Jovenel.

Gary Victor, Editorialiste.

Gary Victor, Editorialiste.

Il a été élu contre vents et marées. Un parcours assez étonnant. Présenté comme le dauphin de Martelly aux élections de 2015, le Conseil électoral provisoire l’avait classé comme l’un des deux premiers candidats devant aller au deuxième tour. Après un lever de bouclier de la classe politique, surtout de l’Opposition soupçonnant le pouvoir de fraudes massives, les élections avaient été annulées le 22 janvier 2016 pour être reprises le 20 novembre de la même année. Beaucoup d’opposants qui avaient foulé le macadam croyant en la fin de ce trublion nommé Jovenel profitaient de l’ère Privert. On ne résiste pas facilement à l’attrait des privilèges du pouvoir même provisoire. À gauche, du moins dans ce qui se présente comme la gauche, on pavoisait pensant que Privert, vu son parcours, allait à son tour concocter une élection pour ce qu’on considérait comme son camp politique. Entre-temps, Jovenel, disposant de grands appuis financiers, continuait sa campagne aux quatre coins du pays avec une patience de fourmi. Et il a gagné la sympathie d’une grande partie de la population. Les quartiers populaires ne sont pas seulement comme certains veulent le faire croire, Cité Soleil, Bel-Air, Delmas 2 etc. D’ailleurs même dans ces cités Jovenel a damé le pion au candidat qui normalement aurait dû y faire le plein. Le fait est que Jovenel avait l’argent. Il était bien conseillé au niveau communication. Il ressemble au nouveau monsieur Toutle- Monde. Sa femme, avec qui il se montre souvent, correspond à la femme haïtienne type. Il propose des choses simples, assez logiques, auxquelles la population veut y croire.

Sur les 21 % de votants, il a gagné. Et il est très probable qu’une augmentation du taux de la participation n’aurait été favorable qu’à lui vu le nombre de faux pas accumulés par ses adversaires.

Jovenel est président, mais le pays reste comme il est. Avec tous les indicateurs au rouge. Avec un matériel humain déficient. Avec des hommes et des femmes que la précarité fait friser l’animalité. Avec un déficit de confiance énorme qui fait que le citoyen n’attend plus rien de ses dirigeants et ne veut plus s’investir dans la politique. Or, la politique rapporte de l’argent. Énormément d’argent quand des secteurs économiques se servent justement de la politique dans des buts purement intéressés et contre la population. Des individus louches, souvent montrés du doigt par la clameur publique ont investi des institutions importantes, ce qui met en danger la sécurité nationale.

Avec Jovenel, ce serait le même cas de figure avec un autre gagnant, plein de flibustiers vont affûter leurs lames pour venir ripailler. Les élections sont la course au trésor. Les anciens barons du gouvernement Martelly qui ont causé tant de mal à l’ancienne administration vont vouloir revenir aux commandes. D’anciens barons d’autres gouvernements, toujours prêts à se vendre au plus offrant vont frapper à la porte, décidés à tous les compromis leur permettant de s’asseoir à la table. Chez nous il n’y a pas de convictions. Seulement des pensées, des dires, des arguties qui prennent la forme du vase tenu par le plus fort.

Le jeu va dépendre de Jovenel Moïse. Voudra-t-il entrer dans l’Histoire par la grande porte et laisser son nom comme le Chef d’État qui a voulu relever la nation, la remettre sur le droit chemin ? Va-t-il choisir la petite porte, celle des traditions ténébreuses des clans maffieux, distribuant privilèges par ci par là à des groupes qui ne pensent qu’à s’enrichir sur le dos de la population ? Va-t-il continuer comme les autres à mettre les bâtons dans les roues des vrais entrepreneurs ? Va-t-il faire obstacle à toute tentative de moderniser la vie économique ? Va-t-il être réticent à une vraie réforme de notre système judiciaire ? Va-t-il comme les autres travailler à affaiblir les institutions, à favoriser partout la médiocrité ? Va-t-il fermer les yeux aux mutations profondes de notre société ? Va-t-il accorder l’importance qu’il faut aux problèmes de l’éducation, de l’environnement, du logement ?

Bref voudra-t-il être un président moderne ou viendra-t-il prendre place dans la galerie de nos tristes présidents traditionnels, souvent fossoyeur de nation, dont l’Histoire ne retient pratiquement rien d’eux ?

Il suffira de quelques mois et peut-être même de quelques semaines pour pouvoir répondre à ces questions.

La nation retient son souffle !

 Gary Victor, Le National Haiti

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