La crise d’une élite en Haïti.

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Dans toute société qui se respecte, il existe une élite, digne de son nom, qui est là pour jouer le rôle de catalyseur, définir les voies et moyens à prendre afin de construire un État fort et civilisé. Partout ailleurs, l’élite est toujours à l’écoute de la population, mais, chez nous, c’est tout le contraire. On ne cesse de se demander pourquoi est- elle si éloignée de la population ? Peut-être parce qu’elle n’a aucune alternative à lui proposer, ou parce que notre société est une poudrière sociale qui tôt ou tard explosera si nous n’agissons pas. Et, pire encore, cette dernière semble ne pas connaitre sa vocation telle que le Dr Jean Price Mars l’a expliqué dans son ouvrage culte: La vocation de l’élite.

Pour plus d’un, l’échec de cette élite est criante même si elle essaie, tant soit peu, de se dédouaner de ses responsabilités. En effet, elle n’a pas pu pendant deux siècles sortir le pays dans le gouffre de la misère et l’instabilité chronique, transformer l’État et l’administration publique en vue d’offrir à tout un chacun, sans tenir compte de son appartenance politique et de son origine sociale, de meilleures conditions de vie et de travail.

L’élite décérébrée, pour laquelle la loyauté est une tare, a profité des clivages sociaux qu’elle a elle-même créés, de la mauvaise gouvernance, de l’incapacité de nos institutions publiques et privées à créer une société juste et équilibrée, pour s’enrichir goulûment par des moyens subversifs et malsains, aux dépens de leur conscience, de leur dignité, de leur patrie. Alors que la population rurale et des bidonvilles croupissent dans la crasse la plus abjecte.

Il est, toutefois, important de souligner que sa distance et son insouciance vis-à-vis de la masse sont les véritables causes de ce que le Professeur Pierre Delima appelle le drame haïtien. D’ou l’importance de l’ouvrage de Jean casimir: interminable dialogue de sourds entre les élites et la masse qui est, selon l’explication de l’éminent sociogue, la résultante de la transplantation des pratiques coloniales malsaines ,après l’indépendance, dans le nouvel État. Et, par conséquent, cela a donné naissance à deux nations dans la nation pour reprendre la formule de Louis Joseph Janvier.

La reproduction du modèle colonial est le signe de l’incapacité de l’élite à s’organiser et à organiser la société autour de la principale force du pays: le paysannat. En effet, les contradictions sociales originelles et la dichotomie sociospatiale (pays en dehors, pays du dedans) continuent de ronger le pays et le plongent dans une situation merdique et cauchemardesque pour ne plus s’en sortir. Donc, on est encore dans la colonialité, mais sous une autre forme.

Selon le Professeur Pierre Delima, pour caricaturer la situation, celui qui est riche l’est pour lui même, celui qui est pauvre l’est pour lui même dans la plus parfaite indifférence réciproque. Désormais, le combat à mener c’est le passage d’une société de loufoques à une société d’intérêts communs dans laquelle chacun met entre parenthèses l’individualisme au profit du collectif. D’où l’urgence d’inculquer à tout un chacun le civisme et le patriotisme, sans lequel nous ne parviendrons jamais à la communauté de citoyen, prônée par Bernard Schnapper, tant souhaitée dans le contexte actuel d’Haïti.

L’élite intellectuelle ne cesse de clamer qu’elle n’est pas intéressée par la politique, pourtant on la trouve au sein de toute équipe gouvernementale, elle rampe dans les couloirs politiques afin d’obtenir un poste de ministre, de secrétaire d’État, de conseiller, etc. Elle participe dans la construction des idéologies politiques qui en fait ne sont pas vraiment et des discours populistes (trompeurs) tendant vers la bêtise de couleur qui sert de masque à l’évidence historique de la lutte des classes pour reprendre ainsi le slogan du premier parti communiste haïtien (PCH) de l’intellectuel engagé, Jacques Roumain: « La couleur n’est rien, la classe est tout », ou « Le préjugé de couleur est-il la question sociale», laquelle question est le titre d’un texte écrit par Jean Price Mars pour recadrer sa pensée (l’indigénisme) détournée, violée à travers le noirisme de François Duvalier. Cependant, on ne peut pas nier que le colorisme est une constante dans la politique haïtienne, et notre histoire de peuple.

 

Les politiciens véreux réalisent leur renommée politique par l’exploitation de la misère du plus grand nombre qui est utilisé comme des outils électoraux pour les faciliter d’accéder au pouvoir. Le stratagème agité par les politiciens est la promesse du soulagement de la misère du peuple. Donc, le peuple est constamment à la recherche de son messie qui, jusqu’à date, tarde à faire son apparition. Dommage! Faut-il encore attendre?

L’insouciance de cette élite est responsable de l’acculturation et de la dépravation de notre jeunesse délaissée, sans repères en quête de bien-être et d’échappatoire économique dans un pays, où tout est en manque. Au début du vingtième siècle, les écrivains Antenor Firmin et Antonio Viau dans “la lettre de saint Thomas et Mimola” s’étaient ligués contre l’intrusion de la culture anglo-saxonne dans le pays (la culture occidentale). Mais, hélas! Ce combat fut arrêté avec leur mort. Même s’il est évident qu’aucun pays ne peut se permettre de vivre et d’évoluer en vase en clos dans ce monde globalisé.

Il est impérieux, dans l’état actuel des choses, d’emprunter la même voie que ces auteurs de la troisième période littéraire haïtienne dans l’ultime objectif de relever cette jeunesse désorientée dans le marasme où elle se trouve, définir une politique de jeunesse qui leur permettra d’assumer leur haitienneté, de trouver des opportunités économiques et financières, car aujourd’hui la seule alternative qu’elle a (la jeunesse haïtienne) c’est s’émigrer vers l’Amérique du Sud et en république voisine à la recherche d’un avenir meilleur et de nouvelles orientations. Pourtant, si on avait offert aux jeunes la possibilité de se construire, d’avoir accès au crédit à travers nos institutions financières qui leur permettra d’investir dans des activités entrepreneuriales, elles ne se seraient pas exilées économiquement ainsi. Qui aimerait vivre loin de sa famille, de ses amis, de sa terre natale? Personne. Mais, hélas! ils sont bien obligés, car ils sont en quête de bonheur pour eux et pour les siens.

L’élite économique qui, est composée de familles restreintes, traditionnelles et conservatrices, depuis Jules Solime Milscent, a fait choix de s’investir et d’investir dans le commerce n’a jamais jugé nécessaire d’investir et de s’investir autant dans l’agriculture nationale et l’industrialisation du pays. Elle n’a pas fait le choix de produire, donc nous serons toujours tributaires des produits dominicains et autres.

C’est un abus de langage le fait d’utiliser le terme élite économique pour notre bourgeoisie de comprador sachant que cette dernière n’est pas à même de nous présenter un plan économique viable. Pourquoi n-a-t-elle pas suivi les judicieux conseils de Fernand Hibbert dans son roman: Les thazars, dans lequel il les avait encouragés à investir dans le travail rationnel, c’est-à-dire le développement de l’agriculture sur des bases méthodiques qui puisse relever le pays de ses déboires économiques et financiers. L’on sait qu’elle est toujours disposée et disponible à investir dans toute manoeuvre insidieuse et pernicieuse pouvant entrainer le pays dans le chaos rien que pour défendre ses intérêts. Elle est intéressée que par le contrôle des pouvoirs publics en investissant dans tous les secteurs politiques au cours des élections afin de se garantir des franchises douanières et des avantages fiscaux. Elle ne s’engage pas dans des activités sociales capables d’agir sur les comportements ou les attitudes. Dany Laferrière dirait: « L’élite haïtienne est comme un voyageur en première classe qui ne se soucie pas de la présence d’une bombe en classe économique».

Il faut pourtant sortir le pays de cette misère qui l’éreinte depuis toujours. Pour ce faire, il nous faut une génération d’hommes et de femmes capables de penser Haïti autrement, de repriser le tissu social longtemps déchiré, conscientes de la nécessité de réduire les inégalités sociales, de définir un plan sociétal inclusif avec la participation effective des damnés de la terre (les paysans) longtemps relégués aux oubliettes de l’histoire, car la renaissance d’Haïti dépend de la régénération du paysannat à travers la régénération de l’agriculture et de l’écologie.

Me Atzer Alcindor, Av., Extrait du: Le National Haiti.,   http://www.lenational.org/la-crise-dune-elite-en-haiti/

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