« Le boléro de Raquel »

Roody Edmé, Photo Alter Presse

Roody Edmé, Photo Alter Presse

« Il faut faire de la politique autrement ! » Que signifie cette phrase emblématique qui revient souvent dans nos discours, ce souhait exprimé par le citoyen lambda et par certaines femmes et hommes politiques qui se proclament leaders du changement ?

Cette phrase exprime à n’en pas douter un besoin urgent de changer notre rapport aux institutions et à la gouvernance en général. Elle exige surtout une nouvelle éthique du vivre ensemble et des rapports apaisés entre des catégories sociales qui ont un passé à gérer et un avenir à bâtir.

Pour que cette assertion invitant à changer de paradigmes politiques ne se résume pas qu’à un mantra incantatoire, il faut peut-être tenter à chaque occasion qui se présente d’exposer clairement ce qu’elle recouvre véritablement.

Tout d’abord, disons qu’une autre manière de faire la politique suppose que les acteurs politiques acceptent de respecter les règles du jeu démocratique, travaillent au renforcement des institutions au lieu de les affaiblir. Le simple respect des règles et l’acceptation du jeu institutionnel sont susceptibles de réduire considérablement les ondes sismiques de l’instabilité.

Il va sans dire que nous ne vivons pas dans un monde de « bisounours », de candides, où tout le monde est beau, tout le monde est gentil : la société est constituée d’intérêts lourdement divergents et les conflits sont inévitables. Toutefois, si l’on veut enfin construire un État de droit, il demeure nécessaire de l’édifier sur une base consensuelle et institutionnelle, ce que j’appellerais le minimum commun obligatoire.

Il faut aussi que l’on se définisse en tant que peuple. Que nous assumions notre histoire dans ses moments de gloire et ses déchirures.

S’assumer en tant que peuple, c’est accepter nos différences, celles qui nous enrichissent. Notre identité est une construction permanente. Ne pas le reconnaître c’est la mettre en plâtre. Il faut se rappeler que notre histoire est le résultat du télescopage malheureux de plusieurs civilisations. Il en est résulté un peuple riche dans sa diversité culturelle et phénotypique.

Aussi, certains contentieux historiques doivent être abordés de manière scientifique et vidés sur l’autel de la raison. L’exclusion sociale et les politiques néfastes entretenues pendant de trop longues années par des élites économiques et politiques à courte vue ont transformé notre environnement en une vaste déchèterie. Il est temps de passer aux choses sérieuses.

L’une d’entre elles est de reconnaître que nous sommes sur le même Titanic et que nous fonçons droit sur l’iceberg. Se contenter de lécher les blessures que nous nous sommes infligées au cours du temps ne nous fera pas sortir de l’impasse.

Arrêtons les faux débats

J’ai déjà exprimé dans ces colonnes mon désarroi par rapport à la tendance que nous avons à nous enfoncer dans les marécages de débats improductifs. Cette semaine, des milliers d’Haïtiens ont exprimé leur fierté de voir une Haïtienne terminer brillamment sa course en devenant première dauphine lors du concours de Miss Univers.

Quelques personnes trop graves pour se laisser aller à un moment de détente ont trouvé qu’il y avait des choses autrement plus sérieuses et urgentes. Elles ont ô combien raison !

Toutefois il est des moments dans l’histoire où un peuple a besoin de joies simples pour recommencer à prendre confiance dans ses capacités. D’effectuer une percée dans le « cordon sanitaire » médiatique qui rend notre île captive des étiquettes humiliantes. De prouver que si le désordre et les scandales accaparent notre quotidien c’est à cause de l’irresponsabilité de certains clercs et que celle-ci n’a pas à voir avec l’image réelle de tout un peuple.

Oui, un concours international de beauté ne va pas faire baisser l’inflation ni augmenter la production nationale, elle peut cependant fouetter notre orgueil de peuple longtemps méjugé. Il peut augmenter notre indice de confiance et susciter de nouvelles espérances chez des jeunes qui n’attendent qu’un encadrement institutionnel pour s’épanouir. Il a le même effet sur notre adrénaline que lorsque nous gagnons un match de football ou quand nous sommes champions de la Caraïbe.

Il y a aussi ceux qui estiment que la jeune Raquel Pélissier n’était pas représentative de la femme haïtienne. J’ai eu beaucoup plus de mal à accepter cette assertion que la précédente. La femme haïtienne est diverse : elle a la peau aussi claire que l’ancienne porte-parole de Ban Ki Moon l’Haïtienne Michèle Montas, aussi griffonne que l’artiste bien connue Barbara Stephenson ou la romancière détentrice du prix Fémina, Yanick Lahens, Noire de jais comme Emeline Michèle, ou marabout à l’instar de notre Kettely Mars.

Cette arbitraire « nomenclature » héritée de la colonisation n’enlève rien à leur authenticité et à leur « âme haïtienne ». Elles sont toutes nos étoiles noires.

Notre haïtianité est au confluent de plusieurs sources, celle fondamentale de l’Afrique, mais aussi des premiers marrons du Bahoruco. Elle est dans le créole-ciment de notre culture, mais aussi dans le français « bruni sous les tropiques », dans nos poèmes au rythme ailé rappelant une partition de jazz.

L’actuel débat autour de la Miss Univers attire notre attention sur ces problèmes récurrents d’exclusion et de sociétés séparées qui soufflent sur les braises de la haine sociale et qui font que les gens d’un même peuple ne se reconnaissent plus.

 Profiter des petites victoires

Il faut se laisser aller à de simples joies, prendre du plaisir quand il est bon à prendre, sans oublier pour autant que les urgences ne nous attendent pas.

Raquel Pélissier ne doit pas être récupérée par une coterie superficielle et argentée qui en ferait le porte-drapeau nostalgique du « beau monde », ni être rejetée par d’autres au nom d’un indigénisme étroit. Elle appartient à une nation haïtienne qui se cherche dans les brumes d’une histoire tourmentée.

L’enthousiasme soulevé par sa victoire, il s’en est fallu de peu pour qu’elle remporte la couronne et, que certains se mettent à danser pour répéter après l’écrivain Liebnitz Berthaud le « boléro de Raquel » —, traduit ce besoin de reconnaissance d’une société qui souffre de son image internationale.

Dans les cours de récréation, dans les vestiaires des écoles de danse, les jeunes expriment leur fierté et pour parodier le titre d’une émission « tout le monde veut prendre sa place ».

Ce fut pour la semaine, la seconde bonne nouvelle après celle de Raoul Peck nominé aux oscars. Il nous faut des prix en littérature, des oscars au cinéma, des « Fields medal » en sciences. Il nous faut de tout pour refaire notre monde. Et pour cela, nous n’allons pas faire la fine bouche devant un tel succès.

Certes après les moments de joie spontanée et de griserie ont commencé à ressurgir de vieilles querelles rancies, mal enfouies sous les sables mouvants de la précarité.

Une situation qu’il faudra sereinement aborder pour comprendre les symptômes d’une société qui a mal dans sa diversité.

Le changement tant souhaité dans notre pays exige que nous posions enfin les vrais problèmes : la crise environnementale, les emplois jeunes à créer dans une campagne permanente de reboisement et de nettoyage de nos rues, le relèvement de l’Éducation nationale, la fin des passes d’armes à l’Université d’État et la mise en place d’une vraie réforme universitaire, le renforcement des collectivités territoriales pour une décentralisation opérationnelle.

Tout cela peut être facilité par un dialogue social qui n’écarterait aucun sujet fondamental, sans terrorisme intellectuel des uns ni morgue coloriste des autres.

Roody Edmé, Le National Haiti

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