« La vérité est au fond du puits »

Mérès Weche, Le National

Mérès Weche, Le National

Après le carnaval, les travestis réintègrent obligatoirement leur identité coutumière. Ils enterrent les faux visages et dévoilent les duplicités. C’est pareil en politique; on devrait pouvoir, après maintes offensives et confrontations incendiaires, enterrer la hache de guerre, prendre en compte le sens profond de notre devise nationale : l’Union fait la force.

Cet appel à la « raison politique » s’adresse aux tenants du pouvoir et aux leaders de l’opposition qui doivent se servir de leur bon sens pour voir que la barque nationale chavire, et qu’elle est sur le point de sombrer amèrement. La tempête qui risque de l’anéantir n’est pas imputable uniquement à des forces extérieures, comme le croient certains d’entre nous – pour se donner bonne conscience -, mais aussi et surtout à nos inconséquences ataviques. « Nous sommes tous coupables », titrait Le Petit-Samedi Soir, lors du procès des timbres, dans les années 70, et le juriste Gérard Gourgues s’écriait : « La vérité est au fond du puits ». Quarante ans après, c’est là qu’il faut toujours aller la chercher.

Après les événements de 1986, l’on se mettait tous à rêver de « démocratie », ce concept qui semblait clouer au pilori trente-ans de dictature duvaliériste. Mais, mine de rien, c’est encore une autre tranche de trente-ans qui nous sépare de 1986. Où sont passées les promesses de redressement de la barque nationale ? De deux présidents en trente-ans (1957-1986), nous sommes passés à une douzaine en autant de temps (1986-2017).

En dépit de notre grand âge comme nation, nous devons encore affronter les défis de l’unité nationale et de l’inclusion sociale. Cependant, cette offre de « démocratie sans vote » soumise au petit peuple, est pire qu’une dictature, car elle lui impose le démantèlement physique du pays comme planche du salut. En fait, ce qu’il faut démanteler se trouve tapi au fond de nous-mêmes, Noirs comme Mulâtres, riches comme pauvres ; ce n’est rien d’autre que cette mentalité égocentrique de réussite personnelle, au grand dam des masses appauvries.

L’apprentissage de la démocratie est certes une affaire de temps. Il a fallu cinq siècles à la France pour se bâtir une société respectueuse de la volonté populaire, vouée à une Constitution civile d’essence républicaine. L’on se rappelle que la contre-révolution avait provoqué des désastres qui ont occasionné la chute de Robespierre, tout en ouvrant la voie à l’anarchie.

Chez nous, à aucun moment de la durée, nous ne devons hypothéquer les quelques acquis encore inviolables de la Constitution de 1987, en dépit des graves erreurs commises par nos constituants. Au nom de cette charte fondamentale taillée sur mesure, le peuple haïtien subit des dictatures même « légales », puisque certains de ses représentants au timon des affaires de l’État lui imposent des lois incompatibles avec son objectif de développement et de bien-être généralisé. Il faut qu’en tout état de cause, les législateurs concernés mettent bas les masques et montrent à leurs mandants leurs vrais visages.

Tant que les acteurs politiques, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, n’auront pas opté, de façon claire et nette, sans démagogie, pour l’accompagnement de la majorité, ils n’y verront que chimère et anarchie. Il en fut de même au temps de la jacquerie en France, et plus près de nous avec les « paysans sans terre » au Brésil, qui marquaient leur ras-le-bol contre l’exploitation éhontée des multinationales, sous l’oeil complice de l’État.

Ironie du sort, les exploiteurs en Haïti sont des prétendus nationaux qui se retrouvent dans la classe politique comme dans la « société civile » .

Mérès M. Weche, Le National—Haiti

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