Le déficit Républicain, Notre Peche Originel

Je suis le Noble d’Haïti (Jacques 1er)

Par Alin Louis Hall

Il faut se méfier des panégyriques à sens unique. En Haïti, la propagande a toujours été une réussite jusqu’à ce qu’elle bute sur la réalité des chiffres. La Loi d’ Arthur Malvin Okun détermine que la croissance du PIB doit être supérieure à 3% en moyenne pour faire baisser le chômage. Ce taux varie selon les pays, car il dépend de la productivité du travail et de l’évolution de la population active. Avec la tendance démographique actuelle, les enfants et les jeunes d’aujourd’hui seront les chômeurs de demain. Sans un taux de croissance à deux chiffres, Haïti ne sera jamais un pays émergent. On y reviendra.

Une répercussion malheureuse de la terreur déshumanisante de tant d’années de dictature a occasionné l’apparition d’un courant nihiliste qui a remplacé le «  cogito ergo sum » par « j’accepte tout, je suis ». Comme conséquence, la léthargie triomphe sur l’inertie. L’espoir est pris en otage. Les Haïtiens se donnent la peine de naitre. Incapable de se réinventer, le pays tangue entre Charybde et Scylla. L’encanaillement qui a commencé en 1957 est ainsi donc rentré dans l’ultime phase de l’accélération de la « trivialisation » permanente. Impuissante, la société haïtienne revendique la banalisation de tous les dénis de réalité. En lieu et place d’un véritable débat contradictoire, elle se complait à comparer les derniers aux avant-derniers.

En politique, la coterie est au parti ce que la secte est à la religion. Elle sacrifie le bien public, la vérité et la justice. Dans leur bacchanale de la déraison, les coteries croient défendre la cause du juste, du vrai et du beau et ont recours aux cabales lorsqu’il s’agit de conspirer pour le succès de leurs opinions et de leurs intérêts. Depuis la promulgation de la Constitution de 1801, l’Exécutif n’a qu’un seul objectif : se maintenir au pouvoir par tous les moyens. D’ailleurs pour y arriver, tous les coups sont permis. On a en mémoire la dénonciation de l’abolitionniste Isaac Saportas par Toussaint Louverture auprès des autorités britanniques pour gagner leur support contre le général républicain André Rigaud. A peine débarqué à la Jamaïque, Saportas fut fusillé sans forme de procès On se rappelle également comment Dessalines se débarrassa de Charles Belair qui fut, avec sa femme Sanite, exécuté le 15 octobre 1802.

DE LA DUPERIE A L’ABSOLUTISME

Dans l’intermède de l’apothéose qui suivit la grande victoire de Vertières, se réunirent aux Gonaïves les principaux conseillers dont Bonnet et Charéron. Ce dernier avait vécu aux Etats-Unis et connaissait bien les ouvrages de Jefferson. Bien imbu des principes de la révolution américaine sur la limitation, la séparation et l’indépendance des pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire, il proposa le régime présidentiel républicain, la plus grande innovation politique depuis l’invention de la démocratie par les Grecs. Malheureusement, la rigueur, la séparation des trois pouvoirs de l’Etat, la modération ainsi que la suprématie du civil sur le militaire que recommandaient les travaux de Charéron ne plurent guère aux généraux présents, particulièrement Dessalines. Il importe de rappeler que l’effervescence enivrante de la dernière grande victoire du 18 novembre sur la plus puissante armée du monde de l’époque avait occulté les effets du blocus naval de l’Angleterre et de la fièvre jaune, responsable de la mort des deux tiers de l’armée française. Ainsi commença la grande aventure monocratique haïtienne sur la base du déni de réalité.

En 1806, la population dont la majorité était dans la région du grand Nord se répartissait entre les 59 paroisses de l’ancienne colonie de Saint-Domingue, soit 35 pour le Nord et 24 pour l’Ouest et le Sud. Les représentants de ces 59 paroisses, soit 59 constituants, devaient se prononcer sur une nouvelle Constitution. Sans retenue ni détour, Alexandre Pétion fit augmenter de 15 le nombre de paroisses dans l’Ouest et le Sud. En s’assurant de cette majorité de 39 représentants à l’Assemblée Constituante, il orchestra les premières fraudes électorales, la matrice conceptuelle de l’ordre cannibale permanent.

A côté de la création de la Cour de Cassation, ce qui pouvait être considéré comme une autre innovation politique de l’époque était en fait un aménagement politique cynique. Parmi ses objectifs cachés et infâmes, la création de la Chambre des Représentants annonçait paradoxalement la mise sous couple réglée du parlement et anticipait la probabilité d’une nouvelle scission du Sud.

A trop vouloir contenir à jamais les velléités indépendantistes du Sud républicain et diluer l’identité méridionale jusqu’ à l’échelle communale, ce replâtrage du pouvoir législatif affaiblit en même temps le Sénat qui fonctionnait déjà à effectif réduit. L’article 102 de la nouvelle constitution amendée fut sans équivoque. «La Chambre des Représentants des Communes nomme les Sénateurs. Leurs fonctions durent neuf ans». La nouvelle constitution, dans son article 34, alla même jusqu’à instaurer le 2 avril, date de l’anniversaire de la naissance d’Alexandre Pétion, Président d’Haïti, comme fête nationale à solenniser «en raison de ses hautes vertus».

En 1814, la république de l’Ouest faisait face à des pénuries. Pétion empruntait des commerçants pour payer les employés publics. Il offrit de payer une indemnité à la France, chef de file d’une communauté internationale délibérément décidée à tuer dans l’œuf la jeune république. «On se demande où Pétion, avec son administration ruinée, sans ressort, sans finances, aurait pris l’argent nécessaire pour la payer (1).» En ce sens, cette infamie confirma notre statut de colonisé mental et constitua la trame sur laquelle se déroulèrent les négociations de la dette de l’Indépendance sous Boyer.

Les gouvernements de Pétion et Boyer pendant près de quarante ans renforcèrent les atavismes de l’ère coloniale. Le régime de Boyer, détenteur du record de longévité jusqu’à date, fut une prosternation devant l’absurde. A la réunification à la mort Christophe, les écoles crées par le Monarque du Nord furent transformées en casernes militaires. Cette génuflexion devant la bêtise se confirma dans l’article 7 du Code Rural de 1826: «Aucune boutique en gros ou en détail ne pourra être établie, aucun commerce de denrées du pays ne pourra être fait dans les campagnes sous quelque prétexte que ce soit».

Ainsi sonna le glas de l’économie haïtienne et de l’élite nationale. Déjà, lors de sa tournée administrative de Septembre 1806 dans le Sud, Dessalines avait porté un coup fatal à l’industrie nationale en détruisant les manufactures et les «guildiveries» au profit du «caporalisme agraire». Les grands bénéficiaires de l’arbitraire de Dessalines, de Pétion et de Boyer furent les négociants étrangers patentés établis dans les ports au détriment des commerçants et industriels nationaux qui se convertirent à l’économie de rente, type «import-export», une conséquence malheureuse des mauvaises politiques de nos pères fondateurs.

Sous le gouvernement de Boyer, le syndrome de Stockholm se manifesta officiellement au plus haut sommet. La nostalgie de la culture française et des produits de luxe français (vins, tissus, argenterie, etc.) constituèrent la toile de fond qui influença Jean Pierre Boyer à accepter de négocier la dette de l’Indépendance haïtienne. Ce braquage de la France fut le symbole de la capitulation haïtienne, de l’effondrement de notre identité et le point de départ du processus de décapitalisation de l’économie haïtienne. Selon Frédéric Marcelin, «cet acte dans nos annales est un contre-sens. D’ailleurs, de lui date notre décadence. On a cessé de croire en nous du jour où nous n’y avons plus cru nous-mêmes (2) ». Ainsi fut plombé le décollage économique de la jeune nation par une lourde dette de cent cinquante millions de franc-or, l’équivalent aujourd’hui de plus de vingt milliards d’euros. Un coup fatal fut porté à l’investissement public, social et humain que les efforts de fortification (3) et l’achat d’armes et de munitions, alimentés par la hantise du retour des Français, avaient déjà rendu anémique.

UN PRISME DEFORMANT

Pour mieux appréhender la situation complexe d’Haïti, il faut au moins essayer de comprendre les motivations inavouées et inavouables de la problématique du déficit de mémoire. A partir des années 50, disparaît graduellement des manuels d’histoire le nom du général républicain André Rigaud. Pourtant, après la correction républicaine ayant abouti à la scission du Sud en 1810, il est le seul homme d’Etat haïtien à avoir exigé des élections pour procéder à son remplacement à la tête du Conseil d’Etat Méridional. Après les élections de 1957, le génie bâtisseur du Sénateur Louis Déjoie disparait également de la mémoire collective haïtienne. La relation entre ces deux faits, de prime abord, ne parait pas évidente. Pourtant, ils sont liés à l’absurdité du «couleurisme» de l’occupation américaine et au terrible coup de sang politique des noiristes en 1946. A la vérité, le noirisme et le mulâtrisme retiennent la pensée haïtienne en otage; incitant les Haïtiens à privilégier l’accessoire sur le fondamental, à prioriser le détail sur l’essentiel et à oublier leur propre histoire. En prenant le pouvoir, les noiristes Soulouque, Salomon, Estimé et Duvalier n’ont fait rien d’autre que la chasse aux mulâtres. On pourrait remonter également au temps du rouleau compresseur de l’obscurantisme avec Jean-Pierre Boyer au point ou Thomas Madiou écrivait en 1844 : « les mulâtres ont si mal conduit la charrette qu’ils l’ont jetée dans un trou ; elle y restera ». Cependant, ce serait simpliste et même trop candide d’attaquer uniquement la dimension coloriste et superficielle de ce drame permanent. Il faut saisir le taureau par les cornes et comprendre pourquoi on a vu des noirs commanditer le complot contre Dessalines tout comme on a vu des mulâtres le défendre au péril de leur vie. Depuis le crime du Pont Rouge, quand ils veulent conquérir le pouvoir d’État, les réactionnaires noiristes ravivent les vieux antagonismes de couleur au détriment des intérêts du pays. On a déjà vu , en 1957 et en 1991, les dépositaires de la zombification des masses à l’œuvre dans l’encanaillement de toutes les couches de la société au point où l’on peut dire que, de l’ordre républicain, il n’a jamais été question.

A la vérité, lorsqu’il s’agit de prouver que nos hommes d’état sont prisonniers de leur entourage, l’histoire d’Haïti ne bégaie jamais. S’accrochant au pouvoir politique, les chronophages ont toujours maintenu le pays dans un état permanent de déréliction pour contrer l’intelligence. Après avoir plombé le projet républicain de Charéron, ils ont évincé Bonnet. Sans ambages ni détour, avec férocité, ils combattirent Boyer Bazelais, Edmond Paul, Septimus Rameau, Anténor Firmin, Seymour Pradel, Louis Déjoie, Clément Jumelle, Gérard Pierre-Charles, Marc Louis Bazin et Leslie F. Manigat. On ne saurait oublier la perfidie des intellectuels démagogues, tels que Louis Borno et Sténio Vincent, qui avaient cautionné toutes les forfaitures de Nord Alexis contre Anténor Firmin. On a également en mémoire que la promesse des fruits de la coalition réactionnaire Canal-Salomon contre Bazelais a été une chimère. Pour contrer les idéaux républicains. Il importe de comprendre ce que Roger Gaillard a si bien défini comme «la déroute de l’intelligence».

UNE MALFORMATION CONGENITALE

La révolution américaine créa non seulement une république fédérale mais dota la nouvelle république de nouvelles institutions. Elle fit émerger une nation américaine distincte du peuple britannique, avec ses symboles et ses mythes fondateurs. En Europe, notamment en France, elle provoqua d’importants changements intellectuels guidés par les idéaux républicains. Depuis le succès diplomatique de Benjamin Franklin qui réussit à convaincre Louis XVI de financer la révolution américaine, ces idéaux forment aujourd’hui les valeurs américaines devenues depuis lors universelles telles que le régime présidentiel, la représentation sur la base démographique (les députés) et géographique (les sénateurs), et le renouvellement du personnel par l’organisation, sans délai ni retard, d’élections crédibles, honnêtes et démocratiques. En d’autres termes, la consécration du principe de souveraineté nationale au travers de représentants élus.

De l’autre côté de l’Atlantique, la révolution française fut un moment déterminant de l’histoire en mettant fin à la Royauté et en remplaçant la monarchie absolue par une monarchie constitutionnelle, puis par la Première République. Elle légua à la France la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et proclama les libertés fondamentales dont l’abolition de l’esclavage.

Alors que le républicanisme était l’un des principes idéologiques dominant dans les deux révolutions, l’incohérence et le flou furent sacralisés par le choix du modèle militaro-administratif. Cependant, le titre de Gouverneur général à vie qu’avait adopté Louverture en 1801 ne convenait plus depuis l’enivrement de la grande victoire du 18 novembre 1803 sur Napoléon. Dessalines fit le choix de l’Empire comme modèle politique le 22 septembre 1804. Il fut donc couronné avant Napoléon et déclara : « Je suis le seul Noble d’Haïti ». Comportement très ambigu pour un ancien esclave. Du reste, notre premier Chef d’Etat dirigea sans le contrepoids du parlement qui fut créé après le 17 octobre 1806 (entre le 27 et 31 décembre 1806).

Dans ce système politique présenté en 1801 sur les fonts baptismaux par Toussaint Louverture ensorcelé par le démon napoléonien, le culte de la personnalité, reconduit par la constitution impériale de 1805, chevauche sur les idéaux républicains. La constitution de 1807, dans son article 34, alla même jusqu’à instaurer le 2 avril, date de l’anniversaire de la naissance d’Alexandre Pétion, Président d’Haïti, comme fête nationale à solenniser «en raison de ses hautes vertus». C’est à se demander comment les panégyriques ont pu réussir à établir dans l’imaginaire collectif que Pétion est le père de la république haïtienne. En 1816, la constitution remaniée de 1806 fit de lui un Président à vie avec le droit de nommer son successeur. Sur son lit de mort, Pétion plomba le principe de l’alternance démocratique et enterra la république. Plus qu’une simple passation de pouvoir, l’intronisation de Jean-Pierre Boyer rejeta l’essence du régime républicain et ignora que la fonction de Chef de l’État n’était pas héréditaire mais procédait d’une élection. En 1811, Pétion s’était fait réélire Président par un sénat composé de cinq membres, tous à sa dévotion. Quant à la constitution royale de 1811, elle octroya à Henri Christophe le titre de roi d’Haïti sous le nom de Henry, instituant ainsi une dynastie.

Certes, les hommes politiques sont les produits de leur temps et de leur milieu, en l’occurrence du contexte. Cependant, cela ne devrait pour autant justifier l’attitude des révisionnistes qui continuent de trembler devant les fantômes du Gouverneur général à vie, de l’Empereur, du général Président à vie et du Roi. Déjà, ils avaient inventé une ascendance royale de toute pièce pour Louverture. Et ce ne sont pas eux qui reconnaitront que Dessalines, au sommet de son omnipotence impériale, n’a rien fait pour « ceux dont les pères sont restés en Afrique ». Dessalines, lui-même, disait souvent: «plumez poule min pa kité’l rélé». Cette corruption exaspérait au point où il fut secoué par l’opinion du général Guillaume Lafleur. Ce dernier lui fit comprendre que, pendant que ses commères, laquais et amies s’engraissaient, les pauvres soldats avaient le ventre plat et n’étaient ni soldés ni habillés. Fortement frappé de ces réflexions, Dessalines reconnut l’urgence de mettre un terme aux gabegies et que les abus cesseraient au 1er janvier 1807. Hélas ! Le destin avait déjà décidé autrement(4).

A la vérité, certains de nos Pères Fondateurs n’avaient ni la formation ni le recul pour comprendre que Napoléon était un contre-sens de l’histoire et que la démocratie n’a jamais été la base de la société africaine. Pour contrer l’ordre républicain, Toussaint Louverture ne prit pas de gants pour promulguer sa constitution en 1801, taillée sur mesure. Reposant sur le pouvoir absolu d’un général nommé à vie, au-dessus des lois et des institutions avec le droit de désigner son successeur, « le caractère dictatorial et militariste de l’Etat louverturien imprima une trajectoire à l’Etat postcolonial haïtien et influa sur l’évolution du système politique du pays pendant les deux siècles suivant son accession à l’Indépendance (5).» La constitution de 1801, en effet, proclama Toussaint Gouverneur général à vie avec le droit de choisir son successeur, lui octroya trois cents mille francs annuellement et le paiement de sa garde d’honneur. La caisse publique devint la caisse privée (art. 37, 57, 58) du Gouverneur qui occupa la fonction à la fois d’Intendant.

En parfait contraste, on pourrait affirmer sans hésitation que la révolution américaine n’a jamais été appropriée par Georges Washington, Thomas Jefferson ou Benjamin Franklin. Il n’existe pas un idéal « washingtonien ». Dans ce même ordre d’idée, qu’on se rappelle de l’entonnoir de la « Terreur » qui engloutit Danton, Robespierre et Marat. On a encore en mémoire l’exemple de Georges Washington qui renonça à un troisième mandat consécutif au moment où Louverture planifiait son ascension pour s’installer à vie. Alors que les bons exemples ont la vie dure ailleurs, les mauvaises habitudes sont devenues des réflexes acquis d’une société incapable de se retourner sur elle-même. A l’approche du centenaire de l’occupation américaine, il importe de comprendre pourquoi les lendemains du 18 novembre 1803 ont déchanté. Le « Temps des baïonnettes » (1804 – 1915) pendant lequel Haïti était souveraine a déconstruit les promesses du 1er Janvier 1804. Le même constat s’impose pour la période qui commença avec l’occupation américaine jusqu’à date. Pour dire les choses autrement, dans cette confrontation avec nous-mêmes Haïti est restée prisonnière, en quelque sorte, de la transe du 18 novembre et de la grande mystique du grand soir du 31 décembre qui déboucha sur le 1er janvier 1804. Les Haïtiens doivent faire l’effort d’aller au-delà du slogan « Liberté ou la mort », de la formule « Coupez tètes, boule kay » et du chant de guerre « grenadiers à l’assaut, sa ki mouri zafe a yo » qui ne pouvaient se substituer aux idéaux républicains.

EN GUISE DE CONCLUSION

Il faut voir en la création du parlement haïtien à la fin de décembre 1806 la confirmation que le 17 octobre 1806 a été, dans un certain sens, la première correction républicaine. Pour changer la forme du gouvernement. Dans l’intervalle, chaque politicien haïtien invente son propre idéal. Mallebranche Fourcand, président du Club des amis du Président Vincent, écrivait le 25 mai 1936 : « Propageons, instaurons le Vincentisme afin que, à l’instar du fascisme en Italie et de l’hitlérisme en Allemagne, il devienne pour nous autres, Haïtiens, une école de civisme et de loyalisme ; pour qu’à son ombre et sous son égide, nous puissions constituer une escouade d’hommes capables de perpétuer le régime d’ordre, de paix et de justice instauré par le président Vincent, car pour que notre pays puisse évoluer normalement et progressivement, il faut au pouvoir durant encore un quart de siècle toute une succession de chefs d’Etat formée à l’école du Vincentisme (6) ».

A l’ascension du Troisième Reich jusqu’à récemment, l’adoption et la prolifération de prénoms d’officiers nazis en Haïti confirmaient notre génuflexion devant la bêtise. Le choix des prénoms tels que Goebbels, Goering, Himmler, etc…indiquait l’évolution du créole vers un phonétisme creux. Plus récemment, le mot séisme a été remplacé par « goudougoudou ». Pour exprimer la rapidité dans le pays où la stagnation triomphe sur l’immobilisme, l’expression « pap pa dap » a supplanté « plop plop ». On n’a qu’à écouter la radio ou regarder la télé pour se faire une idée de l’instrumentalisation du créole et du vaudou par les thuriféraires de l’absurde et les dépositaires de la zombification des masses. «  Se rel ka Makorel ». Les toutes dernières « zokiki » et « zoblod » confirment l’intensité de la guerre des onomatopées. « Okeu ». Dans un certain sens, un homme incapable de faire la part des choses entre le bien et le mal contribue chaque jour à l’édification d’une société à faire du mal. Preuve ultime de la dénaturation du sens des mots, nous persistons à appeler excellence des gens qui n’excellent à rien et honorable des gens qui ne sont honorables en rien. Et c’est avec un mélange de révulsion et de dégout qu’on se doit de se rappeler du fameux poème JCD : Jean Claude Duvalier – Jésus Christ Dieu d’Hugues Paul dans une ville des Cayes pétrifiée.

A un moment où la vision du futur s’accommode du pire, les Haïtiens doivent apprendre à réfléchir s’ils veulent échapper à la condition d’animalité dans laquelle cet ordre cannibale permanent les maintient. A Albert Einstein est attribuée la paternité de la définition par excellence de l’aliénation mentale, à savoir que la folie est de toujours se comporter de la même manière et de s’attendre à un résultat différent. Autrement dit, il y a longtemps que nous serions tous morts si le comble de l’absurde pouvait tuer. Dans ce système qui nous oblige à admirer et promouvoir la « soulouquerie », comment élever le niveau de conscience chez l’Haïtien?

Dans ce véritable délire orgiaque des politiciens en toge, chaque article de la constitution a sa lettre, son esprit et son interprétation selon l’acrobatie ou la prestidigitation du jour. Le journaliste anglais Georges Orwell eut à dire : « Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traites n’est pas victime, il est complice ». Aussi complice que les chronophages et les nihilistes qui ont toujours maintenu le pays dans un état permanent de déréliction. Chaque contentieux crée des nouvelles structures politiques qui vont imploser à l’avènement d’un nouveau gouvernement. Dans cette Tour de Babel, l’unicité de la classe politique entrave la revanche de la rectitude sur la concussion et de l’intelligence sur la malice. Dans l’intervalle, chacun protège son vaurien dans l’autre camp et chaque crise politique se termine autour d’un consensus. Les cons rentrent en session pour des compromissions habillées en concessions pour la consommation internationale. A chaque accord, la cure devient pire que le mal. Au pays du déficit permanent de mémoire, rien d’étonnant qu’on ne se rappelle pas que la coalition Nissage Saget-Michel Domingue-Nord Alexis contre Sylvain Salnave a déchanté en lieu et place de l’instauration de l’ordre républicain. Avec les assemblages hétéroclites de mésalliances du genre « Groupe 184 », sans idéologie ni ligne politique communes, il importe de comprendre la débandade qui suivit cette mouvance dont l’appellation triviale « GNB » annonçait déjà qu’elle allait durer l’espace d’un matin. En ce sens, le silence éloquent sur les autres recommandations impératives de la Commission Consultative Présidentielle est symptomatique surtout quand l’histoire nous enseigne que trois « Consolidards » devinrent Présidents. Or, justement, il semble qu’un consensus s’est déjà dégagé pour que le peuple haïtien soit, une fois de trop, le dindon de la farce alors que la nation demande des comptes. C’est la prophétie de Dumarsais Estimé dans son discours inaugural du 18 août 1946. En effet, les gardiens du troupeau se sont convertis en loups, le troupeau a été décimé par le berger. Les sophistes habillés en politologues surveillaient Attila alors que Néron était déjà à nos portes. D’ailleurs, lorsque les idéaux républicains sont immolés sur l’autel du chaos programmé, la théorie des formalités impossibles relève plutôt de l’alchimie. Le futur se conjugue au passé. De trois choses, l’une. Chasser les voleurs du temple, détruire la caverne d’Ali Baba ou nettoyer les écuries d’Augias. Au cas échéant, on peut dire adieu à la reddition des comptes. Sans l’instauration et le respect de l’ordre républicain, Haïti ne connaitra jamais la stabilité politique indispensable à la croissance économique. Haïti sera une démocratie ou elle sera rien(7). Sinon, qui assumera les conséquences de la désespérance républicaine ? Dans l’intervalle, pendant que le défroqué, l’ivrogne et le désinhibé jouent à la chaise musicale, le château de cartes va continuer à s’effondrer. Les thuriféraires de l’absurde s’entredéchireront et tomberont de leur propre poids de la balançoire de l’histoire.

(1) MARCELIN Frédéric, Haïti et l’indemnité française, Paris, Imprimerie de Kugelmann, 1897, p. 22.

(2) MARCELIN, Frédéric. Haïti et l’indemnité française, Paris, Imprimerie de Kugelmann, 1897. p 27

(3) Pour la défense du nouvel état, le 9 avril 1804, le Gouverneur général à vie Jean-Jacques Dessalines avait signé une ordonnance aux généraux divisionnaires et commandants de département pour l’érection de 18 ouvrages fortifiés.

(4) MADIOU, Thomas. Histoire d’Haïti, Tome III. pages 282-283

(5)PIERRE-ETIENNE, Sauveur, L’énigme haïtienne, Echec de l’état moderne en Haïti, Mémoire d’encrier, 2007. p 94

(6) PEAN, Leslie, Haïti-1915/100 ans : L’occupation américaine et les Volontaires de la Servitude Nihiliste (VSN) [6 de 7] soumis à Alterpresse le 8 janvier 2015 sur http://www.alterpresse.org/spip.php?article17556#.VLvQPNLF_Sc, consulté le 11 / 01 / 2015 à 20 h 15.

(7) Horace Pauléus Sannon

 

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