Jovenel Moïse joue la prudence mais n’arrive pas à calmer les inquiétudes

Le président Jovenel Moïse plus que déterminé à remobiliser les Forces armées d’Haïti.

Le président Jovenel Moïse plus que déterminé à remobiliser les Forces armées d’Haïti.

Le président de la République, Jovenel Moïse, est entré dans la phase la plus confuse de son mandat ce samedi 18 Novembre, anniversaire en Haïti de la Bataille de Vertières, la victoire décisive sur la force expéditionnaire française, le 18 Novembre 1803, débouchant sur l’Indépendance d’Haïti le Premier Janvier 1804.

Le chef de l’Etat a choisi cette date symbolique pour annoncer la remobilisation des Forces armées d’Haïti, qui n’avaient pas été abolies en effet – la Constitution en vigueur continue de reconnaître leur existence – mais démobilisées. Et pour cause de violations les plus graves, les plus inhumaines des droits humains. Massacres répétés de populations civiles dont les plus inoubliables sont le Massacre électoral du 29 Novembre 1987 et ceux perpétrés par la soldatesque (Cité Soleil, Raboteau etc) au moment du coup d’état militaire de Septembre 1991. Et pendant les trois années de pouvoir militaire qui vont suivre.

Oui, situation confuse pour le président Moïse lui-même, à en juger par les multiples précautions qu’il prend pour essayer d’adoucir la pilule.

Consacrant plusieurs minutes de son discours du 18 Novembre, prononcé au Monument de Vertières, au Cap-Haïtien, à expliquer combien il comprend lui-même les réticences et les inquiétudes face à un retour de Forces armées qui n’ont laissé d’autre souvenir dans la mémoire collective (la référence à Vertières sur le plan historique étant ou une comparaison abusive, ou une usurpation !) que leurs exactions contre la population civile et, en dernier lieu, leur immersion totale dans le trafic de la drogue.

Ce dernier point explique pourquoi l’administration américaine avait tout de suite applaudi à la décision du président Jean-Bertrand Aristide, revenu au pouvoir en 1994, de mettre fin au service des forces militaires et de déclarer la Police nationale comme seule autorité responsable de la sécurité nationale.

 Washington n’a pas changé d’avis depuis. Officiellement en tout cas.

Nous découvrons donc sur ces entrefaites un Jovenel Moïse qui semble s’être mis davantage à l’écoute du pays qu’auparavant. Simple calcul politique, on ne sait.

Il répétera plusieurs fois dans son discours qu’il ne s’agit pas dans cette remobilisation de l’instrument militaire d’un simple retour en arrière mais plutôt d’une institution pratiquement nouvelle, si l’on peut dire, revue et corrigée : professionnelle et apolitique, les tâches de police et de sécurité publique devant rester le monopole de la Police nationale (PNH) ; de plus dans l’arrêté présidentiel formant le haut-commandement pour la nouvelle force militaire (l’ex-colonel Jodel Lesage nommé au grade de commandant en chef intérimaire), on relève les mêmes prudences (qu’elles soient feintes ou pas) : remobilisation, oui mais par étapes soigneusement définies. Article 3) ‘Elaborer la doctrine et les concepts d’emploi des Forces Armées d’Haïti ; Article 4) Identifier les besoins en matière de ressources humaines, civiles et militaires des Forces Armées d’Haïti ; Article 5) Elaborer le calendrier de recrutement du personnel militaire en fonction des besoins des corps techniques et spécialisés des Forces Armées d’Haïti’, ou encore à l’Article 9 : Travailler en priorité à renforcer le corps de génie militaire, mettre en place et rendre opérationnel le corps de l’aviation militaire et le corps médical des Forces Armées d’Haïti ; Article 10) Elaborer la cartographie militaire, le plan de déploiement et de positionnement des Forces Armées sur le territoire’. Etc.

D’où le qualificatif de force professionnelle tant utilisé dans le discours présidentiel.

En tout cas, il ne s’agit pas d’un feu vert donné à des individus en treillis militaire pour se répandre à travers le pays et recommencer à rançonner la population. Du moins, il semble.

Cependant toutes ces précautions, disons de style, ne peuvent effacer réellement la confusion à laquelle se heurte l’initiative présidentielle.

D’abord le président Jovenel Moïse se pose en porte-parole et défenseur des plus démunis et des opprimés. Or ce sont ces derniers qui ont toujours été les premières victimes de la soldatesque.

Ainsi on n’a pas été sans remarquer que les belles envolées du discours présidentiel, ce 18 Novembre, au Monument de Vertières, au Cap-Haïtien, sont presque toutes retombées à plat. Peu ou pas d’applaudissements.
La municipalité du Cap a apparemment brillé par son absence. Et dans la semaine qui a précédé l’événement, des lycéens et étudiants du chef-lieu du Nord (qui a été le siège principal de toute la lutte pour l’Indépendance – 1791-1803), ont défilé aux cris de ‘Retour de l’Armée non, Education oui !’

Les jeunes du Cap s’inquiètent que les maigres moyens que l’Etat ne peut pas utiliser pour l’éducation doivent être aussi partagés désormais pour entretenir une Armée, traditionnellement considérée en Haïti comme budgétivore au maximum.
Déjà dans un contexte de budget 2017-2018 qui a soulevé un large mécontentement social, qui n’est pas encore apaisé.
D’autre part, le président Jovenel Moïse ne semble pas avoir pu rassurer les ‘pays amis’ pour pouvoir espérer leur assistance dans ce domaine. A l’exception de Taïwan qui a si peu d’alliés diplomatiques, qu’il peut difficilement se refuser.
En tout cas, présence très réduite de diplomates étrangers sur le stand présidentiel à l’occasion d’un événement aussi spécial. Apparemment l’ambassade des Etats-Unis, ni celles des nations de l’Union européenne, n’ont fait le déplacement. Ni nos voisins latino-américains.
En effet il n’y a pas que Washington à combattre (officiellement) le retour sur la scène des Forces Armées d’Haïti (FAD’H) mais désormais également les Nations Unies.

 Donc la communauté internationale.

Récemment, le numéro 2 de la nouvelle force onusienne (Minujusth ou mission des Nations Unies pour le support à la justice) rappelait qu’ils ont pour devoir de soutenir la Police nationale. Donc Forces armées, connais pas.
Mais comme ont toujours noté aussi les responsables américains : Haïti est une nation souveraine !
Souveraine mais pauvre. Pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental.

La semaine dernière, les réseaux sociaux ont intercepté une note du Directeur général de la Police nationale adressée aux directeurs de toutes les unités de la Police pour ‘prendre des dispositions afin que tous les fusils M-1 affectés à vos unités respectives, soient acheminés à la Direction de la logistique dans les meilleurs délais.’
Un seul arsenal pour les deux corps, policier et militaire. Avec le budget dont dispose l’Etat, ce n’est pas impossible !
Pour finir on pourrait aussi souligner (puisque le président Jovenel Moïse se déclare sensible à la manifestation de toutes les inquiétudes) que c’est le même parti politique auquel il appartient (‘Tèt Kale’) qui règne aussi au Parlement, et qui va se pencher sur les arrêtés pour la reconstitution des Forces Armées d’Haïti.
Et que dans ce parti-là, la tendance pro-putschiste reste très forte.

Haïti en Marche, 18 Novembre 2017

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