce qu’elle n’est plus le pays de la vérité.

C’est que les politiciens de ce pays n’aiment pas qu’on la dise. Omettre n’est pas taire une vérité, mais rendre son élaboration plus périlleuse. Le secret des intentions : l’emploi des mots pour tendre un rideau de brouillard : le mensonge considéré comme un honorable instrument ? La question se pose. Mais ce ne sont qu’expédients pour de petites manoeuvres. Un jour ils s’apercevront qu’au-delà d’un certain niveau les ruses et artifices sont inefficaces. Seule compte la vérité. Mais, dans ce pays, la vérité n’a pas l’audace du mensonge. Or, il n’y a pas d’héroïsme dans le mensonge et le cynisme.

Ces dirigeants, s’ils étaient sincères envers eux-mêmes, se diraient : Nous réussissons mieux dans les fictions que dans les vérités. Ils pratiquent le Verbiage et fondent l’Art de la parole non sur la Vérité, mais sur la Vraisemblance, et de ne voir que le succès, sans s’inquiéter de l’honnêteté des moyens et du but. La victoire vaut tous les talents. Pour un militaire, c’est compréhensible. Pour ces politiciens, la Vérité ne vaut pas la peine d’être cherchée, le succès seul importe.

De même, ces politiciens prétendent détenir un monopole, et les profanes n’ont accès qu’aux résultats non aux méthodes, c’est-á-dire qu’ils ne peuvent que croire et non assimilés. Même une notion scientifique n’est appréciée d’après son contenu, lequel peut-être tout á fait intelligible, mais d’après les facilités qu’elle procure pour coordonner, abréger, résumer. Une définition, pour être valable, doit dévoiler l’essence ou la cause, dans le cas d’une chose singulière elle doit comprendre la cause prochaine, c’est-á-dire les conditions qui la font nécessairement exister. Constatant avec tristesse résignée que la réflexion a ses princes, et qu’il n’est pas équipé pour la pensée pure, il déclare forfait pour incompétence. S’il évite ou contourne la politique ou la philosophie, c’est, en quelque sorte, pieusement, dans un esprit mélancolique de déférence et d’abnégation : parce qu’il est persuadé de ne pas être á la hauteur. Alors le profane, se sent lui-même trop limité, trop irrémédiablement terre á terre, pour être admis á ces discusions d’initiés. Et ce que le profane ne pardonne pas á ces spécialistes, c’est de s’emparer des problèmes de tout le monde, de les professionnaliser, de les obscurcir et, finalement, de les restituer dans un langage dont tout le monde est exclu.

Le divorce de l’intelligence et du sens commun, c’est toute la tragédie des politiciens de ce pays, quelque soit le décalage historique.

C’est leur lourde et grossière intelligence, sans culture, pas même capable d’une attention soutenue, qui est appelée á déméler la vérité du tissu décevant de l’apparence et de l’erreur. Tout le temps, de plus, ils songent á leur rapine, á monter en grade, aspirent á être toujours les seuls á la première place, et n’ont aucune notion de la différence entre la probabilité et la certitude. Ils placent plutôt dans leurs têtes stupides une sorte de calcul des probabilités d’après laquelle ils condamnent autrui. On peut dire qu’ils n’ont jamais passé, dans le cours de leurs vies, même une heure á peser en eux-mêmes des probabiltés. Et ils n’ont jamais travailler á réduire la quantité de l’ensemble des souffrances humaines. Voyez ce que devient cette classe délaissée, que tout le monde á envie de tyranniser, d’abêtir, que nul ne cherche á éclairer et á servir !

(…)

Pour les petits, sans liberté,

Martyrs du joug qui les domine,

Ils ont fait voeu de pauvreté,

Priant Dieu par oisiveté

Et toujours jeûnant par famine.

Ces beaux lieux habités (…)

Semblent gouvernés par des diables

Et les habitants misérables

Sont condamnés dans le paradis … (Vers tirés de Voltaire)

La Perle des Antilles !

Où quelques ecclésiastiques sont assez heureux

Pour avoir cinquante mille dollars de rente,

Et où le peuple est assez bon pour le souffrir.

Il semble que les révolutions déplacent les souffrances dans ce pays, mais ne les supprime pas.

Jamais le peuple n’a eu un sentiment plus profond de l’insuffisance, de la misère, de l’irréel de sa vie présente. Jamais il n’a aspiré plus ardemment á plus de liberté et réclame un pouvoir plus proche de lui sans parvenir á y croire.

Or, chaque régime sociale, chaque classe dominante, a pour tâche, pour mission historique, de porter les forces productrices á un degré sans cesse plus élevé. Tout progrès des forces productrices fait avancer le peuple sur la voie de la libération. Ceux qui la souhaite, et se trouvent en position d’agir, s’emploieront á faire évoluer la masse. Alors on verra ce qu’il sera possible d’en tirer d’un climat nouveau.

Améliorer la position du pauvre n’équivaut pas, comme le croit le révolté, au dépouillement de ceux qui possèdent. La misère demeure la vie peuplée d’espérance. Il faut se nourrir de projets.

Le politique se place (dès lors) nécessairement sous l’égide du fait moral. Partant d’une commune attribution de la raison, il a la faculté de penser la catégorie de l’ensemble ainsi que celle des parties qui y sont nécessarement liées les unes aux autres. Cette faculté d’abstraction attachée á la totalité de la communauté humaine induit quiconque á découvrir l’origine de toutes les souffrances qui constituent la vie humaine.

Tel est, du coup, le premier postulat éthico-politique de Schopenhauer que nous pouvons énoncer : l’homme cherche á diminuer le lot des suffrances, et dans la mesure du possible á les supprimer. Chacun est amené á constater que l’ensemble des injustices, commises dans le monde, forme un immense tissu auquel tout individu est tenu d’y remédier, puisqu’il y participe. La nouvelle balance n’est plus celle de la justice, mais celle de l’injustice ; tout plaisir lié á une injustice chez l’un, est relié, chez l’autre, á la douleur causée par cette injustice.

Finalement, le canevas commun des jouissances chez les uns, et des souffrances chez les autres, tel qu’il est posé relativement á la causalité d’une même et seule injustice, est ce qui forme le bilan objectif propre á frapper toute raison humaine. Ici ou là, au plaisir de commettre l’injustice s’oppose réellement et concrètement la douleur d’en pâtir. Il s’ensuit que la première action morale et politique qui en découle recouvre le postulat énoncé plus haut : travailler á réduire la quantité de l’ensemble des douleurs humaines.( Arthur Schopenhauer (1788-1860), Ethique et Politique, traduction d’Auguste Dietrich, revue et corriger par Angèle Kremer –Marietti, Introduction, Commentaire et Notes de Angèle Kremer-Marietti, Livre de Poche, Classique de la Philosophie)

Car il n’est pas sans savoir que les uns naissent dans des conditions qui entrainent fatalement la misère et l’humiliation, les autres naissent fortunés et heureux, d’où la répartition arbitraire et injuste de ces conditions de vie sont á l’origine de toutes les révoltes, les négations. Face aux problèmes sociaux et politiques qui se posent, une Action sociale au nom des démunies entreprise réduirait l’inégalité des conditions humaines dans ce pays. Il nous faut une nation viable. Alors, la mise en oeuvre d’une Politique publique de redistribution des richesses est indispensable. Pour cela, que les Droits et les Libertés de toutes les couches sociales soient garanties :

Droit au travail : règlementation de la journée de travail ;

Droit au repos : congés annuels payés garantissant le droit au repos ;

Droit á la Santé : hopitaux publics, centres de santé, maisons de cure, sécurité matérielle dans la vieillesse, etc. ;

Droit á l’Education ; écoles publiques, primaires et secondaires gratuits, universités d’Etat, privées et étrangères, conférences nationales sur l’Education, associations professeurs et parents, choix des livres, écoles de musique, écoles techniques,écoles des beaux arts, etc. ;

Echange culturelle ; professeurs étrangers, conférenciers, etc. ;

Droit á la liberté de parole et de conscience : droit de défilé dans les rues, manifestations, liberté de réunion assurée grâce aux immeubles á usage lucratif, palais de culture, clubs, librairies publiques, etc.

Comme l’idée d’améliorer la condition du pauvre, et de s’en prendre á l’inégalité sociale, a moins d’effet sur les dirigeants que la volonté d’indépendance, la puissance personnelle et le désir de gouverner á leur guise, il n’y a rien á espérer de ce côté.

Le pouvoir est dans les esprits l’image de l’impuissance. Hier en direction de l’anarchie, aujourd’hui de l’arbitraire. Impuissance á concevoir, á choisir, á commander, á construire. Combinaisons de couloir, instabilité perpétuelle, faiblesse devant tous les chantages. Dérobades surtout devant les choix nécessaires. Il en résulte un système faible, incertain, que le pays supporte mais n’adhère pas. Aujourd’hui, le pouvoir est faible, le peuple est opprimé. Un gouvernement fort peut seul assurer la stabilité et la liberté.

Mais, dans une société fondée sur l’oppresion, il y a trop d’esprits portés á se croire dégagés de tout lien social, de toute obligation morale et politique, parce que la notion du droit est rendue incertaine par le travail qui s’accomplis dans les consciences. Les liens de l’individu avec la société sont détruits, le sentiment de la responsabilité que chacun assume vis-á-vis de la collectivité n’existe plus. Et ce ne sont pas seulement les faibles, mais aussi les plus puissants qui sont asservis aux exigences aveugles de la vie collective, et il y aura amoindrissement du coeur et de l’esprit chez les uns comme chez les autres, bien que de manière différente.

Mais, lorsque nous regardons notre société, nous ne pouvons ne pas y voir une organisation des hommes contre les autres, qu’une organisation des hommes pour les autres. Les poings se menacent plus souvent que les mains s’offrent pour un effort commun. L’unique possibilité de salut consisterait dans une coopération méthodique de tous, puissants et faibles, en vue d’une décentralisation progressive de la vie sociale ; mais l’absurdité d’une telle idée saute aux yeux. Une telle coopération ne peut pas s’imaginer même en rêve dans une civilisation qui repose sur la rivalité, sur la lutte, sur la guerre. Ainsi, á des degrés différents, l’impossibilité de mettre en rapport ce que l’on donne et ce que l’on reçoit, a tué le sens du travail bien fait, le sentiment de la responsabilité, a suscité la passivité, l’abandon, l’habitude de tout attendre de l’extérieur, la croyance aux miracles.

Aujourd’hui, il faut que le pouvoir s’engage, prenne ses responsabilités face á la nation et intervienne pour réduire les inégalités. Il faut assurer á chaque haïtien une vie décente. C’est de l’efficacité qu’il faut, seul rempart contre le chômage et la paupérisation. Il faut refuser le ridicule.

Il ne faut pas voir une simple nuance dans les mots, il faut y voir un changement radical dans la position pratique du problème social. Le problème est comment dépasser les partialités, comment passer d’une sympathie limité á une générosité étendue.

Que serait un politique sans le désir du lendemain, et qui ne pourrait donner corps au rêve de tous ceux qui n’ont pas la réalité de la liberté ? Le bonheur et le salut ne sauraient être que des préocupations indirectes de la pensée politique. Et l’on n’aurait jamais pu atteindre l’impossible si dans le monde on ne s’était pas toujours et sans cesse attaqué á l’impossible. Et ce qui est aussi important, c’est que cette vision du meilleur des mondes n’associe pas seulement les rêves, elle stipule la cohésion dans l’action, car chacun sent qu’elle deviendra réalité qu’au prix de l’effort convergeant de tous. Et les actions qui accompagnent la mise en oeuvre d’une transformation doivent être cohérentes avec l’esprit et la finalité de la transformation elle-même.

Or, c’est la finalité de la société qui détermine la finalité du Pouvoir. Une finalité que notre société porte en elle et dont elle ne souffrirait pas qu’elle soit mise en cause.

Mais la classe dirigeante, qui s’incline au commerce, sauf á celui des idées, laisse passer sa chance historique de sortir le pays du gouffre : de militer pour que le peuple face une révolution plus importante que celle de l’Indépendance.

La nation, c’est la tragédie d’une société qui fait son histoire mais qui ne sait pas l’histoire qu’elle fait. Elle doit être á l’écoute du message des Fondateurs de l’Indépendance. C’est en mettant leurs pas dans leurs pas qu’elle sera sur la ligne du destin de grandeur d’Haïti.

Mais, chacun rêve de dépecer la faiblesse. Haïti, comment va-t-on la découper ? Peut-être qu’il n’y aura pas d’Haïti du tout, dans dix ou quinze ans. Certains se le demandent sérieusement.

Faut-il rappeler ici, que la nation est le noyau dur et irréductible de l’identité national, l’espace ou s’exerce la volonté populaire, l’idée dans laquelle s’expriment les nationaux les plus divers, alors nous redoutons qu’elle ne se disolve. Et si les nationaux sont attachés á ce patrimoine spirituel, c’est moins par ce qu’il représente du passé que par les promesses qu’il porte quant au futur. Or la nation relève plus de l’esprit que de la chair. Et ce á quoi l’esprit adhère á travers elle, c’est la pérennité de l’être collectif. Assurément, la tradition, le souvenir des épreuves communes, ce que l’on aime ensemble et plus encore la manière dont on aime ont-ils une large part dans la formation de la nation ?

La nation, c’est continuer á être ce que l’on a été et, par conséquent, c’est assurer á travers l’interdépendance matérielle, la cohésion sociale par la foi en un souvenir commun ; c’est une chance de survie dont l’homme corrige la fugacité de son destin personnel.

Or, ce rêve partagé, où s’inscrivent les grandes entreprises collectives, postule un cadre politique á sa mesure. Sans doute, dans l’Histoire, toutes les Nations ne sont pas parvenues á la réaliser, mais leurs efforts pour l’obtenir prouvent assez que c’est en elle seulement qu’elles atteignent leurs pleines dimensions. Cette organisation politique n’assure pas seulement l’affranchissement á l’égard d’une domination étrangère, elle tend aussi á nous doter d’un Pouvoir á la taille de notre entreprise.

En effet, lorsque s’affermit le sentiment national, le besoin se fait sentir d’exprimer dans une formule objective cette communauté de vues, d’aspirations et de réactions qui fait la nation, de consolider dans un effort durable les membres actuels du groupe avec les générations passées et futures. Cette cohésion, c’est évidemment au pouvoir de la symboliser et de la rendre agissante. Comment pourrait-il, s’il n’est qu’un homme, répondre á cet appel ? Seule une idée peu faire écho á une idée. Si tout disparait avec le chef, quel projet lui survivra ? Aussi, si tout repose sur sa volonté, qui garantira qu’elle n’est pas arbitraire ? Et si le chef passe, individualité éphémère, qui fera entendre la voix nationale, entité permanente ? Le règne du chef provoque l’instabilité sociale parce qu’il implique l’incertitude de la règle. L’égotisme n’est plus de mise. (Georges Burdeau, L’Etat)

C’est que notre malheur est sa source dans l’égoïsme, la soif de puissance politique, économique, dans la sottise, dans l’ignorance des hommes de ce pays. Que toutes ces petites révolutions réitérèrent l’échec de la grande, celle de 1804. Parce que, presque tous les gouvernements, depuis notre indépendance qui se succédèrent á nos jours, n’ont pas su soutenir la lutte pour la liberté. Nous avons eu des dictatures militaires jusqu’en 1915, des gouvernements éphémères jusqu’en 1957, et depuis un gouvernement despotique jusqu’en 1986, suivit de gouvernements de transition et de démocratie de non-liberté, jusqu’á nos jours.

Ainsi, la foi démocratique doit dénoncer dans les ennemis de progrès une puissance assidûment hostile á toute entreprise libérale, d’abord á la République, incarnation haïtienne de la liberté.

C’est pourquoi, le peuple doit cesser de griser d’aplaudissement les régimes absolutismes si souvent inculte. Il faut réagir contre le despotisme. Le peuple doit réagir contre les ennemis de progrès qui ne font pas faute d’attribuer á la liberté les défauts de la licence, Il faut toutefois réagir contre celle-ci autant que contre le despotisme. Contre le despotisme, il emploiera la fermeté, le respect de soi-même, l’amour de la liberté. Contre la licence, il n’a d’autres ressources que de répandre l’instruction publique et éclairer les siens sur leurs vrais intérêts. Or, la seule garantie contre l’abus du pouvoir, c’est l’éducation publique. La connaissance est la seule arme contre les abus du pouvoir. Le despotisme est impossible si la nation est éclairée. La libération á l’endroit du mal ne passe-t-elle pas par l’éducation ? Et la meilleure éducation doit déboucher nécessairement sur l’émancipation. Ainsi, la première garantie politique est une certaine instruction publique par l’Etat, d’après certains procédés et dans un certain esprit.

Sans doute, les facultés intellectuelles demandent á être cultivées, comme maint produit naturel demande a être préparé, pour devenir comestible ou, du moins, utilisable ; mais, et comme ailleurs, aucune direction ne peut remplacer la matière première.

Á vrai dire, le seul but de la société est la mise en valeur de l’individu. Par elle, il faut qu’il devienne plus éclairé, plus puissant et plus moral. Notre société ne vaudra á son tour ce que vaudront ceux qui la composent, des personnes morales, c’est-á-dire libres, responsables, ayant pour destinée de se développer et de se perfectionner, de s’élever á la conception politique du vrai et du bien, ayant en un mot, outre la vie matérielle, une vie intellectuelle et une vie morale. On ne saurait se flatter de connaitre le but de la société sans connaitre la nature des êtres qui en forment les éléments.

C’est sur la qualité de l’homme que se repose la richesse d’une nation. Tant valent les individus, tant vaut la nation.

Mais, chacun s’en tient á une demie-science, plus dangereuse que l’ignorance complète, et songe á peine á s’éclairer. C’est pourquoi, nous sommes dans un état d’infériorité anormale, humiliant, incontestable, dût-on blesser l’amour propre nationale dans ce qu’il a de plus sensible, et faire crier le malade en sondant la plaie.

Pour que notre pays, trop enclin á se flatter lui-même, se décide á faire les frais d’une guerre á l’ignorance, croissade pacifique qui coûtera autant de millions que la corruption, il faut lui montrer sans ménagement et lui rappeler sans relâche la supériorité de ses rivaux. Il y a plus de cinquante milles étudiants haïtiens en République Dominicaine. Face á cette situation, il faut que l’Etat Haïtien fonde l’Enseignement Populaire, seul et véritable moyen d’élever á la dignité d’hommes tous nos citoyens. L’Instruction : elle n’est délaissée ou combattue que chez les nations arriérées ou opprimées. Aveuglés par leurs préjugés, nos compatriotes ont du mal á admettre la logique de l’Enseignement Populaire, où ils refusent de se plier aux disciplines qui les tireraient d’affaires.

Il parait, là ou nous en sommes, qu’il y a des adversaires á vaincre et des incrédules á convertir de l’ulitilé et des bienfaits de l’Instruction Populaire. Qui peut comme elle ouvrir les sillons ou germera plus tard la bonne semence ? Car elle tend á développer la connaissance en éclairant l’esprit, á faire naître ou á fortifier le sentiment de la responsabilité, á reculer les limites dans lesquels se meut la liberté morale. Aussi, nous savons combien il est nécessaire de répandre l’Instruction pour développer la production de la richesse générale, et combien il est urgent de saisir ces nouvelles générations dont les masses profondes contiennent nos futures destinées.

En attendant, toutes les vertus paysannes se gaspillent affreusement.

C’est pourquoi, le Ministère de l’Education Nationale doit et devra sortir un Plan d’Enseignement Populaire. Qu’il faudra, d’abord, édifier un enseignement primaire laïc, obligatoire sur tout le territoire national, puisque la société aujourd’hui est incapable de répondre á une horde d’adolescents travaillés par le désir et l’agitation. Est-ce une jeunesse qui ne conçoit pas de rester spectateur dans le drame qui se jouent, qui se sent lié á leur pays, et qui aspire á un changement ?

Pour eux, l’aspiration á un changement tend á l’établissement d’un système de vie collective nouveau, d’une République moderne qu’ils entendent construire en tenant compte des leçons de l’Histoire mais sans se laisser intimider par des malheurs aujourd’hui révolus. Pour les jeunes hommes et les jeunes filles qui abordent chaque année la vie politique, les erreurs et les impuissances de la République appartiennent á un passé qui ne saurait servir éternellement de terme de référence. C’est á partir du présent qu’ils veulent se déterminer et le présent, ce sont les insufissances, le vide institutionnel, l’indifférence á leur endroit du régime, ses options économiques et sociales qui se traduisent par des difficultés qu’ils affrontent á leur entrée dans la vie. Il apparait clairement, aujourd’hui, que pour les divers groupes qui ont adhéré á l’idée d’une révolution radicale, ils ont besoin d’une doctrine qui définisse les conditions historiques de leur action, qui fasse comprendre aux masses quel est leur ennemi véritable et qui détermine les modalités d’une entreprise décisive.

Mais, pour forger une certaine doctrine de salut, par la variété et l’ampleur de l’entreprise, la connaissance va jouer un rôle d’avant garde, et faire prendre conscience que le savoir scientifique entre dans le bagage nécessaire de l’homme civilisé.

C’est pourquoi, il faut á la nation une nouvelle classe dirigeante, pour surtout aider la jeunesse á ne pas perdre foi dans le pays, en lui refusant des raisons d’en mépriser les chefs, en l’orientant et la faire assimiler la fonction de l’intelligentsia face au progrès. Les jeunes sont en ce moment á la recherche de modèles.

Mais, il y a peu d’espoir pour les générations qui auront grandi dans les conditions que l’absolutisme suscite. Où les jeunes puiseraient quelque fierté d’être haïtien dans cette ambiance ? Ils n’ont plus le sentiment d’avoir á bâtir un avenir en commun, puisque l’anarchie est leur avenir et que l’Haïti des fondateurs est un songe creux. Mais l’unité national se refait par l’école où les jeunes vont chercher des leçons d’abnégation et d’éducation.

Il est de se préocuper sans cesse de préparer une jeunesse qui ne tremblera pas, qui ne se pliera pas sous le poids de la responsabilité historique pour les destinées du pays. Une jeunesse qui pourra faire sienne l’expérience des vieilles générations, mais encore l’enrichir de ses propres réalisations. Ainsi, l’élan irrestible de la jeunesse, l’Amour sacré de la Patrie, produira le prodige. Alors, le viel homme aura la chance, peut-être, de voir un jour s’élever dans les airs les nobles ambitions de sa jeunesse.

Ainsi, nous comprenons que le pays doit orienter ses priorités sur la formation et l’entrainement des hommes. Notre prochain Plan de développement sera donc centré sur la mise en valeur, pour notre pays, du capital humain, celui qui nous manque avant tout.

Il apparait que, dès lors, si nous voulons trouver l’élan nécessaire pour sortir de cette crise, il va falloir changer un certain nombre de conceptions de base et créer un environnement mieux adapter á la créativité, á la capacité indidivuelle, au décloisonnement entre l’université, l’industrie et l’Etat. Nous pouvons y parvenir, mais á la condition de multiplier les échanges entre nous, pour trouver sur place les solutions aux problèmes du développement de la nation.

Aux dirigeants, aux politiciens, aux instituteurs, aux parents, aux syndicalistes, aux meneurs d’opinion, nous leur disons : l’esprit critique, certainement, l’anti-diaspora, mieux encore, la fierté, dans une Haïti lente á changer d’avis, ou les ressentiments se révèlent tenaces.

Or l’Histoire de ces cinquante dernières années montre que d’autres voies doivent et peuvent être tracées, d’autres méthodes inventées, d’autres forces mises en oeuvre. Au moment même où une crise fondamentale fait trembler le pays, de nouveaux moyens, économiques et humains surgissent pour un avenir commun. Le choix est fait. Il a commencé, au milieu des passions et des controverses, sur deux problèmes, nouveaux pour la culture politique et difficiles á appréhender : le changement de nature des liens entre l’Etat et la décision privée ; les changements éducatifs et sociaux nécessaires á la réussite, aléatoire, du passage á la démocratie réelle.

Mais, si un accord se croncrétise, les citoyens comprendront en quoi la nation peut améliorer leur vie quotidienne, en quoi elle est le niveau pertinent pour réfléchir á leur avenir, pour donner un sens á leurs ambitions. Et si cette entreprise inaugure une tradition que le mouvement de libération servira avec éclat, elle fera du mouvement de l’esprit un grand moment de civilisation du peuple haïtien. On comprendra ainsi, par la diversité et l’ampleur qu’elle prendra, que la réflexion politique deviendra alors comme elle n’a jamais été auparavant, un grand thème á solliciter l’attention de tout homme. C’est d’ailleurs par cette prise de conscience que s’effectuera, avant même l’année 2017, le passage du sujet – fanatique du leader – au citoyen. Et ce n’est pas seulement de cette manière que la pensée politique prépare la révolution et le siècle á venir ; les questions débattues alors et les options déjà prises orienteront des débats et ébaucheront une terminologie qui, á bien des égards, demeurent encore d’actualité.

Ainsi, la montée de la réflexion de l’haïtien vers une conception rationnelle du Pouvoir, en tenant compte de l’action des facteurs historiques, sociales et psychiques, convergeront vers la création d’une forme de Pouvoir, que vous, la classe dirigeante, présenterez comme une réussite de la pensée politique haitienne. On comprendra tout simplement l’effort des haïtiens en quête de plus de dignité. Alors, l’haïtien saisi par l’enthousiasme de la vérité,, de la liberté, de la vertu, vivra un autre univers et deviendra un autre homme.

Et si cet accord devait devenir le berceau d’une réflexion si ambitieuse, il faudrait lui conserver sa vertu.

Aujourd’hui, pour en finir avec la barbarie, les haïtiens décideront de transformer l’haïtianité. Un évènement immense, considérable. Ce sera le jet héroïque d’une immense volonté. Pessimisme confiant incurable ! Car là ou nous en sommes, il faudra près d’un siècle pour que la réflexion forge une nouvelle vision d’Haïti.

Moi, entre l’histoire et l’espoir, je ne choisis pas. Je prends les deux. (Bill Clinton)

Ce qu’un chef d’Etat doit comprendre : Le ciel vous a confié les destinées du peuple haïtien : Remplissez-vous, avec autant de félicité que de sagesse, les grands devoirs qui vous sont imposés ; avez-vous enchaîné toutes les factions ; avez-vous arraché l’Etat aux souillures de l’anarchie ; avez-vous regénéré Haïti ; avez-vous élevé l’édifice majestueux de sa puissance et de sa gloire ; avez-vous fortifié et embelli le Pacte social ; et avez-vous ouvert toutes les sources de la félicité publique ?

Affermissez-vous la liberté et les lois sur les bases de la justice et de la morale ; protégez-vous les droits sacrés de la propriété ; apportez-vous dans toutes les parties de votre administration, cet esprit d’ordre et de sagesse qui en facilite les opérations et en prépare le succès ?

La responsabilité qui repose sur vous, quels rêves et quels espoirs vous incarner aux yeux des générations d’hier, d’aujourd’hui et de demain ? Prenant conscience de tout cela, vous devez vous incliner devant cette prière impérative, si hardie et audacieuse soit-elle. Nous l’adressons au nom d’Haïti, c’est au nom d’Haïti que nous vous demandons un nouveau sacrifice !

De ce fait, le chef d’État apparait ce qu’il est et ce qu’il doit être : une organisation visant uniquement á l’exercice du pouvoir, défendant certains intérêts et promettant de gouverner en fonction de conception vagues et générales. D’où l’incompétence de l’homme d’État se révèle tout particulièrement pénible pour la jeune génération. Toutes les quetes d’expériences vécues ont leur source dans cette faiblesse, car c’est faiblesse que de n’être pas capable de regarder en face le sévère destin de son temps. L’homme d’action est celui qui, en une conjoncture singulière et unique choisit en fonction de ses valeurs et introduit dans le déterminisme un fait nouveau. Or, la raison majeur de toutes les difficultés rencontrées, et de l’impatience des dirigeants á forger un accord fondamental, c’est la racine même du sous-développement : la sous-éducation.

Nous empruntons ici, une citation de Pierre Lefranc, á propos du général de Gaulle, qui fut président de la France (1959-1968), dans son livre Avec de Gaulle, 25 ans avec le général de Gaulle, pour mieux comprendre :

Á vrai dire, il ne désepérait pas, et la conviction l’habitait qu’á une résolution inébranlable rien n’était impossible. Pour lui, l’avenir n’a jamais été fermé, l’avenir contenait toutes les possibilités á condition de les vouloir. Il s’est empoigné avec l’Histoire, l’a affronté, et l’ayant infléchi, il a effacer ce qui était déjà écrite, par l’Histoire, pour la donner une nouvelle direction.

Il avait lutter presque constamment contre les théories ignorantes des faits et, par son effort pour apercevoir ceux-ci, les analyser et en tenir compte, il était amené á se trouver loin en avant de tous ce qui, pour accepter l’évolution, attendent que les coups de vent bouleversent ce qui est en place.

Toute son attitude devant les évènements se résume dans sa formule : La politique n’est rien d’autre que l’art des réalités.

Dans le domaine des actions qui entraînent les peuples, il faut, a écrit l’auteur du Le Fil de l’épée, Charles de Gaulle, des circonstances et une volonté, c’est-á-dire un homme. Sans la volonté, les circontances passent, inexploitées. Par ailleurs, sans le climat d’une situation, une résolution, si forte qu’elle soit, elle se perd dans l’indifférence.

Les tragédies de l’Histoire révèlent les grands hommes : mais ce sont les médiocres qui provoquent les tragédies.

Or, rien ne s’accomplit de grand, dans l’ordre politique, et rien ne dure, sans la présence d’hommes dont le génie, le caractère, la volonté inspirent, rassemblent et dirigent les énergies d’un peuple.

L’énergie pensée pensée d’une civilisation génère son devenir.

Tout ce défait dès lors que des personnages insuffisants se succèdent au sommet de l’Etat. L’unité se dissout quand la grandeur s’effondre.

S’ils étaient si intelligents, nos dirigeants, pourquoi Haïti est-elle dans un tel chaos ?

Au début du XVIIIème siècle, Saint-Domingue est la plus puissante, la plus riche des colonies, la plus peuplée, la plus active ; ce pays qui a porté la Métropole sur ses épaules ; cette colonie qui a été si justement enviée par toutes les puissances, qui fut l’orgueil de la France dans le Nouveau Monde, et dont la prospérité fait pour étonner… Ce pays, qui a consenti tant de sacrifices, assumé tant de responsabilités, accompli tant de miracles, celui dont les interventions militaires redoutées, les arbitrages respectés, la protection recherchée, a soudain perdu le souffle !

Qu’est-ce donc, après trois cent douze ans d’histoire coloniale (1492-1804), deux cent onze ans d’indépendance (1804 á 2015), que la société se partage en factions, que la classe moyenne se révolte, que son peuple succombe sous les excès de l’impôt, que les provinces se détachent les unes des autres, que des bandes de brigands s’y livrent au ravage et au crime, que l’autorité y est bafouée, la monnaie dégradée (le cours sera modifié plus d’une fois), le commerce paralysé, la corruption á l’ordre du jour, les denrées atteignent des prix vertigineux, une inflation sans précédent rend les villes grondantes, la misère et l’insécurité partout installées ? Pourquoi cet écroulement ? Qu’est-ce donc qui a retourné le destin ?

La médiocrité. La médiocrité de quelques présidents, leur infatuation vaniteuse, leur légèreté aux affaires, leur inaptitude á bien s’entourer, leur nonchalance, leur présomption, leur incapacité á concevoir de grands desseins ou seulement á poursuivre ceux conçus avant eux.

Nul n’a le souvenir récent, d’un discours présidentiel ou aurait été tracée l’ambition du pays, fixées des objectifs et le cap á suivre. Aucune voix n’est assez puissante, ou libre, pour réveiller la politique, projeter de belles ambitions, engagés des combats d’envergure, lancer des idées neuves. Aussi, les premiers ministres ne sont pas les seul visés. Ils font ce qu’ils peuvent dans un contexte politique ou le peu est devenu la règle. Leurs supérieurs directs, ceux dont ils dépendent, le président de la République, ne disent pas aux haïtiens leurs visions d’Haïti.

Quant á la gauche, autrefois si brillante dans ces capacités á enthousiasmer, elle délaisse ce registre et ennuie á son tour.

C’est pourquoi, il est vrai qu’il appartient au milieu des intellectuels pour lesquels tout peut et doit être remis en question, de prendre les destinées du peuple en main. Une grande honnêteté d’esprit reposant sur le sens des réalités mais un attachement passionné á Haïti. Le redressement de l’esprit public, l’apparition de conditions politiques nouvelles rendraient á Haïti une confiance justifiée dans sa force et dans ses destinées. La pensée se tournant vers la démocratie. Cette orientation serait salutaire.

Mais, il semble que les malheurs de la Patrie n’éclairent pas l’esprit public. La résolution de supporter tous les sacrifices pour éviter une nouvelle défaite, une nouvelle humiliation, une nouvelle déchéance, ne dominent point, aujourd’hui, l’opinion. Nous voyons ainsi, que l’haïtien est l’artisan du désordre et du faire valoir de l’ordre nouveau. Nécessité, liberté, c’est entre ces deux pôles que se joue l’avenir du peuple haïtien. Mais, semble-t-il, il reste au pays quelques degrés á descendre dans la ruine et la détresse, et n’atteindra jamais la civilisation.

Aussi longtemps que la pensée, une grande pensée humanitaire ne vient pas soulever une société humaine et la lancer en avant, elle restera condamnée á piétiner sur place, á vivre pour ainsi dire de sa propre subsistance. En cet état, la force brutale fait seul le droit, tout en restant impuissante á faire jaillir le moindre rayon de lumière dans les ténèbres d’une barbarie apparemment incurable.

De cette hantise, cette barbarie apparemment incurable, notre société ne s’est jamais libérée. Elle préfère mieux conserver leur situation actuelle éprouvée que de rechercher l’aventure, d’un beau risque á courir.

Devant l’innovation, la surdité et la lâcheté sont plutôt des constantes que des exceptions. Les haïtiens montrent en général plutôt le courage de la résignation, que celui de la bravoure, c’est-á-dire la volonté du changement. Chacun de nous a rencontré l’hésitation et le renoncement devant ce qui rompait avec la tradition du milieu. Le poids du conformisme, l’habitude prise sous les anciens régimes de servir des maîtres successifs sans s’interroger sur leurs intentions, la crainte de choquer les convenances, la peur de l’inconnu, le goût pour le confort des situations acquises, le manque de courage et de foi, tout cela a joué pour transformer en complices d’une tradition de bons et grands serviteurs du pays le plus amoureux de la liberté.

Á trop se fier des théories, aux doctrines absolutistes, on finit par s’énivrer d’une étiquette pour ne pas ouvrir le flacon. Il n’est que temps de lui ouvrir le ventre, á ce talisman de malheur, qui nous permet de fuir l’universelle contrainte du savoir, en l’imputant á ce qui serait une survivance facultative.

Mais, quel est le chemin par lequel notre Patrie passerait á une phase supérieure de sa vie politique, et notre peuple, le premier á secouer le joug colonial, serait cette fois-ci le dernier á briser les chaînes de la serviture, les racines de l’absolutisme, et ouvrir la période de sa seconde indépendance ?

Pour avoir eu peur d’une vague de changements qui commence par détruire, notre société a perdu un temps précieux : plus de cinquante ans. Il n’en reste pas autant pour accomplir la transformation. Elle débute par celle des esprits.

C’est en cela que le dernier appel du peuple, qui peut laisser sceptique, que l’on cherche á oublier, á gommer, derrière les soucis, en chaîne, d’une crise á une autre, a enfin poser les vrais questions. Et qu’on doit l’aider á trouver les réponses que ses dirigeants mêmes ignorent encore.

Haïti, ce petit pays au grand avenir, toujours remis á plus tard, dans un effort de volonté comunne, peut sortir du sous-développement, dans un débat qui va transformer, tourmenter toute la société.

Comme pour les débats inévitables, comme pour tous les débats, les bonnes réponses ne sont pas acquises d’avance. Notre société cherchera et trouvera le support philosophique des mutations annoncées. La finitude de toujours, qui nous opprimait et imposait sa loi, éclate. A la portée des haïtiens, se trouve la ressource infini, la seule : l’information, la connaissance, l’esprit.

L’incompréhensible, c’est le refus d’éclairer ces vérités nouvelles qui montrent les clés de notre avenir. Mais la vision des choses sera nette, plus les contestations seront criardes et obstinées. Et rien n’est possible si notre société garde ce mutisme décevant. Il faut qu’elle exprime ses aspirations généreuses, son idéal national. Le silence est absence de parole, et comme tel impuissant á faire surgir une vérité. Dire, écrire, pour faire surgir une vérité.

Quand un peuple oublie de penser á ce qui est grand, c’est que ses maîtres, hommes d’Etat ou philosophes oublient de le lui présenter. Mais le peuple voit quelque chose au-delà et certainement quelque chose de grand. Il n’a pas la réflexion de son intelligence, il n’en n’a pas le secret, mais il est intelligent. Puisqu’il s’est levé contre ces gouvernements absolutismes, 1986 et 2004 , contre l’immoralité politique, puisqu’il s’est passionné, ou du moins cherche t-il sa liberté !

La liberté n’est-ce pas d’abord la dignité ? Et c’est pour elle que nous devons lutter.

Toutefois, ce serait se tromper étrangement de croire qu’il soit sorti un peuple entièrement nouveau, et qui ait élevé un édifice dont les bases n’existaient pas avant lui. Et, toutes les fois qu’on a voulu depuis abattre le pouvoir absolu, on c’est borné á placer la tête de la liberté sur un corps servile. Et les révoltes se sont vite données des maîtres qui ont étouffé les espérances et la liberté qui se profile sur un long passé de cruelle servitude. Le peuple resta assujetti et ne devint nullement souverain.

Ces révoltes n’ont été qu’un procédé violent et rapide á l’aide duquel on a adopté l’état politique á l’état social, les faits aux idées et les lois aux moeurs. Elles se montrèrent toujours tirailler entre les principes et les nécessités de fait.

Et ces révoltes nous ont montré que les qualités et les défauts du peuple sont apparus sous leur plus fort grossissement. Qu’il est si bête, qu’un crime répété fini par leur paraître un droit. C’est pourquoi, ces masses doivent être encadrées, dirigées, contrôlées. Sans doute, le peuple est souverain, mais c’est un souverain toujours mineur, qui doit être soumis á une tutelle éternelle et ne peut exercer lui-même ses droits, sans provoquer des dangers énormes. D’autant plus que, comme tous les mineurs, il devient le jouet de coquins rusés, que pour cette raison on nomme démagogues. Alors, il faudrait le diriger vers l’école et aussi vers les partis, afin d’être instruit et de n’être point manipuler. Les principes, á condition de s’y tenir, ont une force devant laquelle échouent les assauts des opportunistes les plus brillants.

Or, la caractéristique essentielle de la formule des partis, réside dans l’encadrement de la volonté du peuple par les multiples mécanismes du parti. A la fois éducateur, intercesseur, directeur de conscience et instrument d’expression, le parti s’empare de la volonté du peuple dès le moment où elle se manifeste, il l’accompagne partout où elle est appelée á se faire entendre pour finalement s’en faire l’interlocuteur et l’organe dans les plus hautes instances gouvernementales.

Ainsi, nous devons comprendre que la démocratie ne se limite pas seulement á des bulletins de vote (l’élection n’est pas complètement écartée, mais elle n’y joue point cepandant un rôle exclusif), ni á des motions, ni á la critique, Qu’elle n’est pas un agencement, un mécanisme ingénieux d’institutions extérieures aux citoyens. Elle se répand á travers d’innombrables activités professionnelles, culturelles, syndicales, politiques aussi. Ces activités doivent être á l’échelle humaine, c’est-á-dire correspondent á des unités de vie sociales, telles qu’elles doivent être expérimenté par tous nos citoyens, et elles doivent donner prise á chacun d’eux sur des réalités concrètes, afin que chacun puisse suivre le développement et le succès de son propre effort personnel.

Ils découvriront, que le travail en groupe, la pratique d’une responsabilité, l’expérience d’une action sur les autres, la réussite d’une entreprise commune, la victoire sur des forces adverses, constituent autant d‘affirmation de soi et apportera á celui qui s’y est donné, la satisfaction de se reconnaître utile á la collectivité.

C’est par leurs efforts que nous jugeons les hommes et non par les évènements. Les hommes sont ce qu’ils sont, bons ou mauvais á la fois ; ne serait-ce pas les objectifs qui leur seront fixés, l’indépendance qu’on leur reconnaîtra, qui feront d’eux des médiocres ou des champions ?

On a souvent dit que le pays était amorphe et indifférent. Et si ce n’était qu’une apparence, due au fait que le système n’appelle pas les citoyens á participer, mais cherche, au contraire, á anesthésier par tous les moyens la volonté des hommes et des femmes d’être associés aux décisions qui concernent les affaires communes, c’est-á-dire leurs propres affaires.

Pour que les haïtiens sortent de leur confortable routine, il leur faut se sentir concernés par la pièce qui se joue et s’y voir attribuer un rôle. Ne suffit-il pas de donner á l’être humain une mission pour qu’il se révèle. Pourquoi en serait-il autrement d’un peuple ? Il a besoin de croire en son existence et en sa vocation.

Les hommes ne trouvent d’honneur et de prix á vivre que s’ils vouent leurs actes et leurs pensées á quelque grande entreprise avec laquelle ils se confondent. Ce sont les idées simples et élevées qui touchent les hommes. Ils se sentent grandis en épousant une grande cause.

Aux démocrates, aux hommes capables de sacrifier de la peine au bien commun, il faut non seulement du dévouement mais, plus encore, une foi robuste dans les possibilités de notre temps, un optimisme enraciné, et si l’on se plaint qu’ils ne sont pas nombreux de nos jours, c’est sans doute parce que les années récentes ont miné cette foi et cet optimisme sans lesquels une civilisation risque de devenir une civilisation inhumaine.

Or le peuple n’a pas de goût pour le malheur. Il en a même assez d’être les victimes de l’Histoire. Expérience faite, tragiquement faite, de l’esclavage á la servitude, il veut que ça change. Il ne veut pas poursuive dans les mêmes réformes, mais cherche désespérément les hommes avec lesquels définir un nouveau Contrat social, un Projet national permettant non pas de revenir á l’anarchie, mais de moderniser le pays, non pas de le saigner et de l’humilier toujours plus. La préocupation de tous nos citoyens, n’est point qu’il suffit de trouver la meilleure Constitution et qu’on peut les forcer á s’y tenir, mais de trouver le précepteur qui, préparant cet état de choses et devenue le gouverneur du peuple, mettrait fin aux maux dont il est accablé. Car il est sujet á bien des maux, tandis que la société est bien assise dans ses fauteuils de prix et onblie qu’á leurs oreilles bourdonnent les revendications populaires. C’est pourquoi il faut au peuple de salutaires organisateurs de société ne vivant que pour leurs idées, prêt á mourir, et sachant que la mort pour la vérité est l’action efficace et suprême. On ne risque plus sa vie, il est vrai, de nos jours, mais on risque sa réputation.

Au regard de tout ceci, un leader charismatique n’est plus indispensable pour réussir. Il nous faut des hommes conscients de leur tâche historique, capable de patienter et de préparer l’Avenir de leur Patrie. Il faut á la nation des législateurs pour construire des institutions qui soient capable de leur survivre.

Fondons notre bonheur sur la force des institutions et jamais sur la puissance du génie d’un seul homme, leur avait dit Alexandre Sabès Pétion (1770-1818), qui fonda la République d’Haïti et lui donna sa Constitution en 1816.

Il importe donc de consacrer la grandeur du citoyen liée á celle de la Patrie garanties par les lois et les institutions. Car, dans tous pays, la victoire sociale trouve sa consécration dans les lois et tout d’abord dans la Constitution. La Constitution devient la Loi Fondamentale, parce qu’elle est l’ensemble des textes fondamentales qui établissent la forme d’un gouvernement ; loi fondamentale d’une nation, ensemble des règles juridiques qui régissent les rapports entre gouvernants et gouvernés. (Dict. Larousse)

Alors, il faut commencer á penser l’institution pour en faire le titulaire d’un pouvoir qu’un chef, si prestigieux et si puissant soit-il, ne peut assurer. Aussi, l’institution ne sera en fait jamais impopulaire au point de mettre en danger l’existence même de l’Etat.

Aujourd’hui, tous nous devons nous poser la question : Á quelles nécessités nos institutions doivent-elles répondre, á quels objectifs doivent-elles prétendre en ce début du XXIème siècle, compte tenu des structures économiques, sociales, psychologiques d’un pays, parvenu á ce point de son histoire ? Á quelles institutions notre société doit se donner, si elle veut durer ?

Mais qu’est-ce qu’une institution, en effet, sinon une entreprise au service d’une idée et organisée de telle sorte que l’idée étant incorporée dans l’entreprise, celle-ci puisse disposer d’une puissance et d’une durée supérieure á celles des individus par lesquels elle agit ? Or une telle entreprise correspond exactement á ce que l’on est en droit d’attendre du Pouvoir : l’usage de la puissance dont les fins sont déterminées par l’idée et survivent aux individus qui en assurent le service. L’idée, c’est la représentation de l’ordre désirable ; l’organisme, c’est l’appareil de la puissance publique aménagé de telle sorte que l’idée en conditionne la structure, le personnel et les moyens ? Les bonnes institutions rendent les hommes meilleurs. (Louis de Bonald)

Il faut poser le problème de l’institution dans l’esprit des haïtiens afin qu’ils sachent ; dès lors, quand il en viendra á se poser effectivement dans la réalité, l’opinion, spontanément prononcera son jugement. Nul ne peut trouver mauvais que le peuple recherche tout établissement favorable á ses progrès. Son droit l’autorise á se développer dans tous les sens. Face aux protestations, aujourd’hui, contre les entraves de la tutelle administrative, le peuple qui veut améliorer ses institutions, doit pouvoir en toute liberté changer, s’il le veut, le fond de sa Constitution et la forme de son gouvernement. Lui seul est juge sur ce point, et il est juge souverain.

Le peuple doit être le dirigeant suprême et permanent de tout mouvement de changement. Et cela n’est possible que si l’on invente et si l’on crée de nouvelles formes de pouvoir populaire, que si le peuple est dès maintenant le protagoniste de la lutte pour la liberté et non son soutient passif. Car, la volonté populaire n’a jamais pu, á la fois, ordonner et obtenir satisfaction, donner une orientation au départ et veiller á l’exécution de la politique choisie par elle, se reconnaître dans l’action menée, ressentir la fierté d’avoir manifesté sa souveraineté dans la décision prise d’abord, dans la mise en place ensuite. Or, depuis plus de cinquante ans, le pouvoir a été monopolisé. Le pays, il en a le sentiment très net, de n’être pas jamais associé aux décisions, même si l’on fait mine de le consulter de temps en temps, par exemple, par référendums, qui évoque á la fois la main et la carte forcées. Il sent très bien qu’il n’a pas les moyens de faire passer sa volonté dans les faits, et chaque prétendue consultation électorale lui donne l’impression d’une tricherie. Il s’estime trompé.

Il s’estime trompé et se sent traité en mineur. Ce que nous pouvons dire, ce qu’il a accepté jusqu’á aujourd’hui, par dégoût d’avoir été trompé, par tous ses dirigeants, il ne l’acceptera pas toujours. Le jour où le peuple aura choisi les bases de son existence, il les imposera á tous, même á ces groupes qui ne sont redoutables que dans l’apathie, le silence et le découragement des masses.

Cette ferveur serait admirable si elle était spontanée. Mais comment attendre cette spontanéité d’une foule de huit millions d’habitants dont on exige non seulement la foi mais aussi l’initiative intelligente des besoins collectives ? Ces masses doivent être encadrées, dirigées, contrôlées. Elles ont besoin nécessairement de guides, conducteurs et conseillers, sous formes diverses, suivant les circonstances ; ce sont des juges, généraux, fonctionnaires, prêtes, médecins, lettrés, philosophes, etc. Ils ont pour tâche de les accompagner, si incapable et si pervers dans sa majorité, á travers le labyrinthe de la vie, dont chacun, suivant sa position et sa capacité, a dû se faire une idée plus ou moins large. Même les grands négociants doivent être rangés dans cette classe privilégiée, quant ils prévoient á longue échéance les besoins de la population, et y pourvoient. .

Mais, notre société ne semble avoir tiré profit des fautes de tous ses maîtres. Elle n’a pas su se soustraire du joug des idées fausses, des habitudes vicieuses, des mauvais penchants qu’ils lui avaient donnés ou laisser prendre. Elle ne se dévoile pas á nous dans la connissance,mais dans nos soucis, dans nos aventures, dans notre frivolité même. Á la base de la conscience de soi, il n’y a pas la réflexion. Notre réalité humaine est sociale avant d’être raisonnable. Sociale et belliqueuse. La vie est un roman ou tout est combat. Voilà la dure leçon du présent du peuple haïtien.

Pour reconstruire le pays, dans la concorde, la dignité et la liberté, il faut une certaine idée d’Haïti. Il faut garder cette image comme chacun garde toujours une espérance secrète.

Pour reconstruire, il faut demander de laisser respirer la société, d’offrir un peu de place au débat, á l’échange et á la confusion d’où naisse les idées généreuses. L’avenir doit être une construction soutenue de l’haïtien existant. Cette édification se rattache au présent, dans la mesure où nous posons ce dernier comme chose á dépasser. L’idéal étant que toujours le présent serve á construire l’avenir. Et cet avenir n’est pas celui du cosmos, mais bien celui de notre siècle, de notre pays, de notre existence. Nous appartenons irréductiblement á notre époque, et c’est pour elle que nous devons vivre.

Mais la grande occasion d’une refonte hardie fut manquée, après le départ des duvaliers, en 1986. Pourquoi ? On ne voulait pas qu’il soit porté atteinte au monopole des dirigeants en matière de décisions. Ces dirigeants voulaient avoir de l’esprit, ils n’en avaient pas encore. Ils cherchaient des tours au lieu de pensées. La nouvelle pensée démocratique se cherche et ne se trouve pas immédiatement. Elle ne peut sortir tout entière de la tête des dirigeants du pays. Les faux brillants se trouvent plus aisément que les pierres précieuses. Ce que l’on voit dans ce pays, il y a plus d’hommes dans la politique que d’esprits politiques. Les pouvoirs absolutismes ont dévorés les hommes politiques, et ont fait éclore en grand nombre des politicards. Pour être enrôlé dans cette classe, il n’est point besoin ni de vertu, ni de talent, ni d’autorité, l’activité et l’intrigue suffisent.

Un pays, où les honnêtes gens n’ont pas autant d’énergie que les coquins, est un pays perdu. (Franklin Delanoe Roosevelt)

Or, de tout temps, cette catégorie d’hommes, ces hommes de progrès, ont apporté leurs connaissances dans tous les domaines, pour le développement et l’avancement de la société.

L’humanité ne fait rien que par l’initiative des inventeurs, grands ou petits, que le reste d’entre nous imite : c’est le seul facteur actif dans le progrès humain. Les individus de génie montrent la voie et établissent les schémas que les gens du commun adoptent et suivent. (Williams James, 1911)

La force intellectuelle s’applique, comme elle s’applique encore, en différents sens, á des objets divers. Elle s’appliquait, d’une part aux inventions, invention du feu, invention de la charrue, invention de la roue, etc. Autrement dit, il y avait des hommes de génie. Par leur invention, ils contraient les habitudes, ils bouleversent toute la vie de leurs contemporains, ils les forcent á faire un effort d’adaptation á une vie nouvelle. Ils sont des ennemis. Voyez tout homme de nos jours, qui, en industrie, invente un nouveau procédé. Il est détesté de tous industriels qu’il oblige á renouveler tout leur matériel et s’il était entre leurs mains, personne ne répondrait de lui. La force intellectuelle leur est funeste, on la reconnait pour le maudire.

De même, la force intellectuelle s’exerce á l’organisation et á l’administration de la cité et aux opérations militaires et policières, de guerre, etc. Dès lors, on a affaire non pas au génie, mais au talent, et au talent s’adaptant par petits progrès au lieu de la bouleversé. C’est sous cette forme que la force intellectuelle doit tout particulièrement être honorée et respectée. (Les Préjugés Nécessaires, d’Emile Faguet)

Mais, qu’est-ce qu’un grand intellectuel, sinon un aimant qui répercute les forces, les intensités, les grandes pensées du moment. (Bernard-Henry Levy)

Un intellectuel est celui qui porte des conférencs, des articles ou des ouvrages qui verront le jour. C’est une pratique habituelle pour lui que de se trouver devant une page blanche et de transformer la pensée en une matérialité durable. Chacune de ses pensées, il le marque par des réflexions, mais qui sont d’abord des textes : moyen de contraindre ses idées á s’ordonner, á s’enchaîner.

Un intellectuel est une personne qui s’occupe, par goût ou par profession, des choses de l’esprit. Ce qui concerne, qui définit l’intelligence : question intellectelle. Ce qui est du ressort de l’intelligence ; la vie intellectuelle ; travail intellectuel. (Dict. Larousse)

Un philosophe est celui qui étudiait la nature : les philosophes anciens furent surtout des physiciens. Personne qui étudie la philosophie. Personne qui mène une vie tranquille et retirée : qui supporte avec sagesse les épreuves : vivre en philosophe. (Dict. Larousse)

Le philosophe actuel est au mieux l’interprête des divers phénomènes de la Culture et du Savoir avec une visée de méditation et d’universalité. Par définition, le philosophe doit se mêler de tout. Il est un perpétuel contrebandier, un transfuge qui passe d’un territoire á un autre parce qu’il sait qu’il y a toujours une communication possible. Il est celui qui aide le disciple á explorer son âme, celui qui lui offre le loisir de s’affirmer dans la vie quotidienne, au milieu de l’endormissement de ses comtemporains. Il indique les voies conduisant au-delà de la misère de la volonté, vers ce qu’il pense être sa pleine délivrance. N’est-il pas celui qui pense, fût-ce un instant, pour son élève, et même á sa place ? N’est-ce pas aussi celui qui marche en tête, disposé á affronter les dangers encourus par ceux qui sortent des rangs et donnent le résultat du labeur de leur pensée, entraînant ainsi les disciples au-delà de toutes les perspectives familières ? Le philosophe éducateur se donne volontiers en exemple, ambitionnant parfois d’être un entraîneur du peuple. Il est un fait que la discipline philosophique est propre á fournir des éducateurs de la pensée et de la vie.

Philosophe indique une attitude ; lumière un contenu d’idées.

Ô misérables hommes, profitez de ces exemples ! Pensez et laissez penser, c’est la seule consolation de nos faibles esprits dans cette courte vie. Mais prendre l’ère d’un censeur, dans un pays où l’on s’est promis de n’en pas écouter, c’est se censurer soi-même et se voir qualifier d’intellectuel (version ironique á l’haïtienne).

Les sots, ils ont la tête remplie de vent. Ils se croient malins quand ils se moquent, et c’est le vent qui sort par la bouche. Les gens médiocres ont un instinct sûr et prompt pour connaître et fuir les gens d’esprit. Dès lors le vide social se produit autour d’une personnalité de haut niveau intellectuel.

Un désavantage tout particulier des républiques, auquel on ne s’attendrait pas, est aussi celui-ci, qu’il doit y être plus difficile aux intelligences supérieures d’arriver á de hautes situations, et, par là, á une influence politique directe. Partout et toujours, en effet, dans toutes les circonstances, il y a une conspiration ou une alliance instinctive, des intelligences débiles et vulgaires, comme devant leur ennemi naturel, contre les intellectuels supérieures. Par suite d’une crainte commune elles font bloc contre ces derniers. Il est facile au grand nombre des premières, sous une institution républicaine, de supprimer et d’exclure les dernières, pour ne pas être débordées par elles. Ne sont-ils pas, en vertu du même droit originel, toujours cinquante contre un.

En règle générale, les gens de petit talent s’entendent toujours avec les hommes d’une intelligence extrêmement limitée, qu’avec ceux d’une intelligence ordinaire. Pour la même raison, le despote et la plèbe sont des alliés naturels.

Dans une république, tandis que cette lignée naturelle et universelle des têtes bornées contre les têtes privilégiées n’existeraient que d’un côté, – en bas, elle existe aussi d’en haut. D’en haut, l’intelligence et le talent devraient recevoir des encouragements et une protection également naturels. Non de tout cela. En premier lieu, la situation du dirigeant est beaucoup trop instable, qu’il craint une compétition quelconque. D’autre part, lui-même sert l’Etat plus par sa volonté que par son intelligence, qui ne peut absolument suffire á toutes les tâches qui lui incombent. Plus on s’en sert, moins on le sert. Il doit donc toujours se méfier de l’intelligence d’autrui et ( voyant que son propre intérêt n’est pas lié á celui de son pays) ne donnera naturellement la préférence aux hommes les meilleurs, parce qu’ils sont les plus utiles instruments pour l’épanouissement de la société. Ainsi, de cette façon là, l’intelligence a, dans les régimes républicains, de plus grandes chances de ne pas réussir face á son ennemie irréconciliable et omniprésent, la sottise. Et c’est un désavantage considérable. S’il voulait, il lui suffirait de les trouver : ce qui n’est pas très difficile, si on les cherche sincèrement.

Ainsi, nous comprenons pourquoi les pouvoirs absolutismes et les ignards n’aiment pas les philosophes, c’est-á-dire la recherche désintéressée de la connaissance. Ils détestent la pensée libre et les chercheurs á l’esprit ouvert. Parce que l’esprit de libre d’examen donne une place importante aux investigations scientifiques et aux techniques de production. Il constate que la politique depuis plus d’un demi-siècle et l’application des techniques par l’Etat ont avili la société, que ses remèdes proposées á l’inégalité sont des leurres, que la question de l’organisation politique qui rendrait chacun solidaire de tous est loin d’être résolus par les programmes de ces théoriciens endoctrinés ; les liens de l’individu avec la société sont détruits, le sentiment de la responsabilité que chacun assume vis-á-vis de la collectivité n’existe plus.

L’esprit philosophique est ainsi un esprit d’observation et de justesse qui rapporte tout á ses véritables principes. Dès lors, le philosophe n’apparaît pas comme un maître endoctrinant des disciplines : il donne l’exemple vivant de la liberté, de l’indépendance et de l’audace dans l’exercice du jugement.

Comme celle du savant, la pensée philosophique devait épouser les trois moments d’une même démarche :

l’observation, qui recueille les faits ;

la réflexion, qui les combine ;

et l’expérience, qui vérifie les résultats de la réflexion.

Dans l’esprit de ce rapport entre pensée théorique et expérimentation, Diderot pouvait écrire : Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire.

Alors, pour combatttre les idées fausses, il faut accorder une place privilégiée á la Culture et á l’Art de vivre. Les lettres et les arts dont le sucre nous nourrit et nous fait vivre. C’est le climat culturel qui détermine le sens des valeurs et, par là le Destin des sociétés. Et c’est l’Art de vivre qui fait le civilisé. Les Arts amolissent les moeurs,(Ovide, Epistulae ex Ponto, 2, 9, 48).

Si la nature a horreur du vide, la Culture a horreur du plein. Mais quant il n’y a pas de minimum vital, il n’y a pas de Culture.

C’est pourquoi, les philosophes haïtiens doivent réhabilité la Culture, afin de convaincre l’homme haïtien qu’il peut se créer les conditions de son bonheur. Il faut montrer que le peuple est capable de se passionner pour la liberté philosophique, que la liberté philosophique est l’instrument de tout progrès et de toute liberté, et que nous n’avons posséder la liberté philosophique qu’á très-rares intervalles, et plutôt en fait qu’en droit.

Ainsi, si nous voulons que nos philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où ils sont. Et que la politique soit le moyen de la philosophie ! Créons la liberté politique par la liberté philosophique et consacrons-la par la liberté domestique. Bossuet a raison de dire : L’amour de la Patrie commence á la famille, et les vertus domestiques sont le meilleur apprentissage des vertus civile.

Alors, il est dangereux de continuer á croire que ce sont les intellectuels qui détruisent le pays. Aussi longtemps qu’on reste prisonnier de cette optique, on se laisse mener par l’imagination, on délire plutôt qu’on raisonne, et ce délire aboutit á la distortion de l’ordre réel des choses.

Personne ne raisonne, tout le monde récite. On obéit plutôt que de réfléchir, la crédulité l’emporte sur l’esprit d’examen : au lieu d’utiliser sa raison, on se fige devant une révélation indiscutable. L’unanimisme est toujours un symptôme de dysfonctionnement démocratique. Le panurgisme pacifique qui, de nos jours, envahit le pays, est tout aussi révélateur de nos faiblesses. Nos emballements trahissent des défaillances plus qu’ils ne révèlent notre courage. Comme il arrive toujours, la confusion mentale et la passivité laissent libre cours á l’imagination.

Tout mal de l’intelligence devient á la longue un mal de l’âme et par suite un mal social. (Edouard Schuré, La vie des maîtres)

Mais comment remuer cette masse indifférente, sinon consentante ?

Pour ouvrir l’avenir et répudier le leg absolutisme, il faut rendre intelligible le mécanisme de la répétition, raconter autrement cette histoire ou nous sommes empétrés, en la conceptualisant au lieu de la ressasser. Car : l’Haïtien se cherche encore par une référence á la totalité de son histoire.

Prenant donc conscience de notre impuissance á l’égard des maux présents, une fois bien comprises, quelle tâche plus noble pourrions-nous assumer que celle de préparer méthodiquement un avenir en travaillant á faire l’inventaire de notre civilisation. N’est-ce pas maintenant á la République d’Haïti d’opérer sa Réforme ? Dès maintanant, ne l’attend-elle pas ?

C’est pourquoi, une étude de ces deux cent onze ans d’indépendance doit voire le jour, dont le principe est de mettre en évidence les chefs d ‘Etat et les gouvernements qui ont marqué leur temps par des actes de grandeur, d’anarchie, d’incompétence, etc, et qui du coup constituera aujourd’hui dans notre horizon des points fixes permettant de mieux comprendre, par différence, notre actualité.

Que cette histoire ce donne pour tâche : son but est d’informer – or informer, c’est noter des différences -, de mettre á jour les idées fondamentales qu’ont produites les principales doctrines. Cela signifie certes que les leaders et leurs doctrines ont une portée. Or derrière ce foissonnement des doctrines se dessinent, en quelque manière, une évolution significative, un progrès, une répétition ou une régression.

Mais, la renommée a cent bouches pour célébrer les forfaits qui ensanglantent la terre ; elle en n’a qu’une seule á peine pour publier les vertus qui la consolent. Cette partie essentielle de l’Histoire n’a point rempli sa mission. Les Historiens : rarement ont-ils exposés á l’admiration publique les amis et les bienfaiteurs de l’humanité. Ils ont parlé que de guerriers, des conquérants et des oppresseurs. Soumis á des gouvernements persécuteurs et á une autorité intolérable, ils n’ont pas eu ni la force de s’élever aux grandes idées de la liberté, ni le courage de résister aux erreurs et aux préjugés de leur époque, et de remonter á la source de ces principes immortels qui établissent et consacrent l’indépendance des nations, et fondent le plus beau, le plus honorable, le plus utile de tous les gouvernements, le gouvernement représentatif.

Après avoir mis sous les yeux du lecteur le tableau sanglant et lugubre des malheurs et des crimes qui ont dévasté le pays, il faut maintenant, pour instruire la nation, l’offrir, avec un code moral, les vrais principes de la législation et les véritables maximes de la politique.

C’est ainsi, que l’historien philosophe, par la sainteté de sa doctrine, parviendra á opérer la régénération des moeurs, á écarter ces dissensions anarchiques qui conduisent le peuple á la servitude, et précipitent les gouvernements vers la dissolution.

L’historien moderne qui doit se mettre le plus possible dans l’état d’un stoïcien qui n’est agité d’aucune passion et qui, détaché de tout intérêt de groupe, est un habitant du monde qui ne prête qu’á la vérité le serment d’obéissance (article Usson, remarque F, du dictionnaire critique et historique).

Les historiens qui auront á participer á ce travail, n’auront problablement en commun que l’exigence d’une critique scrupuleusement rationaliste – de faire des dinctinctions - ; á dresser le tableau de la vie politique de 1804 á nos jours, – il faut apprendre á inscrire les évènements dans la longue durée de la formation de la nation -, dans un même esprit, sans préjugé, et qu’ils ont compris leur entreprise, non comme une démonstration, mais comme une construction.

Et á chaque période, ou á chaque chapitre, chacun d’eux comportera également une introduction et une conclusion permettant d’indiquer les transitions et de souligner les principaux lignes de force. Moins, il faut le répéter, pour introduire une continuité que pour marquer l’unité d’un panorama, unité faite de différences au sein d’un même projet. Et des mises au point historiques viendront rappeler que la politique, les gouvernements, l’Etat, n’est pas une affaire séparée et qu’il arrive d’avoir un rapport direct, indirect ou contradictoire avec les pratiques sociales et d’autres activités culturelles.

L’Histoire doit faire connaitre au peuple leurs droits, leur apprendre qu’il existe des devoirs qu’ils ne sauraient violer, sans détruire l’harmonie et l’union qui doivent régner parmi les membres de la Cité. C’est sur cette base que repose l’édifice politique ; privé de cet appui, on ne vera que misère, corruption, anarchie et servitude.

L’Histoire donnera au citoyen le zèle du patriotisme, aux soldats la prudence, aux magistrats l’amour des lois, et prescrira á tous les membres du corps social l’exercice des vertus publiques.

Le patriotisme est l’élan aux grandes âmes, aux imaginations ardentes qu’enflamme l’Amour de la Patrie. (Montesquieu)

On ne sait toute l’énergie qu’on les âmes faibles pour haïr ce qui les oblige á faire un effort. Quant on déteste son entreprise, il faut la quitter plutôt que la saboter.

L’Histoire instruira les chefs de la nation et leur apprendra á pratiquer la justice et la clémence, á conserver les privilèges et la liberté du peuple, et á établir la félicité générale sur l’empire de la vertu et des moeurs.

On ne pourra nier que le souci du bien public ne les anime aussi. Voilà des gens qui pensent, et dont le sentiment devient tôt ou tard celui du public. Comme l’humeur du chef est contagieuse, tout le monde suivera l’exemple. Dès lors, tous les citoyens de ce pays trouveront la paix, le bonheur dont ils aspirent, et la liberté dans sa soumission aux lois, dans la pratique constante des vertus publiques et dans le respect qu’ils doivent aux chefs, á leurs législateurs et á leurs magistrats. Et les honneurs accorder aux esprits qui honnorent la nation ; la balance des pouvoirs et surtout le rôle de la loi, par laquelle, le dirigeant, tout puissant pour faire le bien, a les mains liées pour faire le mal, sont autant d’exemples nécessaires pour que le citoyen arrive á la civilisation.

La nécessité de ce bilan, qui n’a même pas commencé, voir inachevé, est urgent d’actualité afin de fermer le livre sanglant de cette longue période de notre histoire – 1957 á 2015 – marquée par la dictature, le despotisme, l’absolutisme et par la démocratie de non-liberté.

C’est dans ces champs tout fumants de sang et de carnage, qu’il faut faire renaître l’abondance, et que l’aspect du bonheur soit le partage d’une terre où il faudrait ensevelir, s’il est possible, jusqu’au souvemir des calamités dont elle a été le théâtre. Tourner la page ne signifie pas qu’il faut oublier. Nous devons solder le passé, une fois pour toute.

Et ces idées constitueront maintenant l’Héritage Historique. Héritage qu’il y a á inventorier si l’on veut le mieux combattre ou le mieux comprendre. Pour nous, c’est le 7 février 1986 qui a marqué le véritable point final de ces cent quatre-vingts ans de dictature (militaire) et d’absolutisme, jalonnés d’utopies tragiques, de désastres idéologiques et de crimes d’Etat inédits dans l’Histoire de notre nation. Une histoire délibérément occultée, vouée á l’oubli quasi total pour les jeunes générations avec la complicité du temps, les années sombres vécues par le pays et l’idéologie á effets pervers véhiculée, un boulet que le pays ne cesse de transporter.

Que ce n’est pas le 7 février 1991 qu’il faut fêter. Une date sans signification.

C’est pourtant cet évènement là, le départ des duvaliers qu’on devrait expliquer aux jeunes : comment ceux-ci peuvent-ils réaliser que pendant vingt neuf ans que le pays était assujetti par une horde de tontons macoutes dûment endoctrinés et tenus d’une main de fer par leurs chefs. Nous n’aurions pas eu, peut-être, cette répétion avec ces chimères. On attendait la Terre promise, on a eu l’absolutisme : le perpétuel recommencement, l’éternel désillusion. Ce n’est pas cela qu’en attendait le peuple : un pouvoir fondé sur la liberté, la solidarité, l’humanisme.

Le pouvoir des grandes circonstances s’est mué en une autorité quotidienne et le plébicite qui devait donné au peuple un garant lui a finalement apporté un maître. Dès lors, l’idéal de la Patrie est détruit par la vénération d’un prophète, car il est regardé comme un saint par une petite cour désoeuvrée ou la louange tient lieu d’occupation. Seuls les sots adhèrent.

Les bons religieux sont gais, sachez-le. Méfiez-vous des trop sévères jeuneurs, á la mine longue avec des yeux brûlants et rapprochés, comme s’ils avaient trop longtemps louché du côté de l’enfer. Ceux á qui Dieu fait le plus honneur qui soit en les appelant á son service ont une manière d’obligation de se montrer joyeux : c’est un exemple et une politesse qu’ils doivent aux autres mortels.

De même que les chefs d’État, puisque Dieu les a élevés au-dessus de tous les autres, ont devoir de montrer toujours emprise sur eux-mêmes. (Cardinal Périgord)

Le prophète (ti pè), avait bien moins des moyens de séduire et autant bien de contraindre. Lui-même, d’ailleurs, connaissait mal les bornes de son pouvoir. Les haïtiens espéraient un libérateur, mais il ne leur était pas ordonné de croire comme article de foi.

Aujourd’hui, celui qui juge que par les retours périodiques de l’histoire se condamne á la stagnation et commet la plus grave hérésie, car il nie la puissance du Verbe, c’est-á-dire l’Image Créatrice.

Mais il semble que l’Haïtien n’a peur de rien, pas même de son destin tragique, et même s’il doit perdre une seconde fois sa part de paradis, il forcera la porte interdite.

Haïti est vaincue : qu’elle médite sa défaite – pensons-y, n’en parlons jamais -, mais que surtout elle comprenne bien que la vraie cause de son malheur fut l’enseignement donné par l’absolutisme. Qu’elle arrache donc le pouvoir aux dictateurs. Les notables, surtout sont visés : ne peut-on, derrière leurs propos et leurs dédains pressentir le retour d’on ne sait quel Ancien Régime avec son cortège de dîmes et de redevances ?

Quel homme qui, de nature, aurait l’âme assez base pour dépendre des caprices d’un de ses semblables á suivres les lois qu’il a contribué á établir lui-même (constitution de 1987), si sa nation lui paraissait avoir les vertus nécessaires pour faire bon usage de la liberté ?

Quand les peuples sont mals conduits, ils conçoivent volontiers le désir de se gouverner eux-mêmes, mais cette sorte d’amour de l’indépendance, qui ne prend naissance que dans les maux particuliers et passagers que le despotisme amène, n’est jamais durable ; elle passe avec l’accident qui l’avait fait naître ; on semblait aimé la liberté, il se trouve qu’on ne faisait que haïr le maître. Ce que haïsse les peuples fait pour être libre, c’est le mal même de la dépendance.

Haïti a toujours cherché un chef, et non un maître. (Nemours L. Rigaud, Petit-Goâve, monographie)

Or, où il n’y a pas de chef, tout le monde est maître, et où tout le monde est maître, tout le monde est esclave. Des idées fausses, de l’anarchie, de la violence.

Á vous qui détruisez le pays : Laissez le possible á ceux qui l’aime. En changeant de regard, on reconnait l’autre, partenaire indispensable. D’un mouvement naturel qui redonne chance á l’avenir.

Aujourd’hui, quel homme raisonnable qui croit qu’après tous les changements qu’Haïti a éprouvée, il serait possible qu’elle soit gouvernée par ceux qui ignorent ce qu’elle a été auparavant ? C’est parce qu’elle est remplie d’haïtiens et d’hommes qui ne la connaissent pas, qu’elle n’est capable des grandes résolutions et des plus étonnants succès qu’on admirerait. Mais ou sont ceux qui connaissent le pays ?

En 1804, Haïti avait des dirigeants aussi extraordinaires, tel un Dessalines, un Christophe, un Pétion qui, á l’exception de Pétion ne savaient ni lire ni écrire quand débuta la révolution ? Ce qui veut dire que les facultés naturelles de ces hommes dépassèrent leur état d’ignorance ; leur niveau de connaissance s’éleva de telle façon qu’ils occupèrent une place particulière dans l’histoire américaine. N’importe quel analphabête peut-être un héros s’il a le courage, mais il n’est pas facile pour un analphabête de se transformer á la fois en héros, leader de masse et homme politique de génie. (Juan Boch, Haïti, Duvalier, l’Amérique, dans la préface du livre Radiographie d’une dictature, de Gérard Pierre-Charles)

Les faiseurs de doctrines ne sont pas seulement des instruments enregistreurs. La société leur fournit les pierres ; avec elles, ils bâtissent des édifices. Leur fonction est celle d’un architecte. L’influence de leur génie personnel, et notamment de leur aptitude á la synthèse, est très importante. Beaucoup d’idéologies ont souffert de n’avoir jamais trouvé un penseur de premier plan, qui sache coordonner leurs éléments épars et en faire une construction puissante, un système dont toutes les pièces s’enchaînent fortement.

Le créateur d’idées, de formes, de techniques, agit sous la pression d’un besoin social, d’une part ; d’autre part, le destin de son oeuvre dépend de l’acceuil que lui fait la société ; entre les deux, intervient l’alchimie mystérieuse de la création individuelle. Montesquieu, Adam Smith, Karl Marx, sont, comme Victor Hugo, des échos sonores, qui répercutent les cris de leur époque. Ils sont en quelque sorte les instruments, les organes des forces sociales. Les doctrines qu’ils élaborent, les systèmes qu’ils construisent, ne jaillissent pas dans leur esprit par génération spontanée ; les éléments de ces systèmes viennent de la société, dont ils traduisent les besoins. Au fascisme ou á la démocratie chrétienne, par exemple, il manque un Karl Marx : cela a géné leur développement. Le regain des idéologies conservatrices en France, entre 1900 et 1940, a beaucoup tenu á la puissance intellectuelle d’un Mauras. La force d’expression est aussi importante que l’aptitude á la synthèse ; beaucoup d’idéologies ont été génées par l’absence d’un écrivain de génie pour les exprimer sous des formes saisissantes.

La conscience politique est formée par de nombreux éléments : éducation, milieu, expérience, etc. Parmi eux, l’idéologie tient généralement la plus grande place. Les idéologies servent d’abord á développer la conscience politique des citoyens. Elles définissent d’autre part des systèmes de valeurs. Si chaque classe ou chaque catégorie sociale forge sa propre idéologie dans le combat politique, le pouvoir développe également la sienne, qui tant á l’appaisement des conflits et á l’intégration. La notion de légitimité, si importante pour diminuer les antagonismes, ne repose elle aussi que sur un système de croyances, sur une idéologie. Tous les membres d’une même société ont en commun certaine représentation collectives, certains jugement de valeur, qui constituent une idéologie unitaire, interférant avec les idéologies partielles et opposées des différents groupes en lutte les uns les autres. (Maurice Duverger, Introduction á la Politique)

Partie d’une nation libre, l’Haïtien doit poursuivre la mission qui contribue á construire une Haïti dans la grandeur. Aura-t-on une conscience plus profonde et plus droite du grand destin d’Haïti qui a ouvert, avec les Etats-Unis du Nord, le cortège des nations américaines ?

Aujourd’hui, est-il juste de méconnaitre le passé d’Haïti et de la déclarer incapable de rentrer de nouveau par la liberté dans la voie du bonheur ?

En claire, cela signfie que la meilleure politique est celle qui, avec la force et le consentement de tous, sait réaliser les conditions juridiques et formelles qui laisseront á chacun la possibilité d’accéder par lui-même á la vraie vie. La liberté a conquérir est donc destinée á lever l’obstacle qui nous empêche d’accéder á la joie véritable.

Le moyen de n’avoir rien achevé, c’est de prétendre recommencer sans cesse la même chose, sans vouloir s’en rapporter á personne d’un premier travail. L’actualité : tout ce qui est indispensable de connaître aujourd’hui dont il serait inutile de se souvenir demain. Les faits divers tiennent plus de place dans les journeaux que les comptes rendues des réunions pour la Réforme de la Fonction publique, les premières manoeuvres pour l’application des nouvelles structures administratives naissantes.

Pendant que l’on constate, aujourd’hui, une résistance á l’idée d’une démocratie véritable, la résistance est une réaction commune aux progrès scientifiques. En toute probalité, cette réaction se dissipera dans une génération ou deux et la démocratie deviendra un lieu commun. Et que le développement, ce domaine fabuleux, auquel les huit millions d’haïtiens n’ont jamais, jamais eu accès, devienne un bien commun.

L’Haïti qui est á faire, c’est une Haïti de démocratie socialisme, de progrès et de paix. Le socialisme véritable met en cause les institutions et non seulement leur fonctionnement. Ce travail de réflexion s’impose á tous ceux qui ont pris conscience depuis longtemps du caractère temporaire du cadre politique dans lequel nous vivons. Il s’impose tout autant á ceux qui sont en train de se réveiller á cette conscience, aux étudiants, aux jeunes qui manifestent chaque jour et, qui ont découvert l’intérêt passionnant, mais aussi les difficultés, les complexités de leur tâche de citoyens, qui ont pu mesurer leur ignorance et leur impréparation.

Le secret consiste á apporter une réponse aux questions : qui sui-je et qu’est-ce que je fais là ? Mais ce bon vieux peuple insurportable et cocardier s’éparpille et galope dans toutes les directions, á moins qu’un certain phénomène ne se produise et ne le transforme en une masse unie á laquelle rien ne résiste. Ce phénomène intervient rarement et résulte, d’un almagamme de sentiments qui paraît défier l’analyse alors qu’il se compose d’éléments simples. Point de chimie mais les aspirations de base qui ont réussi á réveiller nos compatriotes avant 1804.

Quand partagerons-nous cet honneur, avec nos frères, de défendre contre l’absolutisme le Credo républicain qui appelle le peuple haïtien á l’apprentissage de la liberté, á faire son métier d’hommes libres pour arriver á cette conscience individuelle et collective de ses droits et de ses devoirs ?

Quel détour ne ferions-nous pas pour nous épargner le malheureux destin qui nous empoigne depuis plus de deux siècles ? Nous traversons le coeur meurtri, cette longue période – 1957 á 2015 – dévastée par ces vagues de crimes et de destruction qui démolissent Haïti.

Il ne s’agit plus, comme en 1804, d’attendre que l’audace des pères fondateurs enfante des prodiges. Il ne s’agit point de venir, comme autrefois, s’emparer du fruit de leurs conquêtes, et de ne les récompenser eux ou leurs descendants, qu’en les rendant durant plus de deux cents ans, le jouet continuel d’essais, de tâtonnements, de principes incohérents et de les vexer sous prétextes qu’ils ne pouvaient se passer de dictature qui fut quelque fois leur fléau.

Le moment est venu donc, après deux cent-onze ans d’indépendance, de nous confronter avec les pères de la Patrie dans les Hauts lieus de l’Histoire. Sur toute la terre d’Haiti, ils ont laissés des sillons de gloire, Ils arrachèrent ce coin de terre á la France esclavagiste.

Aujourd’hui, les fils du pays demandent aux dirigeants de ce pays de se receuillir. Ils ordonnent qu’ils se rangent, telle une nouvelle relève, á la place de ceux qui, sous le glorieux soleil de 1804, se sont mis debout, sous l’autorité de Dessalines, pour devenir Haïtiens. Là, ils ont décidé qu’ils ne doivent plus être esclave. Là, est leur loi. C’est d’être avant tout Haïtien. Un rêve qui appelle au rendez-vous les hommes de demain avec un destin qu’il faudra conquérir.

Tous les ans, au 1er janvier, jour de l’anniversaire de la proclamation de l’Indépendance, les briseurs de chaînes de l’esclavage font appel aux fils libres pour maintenir intégralement l’Indépendance d’Haïti.

Ils commandent, ces libérateurs, sans relâche une grandeur d’âme et un sursaut de patriotisme. Ils veulent une continuité dans la volonté, dans les vertus, dans l’honneur, dans l’héroïsme, telle une substance d’âme qui reste toujours elle-même.

Le dernier appel du peuple haitien á la conscience politique des dirigeants. C’est l’initiative des faibles en quêtes de sécurité d’abord, d’espérance ensuite. Le peuple, lui, cherchera toujours protection auprès du pouvoir et, par delà une assistance immédiate, lui demendera de garantir l’avenir qu’il souhaite. Il voit en lui un pouvoir garant d’un ordre dont il n’apprécie pas tous les éléments, mais dont globalement il ressent la nécessité. Car, il sait que l’État démocratique assure au citoyen une double liberté : liberté civile et liberté politique.

Mais, le service de liberté requiert une conception normative, ou législative, de la raison.

Parerons-nous le coup avec des liturgies et des prières ? Éloignerons-nous les décrets de la loi immuable en élevant des églises quand les enfants affamés se lamentent et que les mères fatiguées pleurent ?

La messe dominicale n’a jamais brillé comme un lieu de réflexion, d’analyse, de culture, de savoir diffusé et échangé, le cathéchisme non plus, pas même les autres occasions rituelles et culturelles des autres religions monothéismes. On prie, on pratique la réitération des invocations, on exerce sa mémoire, mais pas son intelligence. On répète mais n’innove pas, on sollicite la mémoire et non l’intelligence. Psalmodier, réciter, répéter, n’est pas penser. Prier non plus. Loin de là. (Michel Onfray, Traité d’Athéologie)

C’est blasphémer que d’attribuer même avec le langage de la prière aux décrets indiscutables de la Providence les souffrances et les vices qui viennent de la pauvreté ; que de lever vers le Père de tous des mains jointes et de lui laisser la responsabilité de la misère et des crimes de nos cités. Nous dégradons l’Eternel. Nous médisons du Juste.

Ce n’est pas le Tout-Puissant, mais nous qui sommes responsables des vices et de la misère qui fermentent au milieu de notre civilisation. Le Créateur a fait pleuvoir des dons sur nous, plus qu’il n’en fallait pour chacun. Mais, nous les avons foulé dans la boue, pendant que nous nous déchirons les uns les autres !

Le demeurant gît en vous. Le Créateur ne veut pas entreprendre de faire tout pour lui-même, pour ne pas vous ôter le libre arbitre et une partie de la louange qui peut vous en revenir. Aussi, il est caché, ses voies ne sont pas nos voies, ses pensées ne sont pas nos pensées.

Que peuvent peser les souhaits et les voeux de ceux qui ne sont pas aux postes de commande, alors que, réduits á l’impuissance la plus tragique, ils sont les simples jouets des forces aveugles et brutales ? Les moyens puissants sont oppressifs, les moyens faibles sont inopérants. Ce n’est point par un voeu que les plaies morales peuvent être fermées, plus elles sont profondes, plus leur guérison exige de talent, de précaution, de lenteur. En l’absence de talent, on tombe vite dans la caricature et le résultat est inverse de celui souhaité.

Quant á ceux qui possèdent un pouvoir économiqie ou politique, harcelés qu’ils sont d’une manière continuelle par les ambitions rivales et les puissances hostiles, ils ne peuvent travailler á affaiblir leur propre pouvoir sans se condamner presque á coup sûr á en être dépossédés. Aveuglée par leur armada, éblouit par l’amoncellement de leur richesse matérielle, la classe dirigeante négligea de s’en apercevoir de cette situation, pendant qu’il était temps de comprendre.

Et ce n’est plus sur des barricades qu’il faut affirmer sa foi, mais dans les conseils d’immeuble, les commissions du Plan, les commités d’entreprise ou les commissions de développement économiques régional, etc.

L’efficacité et parfois la survie de la société sont fonction de la faculté de décider rapidement du choix maximum. La générosité des intentions ne peut suffire á couvrir la médiocrité des actes.. La multiplicité des promesses n’a jamais garanti l’étendu des résultats. Mieux valent des propositions provisoirement incomplètes mais cohérentes et honnêtement adaptées aux possibilités. L’information et la lucidité doivent remplacer l’évidence du besoin.

On a de nos jours des intérêts trop sérieux á débattre pour s’attacher á des détails inspirés par la volonté et le désoeuvrement. Seulement, nous constatons que l’égotisme reste debout et absorbe tout dans le pays, jusqu’á ce que de l’excès de la corruption inoculée par un maître qui s’avilit lui-même, naisse une révolution plus importante que les précédentes ou l’idée du gouvernement représentatif reparait comme la loi désormais nécessaire d’une société transformée.

Aujourd’hui, le pessimisme des Haïtiens est un tir de sommation á l’égard du gouvernement. Il va devoir répondre á cette exigence ! On a un besoin. Une exigence même. Mais, á la fin des fins, ce sont les haïtiens et les dirigeants qu’ils vont élire, qui feront la condition nécessaire et suffissante pour que le succès soit au rendez-vous ; que les nouveaux dirigeants où á tout le moins la plupart d’entre eux, pensent qu’il est dans leur intéret á long terme, de servir leur pays au lieu de s’en servir. Ce Pouvoir, entre les mains de ces hommes égoïstes, ces démagogues, ils savent qu’ils doivent le rendre un jour. Car vous aurez á gouverner dans des temps, qui ne seront pas plus aisés que celui-ci ; on ne se relève pas en quelques années de la chute ou nous voilà.

Et l’expérience a beau montrer la loi morale violée, la vertu persécutée, le vice heureux et triomphant. La raison proteste de toutes ses forces ; elle affirme avec assurance que c’est là un désordre qui ne saurait durer ; que tôt ou tard l’ordre sera établi et la justice définitivement satisfaite. Encore une fois, c’est là une nécessité absolue dont la raison seule peut avoir l’intuition.

Haïti, façonnée par une histoire, doit porter un projet, pour que la démocratie y soit pertinente, porteuse de devoirs autant que de droits. Mais, qu’est-ce que la démocratie sans la volonté de vivre ensemble ? Vouloir le trait d’union sans la ligne de partage, est d’une grande inconséquence, qui revient á refuser les conséquences de ce que l’on veut. La seule solution d’avenir s’appele l’entente. En vain, ceux auxquels cette voie s’addresse et dont elle souhaite á toute force sauver leurs biens et leurs droits ne veulent pas comprendre et choississent les solutions du désespoir. C’est ce qui s’appelle prendre ses désirs pour des réalités.

C’est pourquoi, il faut éliminer cette mauvaise copie de l’absolutisme. L’avenir ne se fabrique pas en cultivant les intérêts particuliers : une nation a besoin d’une communauté de destin. Un destin pour tous, tous pour un destin. Et par là, instaurer un gouvernment où le président élu par la grâce de Dieu est remplacé par un président par la grâce de la raison, avec les avantages qui en résultent pour l’État.

La démocratie doit s’imposer dans la turbulence des grandes heures de l’histoire ; son avenir dépend de l’aptitude des haïtiens á la faire vivre dans le prosaïsme de la vie quotidienne. Démocratie : un emprisonnement travesti en liberté, un contrôle caché au lieu d’un contrôle manifeste.

Faut-il rappeler ici que démocratie est le nom de la liberté sur le plan politique, et c’est cette liberté qui est la clé de voûte de tous les peuples civilisés, quelque soit le décalage historique.

La démocratie – je ne dis pas démagogie – qu’on s’en réjouisse ou qu’on en pleure, est la reine de l’avenir. Elle est le dernier terme de cette ascension périlleuse mais admirable par laquelle elle a pris le peuple par terre, sans droit, enchainé, esclave et serf d’abord, en a fait un homme libre, le citoyen d’une commune et enfin, un citoyen libre, un être de plus en plus âpte á toutes les fonctions publiques. (Aristote)

Hélas ! Les révolutions morales sont fort lentes. Eternel duel entre l’idéaliste et le réaliste, du théoricien et de l’homme qui manie l’outil.

Haïti ! Quand cessera-t-elle de manquer de courage ? La lucidité et la résolution ne sont-elles pas du côté de Caesar quand il dit Alea jacta est pour trancher une profonde incertitude.

Le bonheur se trouverait-il dans la cendre inerte et grise de la passivité, plutôt que d’être dans le bondissement des flammes, bleu et rouge, d’un coeur plein d’élan. (Thédore Baker)

La Liberté, la République, la Justice, la Classe, la Race, le Peuple, le Destin, le Prolétariat, la Nation, qui auront l’avantage sur nous de ne pas mourir avec nous.

VIVE HAÏTI ! VIVE LA LIBERTÉ !

 

Nemours Rigaud fils

Mai 2015

 

Certaines idées de cet article ont parue, soit sous les mêmes formes ou sous les formes différentes, dans les journaux, articles, entretients, livres, etc. Trop d’auteurs, philosophes, historiens, écrivains, journalistes, qui nous ont guidé, pour que nous puissions les remercier nommément ici.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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