Le décès des statues en Haiti.

Bel Air

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Dans la belle cité du philosophe grec Platon, nous lisons qu’ « une ville est une configuration que l’on rapporte spontanément à la beauté ». En ce sens, l’attrait d’une ville, tel que l’entendait Platon, renvoie à une dimension strictement esthétique. Toutefois, elle est aménagée et agencée selon les normes de la beauté et du bien bâti. Toute ville, quelle que soit sa position géographique, devrait être la vitrine de tout pays, car elle relie culture et beauté, tradition et modernité, élément et totalité. Pourtant, la ville de Port-au-Prince, capitale de la République d’Haïti, connaît un sort totalement différent des autres capitales à l’échelle mondiale. Pour certains, la capitale haïtienne représente la République tout entière, et symbolise à leurs yeux la ville de la splendeur en vertu de ses attraits : mobilier, monuments, places publiques, etc. Pour d’autres, elle est la ville de la laideur, le réceptacle de la disgrâce, puisque l’entretien des éléments précités est négligé. Pour cette raison, Port-au-Prince est sous peine de choquer et de décevoir des touristes assoiffés de découverte.
Il est à remarquer que dans plusieurs villes du monde, l’un des moyens pour embellir une ville se fait par l’érection des monuments qui servent à lire et à interpréter l’espace public en tant qu’environnement physique et social. D’un point de vue esthétique, les monuments sont des oeuvres réalisées afin d’enjoliver une ville, un quartier ou une rue. Ils ornent à cet effet les espaces publics.
Dérivé du latin monumentum, un monument est une construction faite pour transmettre à la postérité la mémoire de quelques personnages illustres, ou de quelques événements considérables. Il est aussi un édifice imposant par sa grandeur, sa beauté, son ancienneté qui devrait faire acte dans les environnements quotidiens, pour nous rendre acteurs, ou tout au moins regardeurs actifs de nos espaces, de nos histoires. Il devrait inviter tout citoyen à prendre conscience de l’oeuvre et de son contenu.
Régis Debray dans Trace, forme ou message raconte que : « l’invention du monument est un bien collectif qui émerge avec la conscience de l’histoire, qui met le passé à distance du présent et permet ainsi d’objectiver en document les créations anciennes ». Haïti, particulièrement Port-au-Prince, ne rentre pas dans ce schéma puisque la majorité de la population manifeste un intérêt ignoble envers les ouvrages d’architecture et de sculpture. Force est de constater que les monuments haïtiens sont laissés à l’abandon et en proie à l’oubli par l’actuelle génération. Étant une forme d’éternité, ils sont victimes de toute vassalisation venue de la part des citoyens malintentionnés, mal éduqués et des autorités étatiques. Il n’est pas anodin de signaler que la majorité des Haïtiens entretient une relation nonchalante avec le patrimoine matériel. À titre d’exemple, à la rue Monseigneur Guilloux, le monument longeant le rond-point « Mesye Kolo » est dans un état de délabrement total. Ce triste constat est aussi valable pour celui de « Madan Kolo » situé à l’intersection des rues du Bel-Air et du Peuple.
Sachant que les monuments rendent toute ville désirable, la ville de Port-au-Prince, lieu public par excellence, fourmille par-devers soi des monuments à la dérive, une dérive qui embrasse la réalité actuelle et qui rejette tout regard sur ces derniers provoquant alors le décès des monuments. Alain Resnais et Chris Marker dans leur documentaire Les statues meurent aussi pensent qu’ « un objet est mort quand le regard vivant qui s’est posé sur lui a disparu ».
C’est dans cette logique qu’on peut affirmer la mort des monuments en Haïti, car plus personne ne regarde les monuments sinon elle le fait avec dégout. Ainsi, une ville qui ne parvient pas à séduire ses citoyens, en jetant ne serait-ce qu’un clin d’oeil, est une ville triste.
Il est écrit dans Le culte moderne des monuments d’Aloïs Riegl que « le bâti reflète l’image du peuple en maintenant à jamais présente la gloire du passé ». Or, la situation de Port-au-Prince est alarmante, car les monuments sont dégradés, souillés et même profanés. Aucun respect, aucune protection, aucune mise en valeur à l’égard de ces inscriptions du temps. Ils sont désormais muets, vides et dépourvus d’expression comme une page blanche sur laquelle rien n’a été écrit. L’heure est à l’entretien urgent afin de sauver ce qui peut l’être. Ils nécessitent une intervention pressante et radicale dans les règles de l’art et de la restauration.
Pour conclure, nous pensons qu’une ville est réputée belle lorsque règnent une harmonie, une complicité, une fraternité, une amitié et une entente entre ses habitants et son territoire. Elle est alors sujet de l’émerveillement et du culturalisme. La réhabilitation des monuments de Port-au-Prince devrait contribuer au développement local. Car lorsque tout est propre et beau, cela invite au tourisme.
Le Nouvelliste, Haiti
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