Le phénomène Duvalier (suite) Part 2

Le phénomène Duvalier Part 1

 

Le phénomène Duvalier (suite) Part 2

Cataclysme explicable, danger toujours présent

Merci aux lecteurs et lectrices qui ont réagi au premier article ou formulé, à son sujet, des idées dont il sera tenu compte dans ce deuxième volet. Ceux qui n’auraient pas lu la première partie, ou souhaiteraient la relire, peuvent me le signaler par un courriel à l’adresse indiquée au bas de la présente.

Le premier volet de ces réflexions a présenté un aperçu de certaines conditions sociales qui auraient préparé l’avènement du régime Duvalier, et lui auraient permis de se maintenir pendant près de trois décennies, de 1957 à 1986. Il s’est focalisé sur la période électorale et les années qui ont suivi. De même que la situation politique, sociale et économique du pays, à l’époque de Duvalier, a pu s’analyser à la lumière d’antécédents historiques, nous pouvons dire que la réalité d’aujourd’hui s’inscrit, sous plusieurs aspects, dans les aboutissants des trois décennies duvaliériennes, qui pourraient aussi conditionner en partie notre avenir.

On a déjà longuement expliqué comment les choix politiques en Haïti et dans d’autres pays, autrefois dits du Tiers Monde, s’imposent souvent par les décideurs de Washington, de Paris ou d’Ottawa. À l’ère de la mondialisation, les grandes institutions financières de l’Occident jouent un rôle de plus en plus important dans les décisions économiques et politiques de ce qu’on appelle les pays de la périphérie. On sait, par exemple, que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, respectivement dirigés de tout temps par des personnalités américaines et françaises, constituent des instruments de contrôle et de pression des grandes capitales et de la coalition dite communauté internationale. Washington a longtemps soutenu les Duvalier, bien que l’administration Kennedy eût, à un certain moment, voulu se débarrasser du père, pour plus tard y renoncer à cause des intérêts de l’heure. Toutefois, malgré ses occasionnelles ruades nationalistes, François Duvalier s’est battu du bec et des ongles pour rester l’homme des Américains. Profitant du conflit entre les deux grands blocs d’alors, il joua de promesses et de chantage pour toujours recevoir la manne occidentale.

Le contexte géopolitique étant ce qu’il est, il serait pour nous vain d’essayer de changer les conditions externes auxquelles fait face notre pays. Mais nous pouvons parvenir, comme on vient de le voir à Cuba, à leur résister et à les gérer en agissant en tout premier lieu sur les conditions internes de notre pays et en faisant échec aux alliés nationaux des intérêts étrangers contraires aux nôtres.

Pour des raisons plutôt évidentes, il nous est encore difficile de créer ensemble la dynamique nécessaire à un avancement collectif réel. Cette grande synergie nationale doit se réaliser dans un contexte de cohésion sociale, que nous devons trouver le moyen de réaliser. Dans ce volet, je voudrais partager quelques observations personnelles, qui rappelleront à plusieurs lecteurs des cas qu’ils ont eux-mêmes vécus ou dont ils ont entendu parler. Il s’agira de situations inscrites dans les comportements et institutions qui déterminent souvent les relations entre nos différentes catégories sociales. Comme on le sait, le phénomène Duvalier s’est nourri du mécontentement de ceux qui vivaient et étaient traités de façon très inégale dans le pays.

J’ai toujours pensé que l’histoire était mieux racontée par ceux qui l’ont vécue, comme acteurs ou du moins comme témoins. Sans avoir la prétention de passer pour un historien, je voudrais intercaler, avant de conclure cette série d’articles, ces quelques expériences survenues en marge des grands événements narrés et commentés par ceux qui ont écrit l’histoire. Ces cas particuliers et ces petits faits, si on veut les appeler ainsi, parlent d’eux-mêmes, et reflètent des éléments sous-jacents de nos antagonismes sociaux. Ils ont largement contribué à mes conclusions sur le passé, le présent et l’avenir probable de notre pays. Je voudrais en faire part aux jeunes qui n’ont pas connu l’époque duvaliérienne et ses antécédents immédiats, avec une mise en garde concernant ce qui serait une nouvelle fois possible, s’il est permis à une dictature de s’installer encore chez nous dans des conditions similaires. Mes observations remontent à mon enfance, à mon adolescence, puis à mon âge adulte, quand j’ai servi pendant quelques années comme jeune officier des Forces Armées d’Haïti. Duvalier avait promis des changements, mais il n’a pas amélioré en fait des conditions qu’il disait bien connaître.

À la fois causes et symptômes du manque de cohésion

De même que la plupart des jeunes Haïtiens de l’époque élevés dans une famille à revenus moyens, j’eus, pendant mon enfance, l’occasion de côtoyer des personnes issues directement de nos campagnes, qui étaient les employés de maison, chargés de faire la cuisine, le ménage, la lessive et les travaux d’entretien courant. Fils unique, je partageais souvent leur vie quand mes parents me confiaient à eux pour aller faire des courses au marché, visiter leurs proches dans les corridors et bidonvilles de Port-au-Prince, participer à leurs conversations, à leurs loisirs et à leurs travaux. Ils discutaient de leurs problèmes en ma présence, et c’est par eux que, dès mon très jeune âge, j’ai appris à observer la société haïtienne sous différents angles et que j’ai été attentif à plusieurs de ses facettes. Ils ont, à leur manière, contribué à mon éducation en m’apprenant à écouter et à comprendre ceux qui constituaient la majorité de la population dans mon pays. Je me souviens avec une affection particulière de deux de ces dames d’un certain âge, que ma mère appelait des personnes de confiance, et qui furent pour moi comme des mamans. Tout en fréquentant aussi d’autres enfants du quartier en fin de semaine et pendant mes vacances, je passais beaucoup de temps “dans la cour” à cultiver des plantes, nourrir la volaille, entendre et raconter des contes le soir, et parfois aider le garçon de maison à brosser le parquet de notre salon pour me faire des muscles.

Dans tous les foyers du voisinage, la paie mensuelle des employés de maison était à peine ce qu’on pouvait appeler un salaire, s’élevant en moyenne à seulement trois à cinq dollars. Ils se nourrissaient de ce qu’on leur laissait des plats du jour préparés pour la maisonnée et n’avaient pas de frais de logement. Ils couchaient sur la dure, chacun disposant d’une natte mince rarement renouvelée pendant la durée de son emploi. Pour s’acheter quelque chose d’important, comme une paire de chaussures, ils s’organisaient parfois en groupes de quatre ou cinq qu’ils appelaient des associés de quartier. Une fois la paie mensuelle reçue, les membres du groupe mettaient en commun une partie ou l’intégralité de leur salaire et versaient la somme ainsi réunie à l’un d’entre eux, dont le tour revenait tous les quatre ou cinq mois, selon le nombre d’associés. C’était pour eux le moyen de se procurer ce qu’ils ne pourraient pas autrement payer avec leur seul salaire, ou d’envoyer un peu d’argent aux membres de leurs familles respectives restées dans les campagnes. Tel fut le sort d’une catégorie sociale majoritaire, astreinte pour la vie entière à des tâches qui ne sont ni plaisantes, ni valorisantes, ni adéquatement rémunérées, et qui leur ne valent que très peu de respect.

Je me souviens d’avoir évoqué, dans un article datant de plusieurs années, ce soir de Noël où mon père, ma mère et moi longions à pied la Rue Capois à Port-au-Prince, rentrant de la messe de minuit. Juste au coin de la Ruelle Waag, où nous habitions, nous rencontrâmes un balayeur de rue que connaissait mon père, tous deux étant des salariés du Service d’Hygiène. Quand nous prîmes congé de cet homme après une brève conversation, je demandai à mon père combien il gagnait pour faire ce travail en ce soir de fête qu’il aurait probablement préféré passer avec sa famille. Le gouvernement Estimé venait alors d’accorder une valorisation de salaires et mon père me répondit que l’homme gagnait trois gourdes et demie par jour, soit cent cinq gourdes le mois. Environ une heure plus tôt, devant la cathédrale Sainte Trinité, nous avions aussi rencontré le chef de service, qui cumulait la fonction de ministre des Travaux publics. De même qu’avec le balayeur, ma famille avait échangé avec lui les voeux de circonstance. Enchaînant avec la même question à mon père, j’appris que ce monsieur, lui, gagnait trois cent cinquante dollars le mois, ou l’équivalent de mille sept cent cinquante gourdes à l’époque. Cette différence me faisait sourciller bien qu’enfant. L’écart était sûrement plus grand encore entre ce ministre et sa cuisinière qui, à ce moment même, devait lui préparer son réveillon. L’abîme s’est peut-être creusé depuis.

Il doit en être de même en ce qui concerne l’écart entre, d’une part, les patrons et cadres de nos grandes entreprises et, de l’autre, leurs travailleurs. On sait aussi que les dernières revendications ouvrières pour le relèvement du salaire minimum haïtien n’ont eu que l’effet d’une goutte d’eau dans l’océan. Bien sûr, rien de comparable aux grands capitalistes occidentaux, qui grugent l’ensemble des citoyens de leurs propres pays à travers les régimes d’assurance, les marges de bénéfices sur les produits indispensables, leurs évasions fiscales légalisées, etc., et mettent en danger la santé de la planète afin d’engranger des profits disproportionnés. Le problème, pour nous Haïtiens, est que ces grands profiteurs du capital sont en même temps ceux qui tirent les ficelles aux organismes financiers régissant le monde à travers des gouvernements fantoches, dont Duvalier et ceux qui lui ont jusqu’ici succédé. Le problème aussi, pour tous les peuples dits pauvres, est que ces magnats du capitalisme sans foi ni loi prétendent donner à tout le monde des leçons de démocratie et de justice afin de mieux imposer partout leurs intérêts financiers à travers l’élection de politiciens vendus. Sans le contrepoids de la mobilisation citoyenne, tels le mouvement “Occupy Wall Street” et les foules de manifestants noirs aux États-Unis, ces nantis internationaux auraient imposé la reconduction totale du capitalisme sauvage et amoral, qui est évidemment l’un des objectifs de leur mondialisation.

Grandir au milieu des inégalités

J’appris à la longue à accepter cet état de choses comme une situation triste, mais inhérente de tout temps à ce qu’était la vie en général, et en particulier en Haïti. Mais ces interrogations devaient rebondir quand, jeune adulte, j’eus à confronter diverses autres réalités du pays.

Pendant mes vacances d’été dans la ville natale de mes parents, j’ai connu dans mon adolescence, vers le milieu des années cinquante, un officier fraîchement diplômé qui s’y trouvait en poste. Il s’intéressait à une jeune fille de mon entourage et profitait des occasions de se joindre à moi pour s’approcher de cette personne, ce qui nous permit aussi d’aborder parfois des sujets philosophiques et de société. Ce jeune officier fut deux fois victime du duvaliérisme. Aimant dire ce qu’il pensait, il s’exprima une fois de trop en présence d’un de ses camarades de promotion, qui devait plus tard faire carrière comme mouchard et exécuteur des basses œuvres de François Duvalier. Mon ami fut ainsi vilement dénoncé et renvoyé injustement de l’armée pour un propos banal, trahi par un collègue que son départ faisait bénéficier d’un léger avancement dans le cadre des officiers. Alors qu’il s’était recyclé professionnellement dans le génie, je le rencontrai à Port-au-Prince quelques années plus tard et lui demandai de ses nouvelles. « J’ai appris, me dit-il, que maintenant dans ce pays il faut savoir marcher sur les dépouilles des autres afin de n’être pas mangé. » Peu de temps après, il fut “mangé” au Fort-Dimanche où il avait été fait prisonnier, suite à une dénonciation calomnieuse pour une affaire de femme. Sa fin m’a été racontée par un de ses ex-compagnons de cellule, que j’ai rencontré plus tard à New York.

La période des déboires de cet officier a chevauché celle où, après mes études secondaires, je me suis inscrit à l’école militaire. Tout de suite après avoir reçu ma commission, je fus affecté au district de Hinche, dont le quartier général était logé au siège du Département militaire du Plateau Central. Au cours de ma visite d’inspection au marché de la ville, pendant ma première quinzaine à ce poste en qualité de nouveau responsable de police, je rencontrai des marchandes venues à pied de loin avec leur panier rempli sur la tête. Parmi elles, assises sur le sol derrière leurs marchandises, quelques-unes de ces femmes qu’interpellait en ces termes le poète Carl Brouard, ancien compagnon de lutte déçu par Duvalier : « Paysannes qui descendez de nos mornes avec un gosse dans le ventre…». Certaines se plaignirent des procédés de harcèlement et d’intimidation employés par des clients pour prendre leurs produits à bas prix. Je déployai alors un groupe de soldats pour leur fournir une protection policière les jours de marché. Après les premières arrestations d’apprentis extorqueurs, suivies de leur déferrement en due forme au parquet de Hiche, je commençai à remarquer des mines boudeuses et un changement d’attitude chez certains jeunes cadres de la ville avec qui j’avais noué des relations personnelles ; pour eux, les autorités militaires de la ville devaient se solidariser avec ceux qui jouissaient du statut social supérieur, même quand ils se comportaient de façon abusive envers des vendeuses de marché. Les autorités judiciaires se montrèrent souvent d’une complaisance déconcertante vis-à-vis de ces délinquants de la petite bourgeoisie. Les inculpés étaient chaque fois remis en liberté sans autre forme de procès, après avoir seulement passé quelques heures de détention préventive à la salle de garde du poste militaire. Première leçon de réalisme pour un jeune officier de 19 ans…

Un soir, de service aux casernes de Hinche, je vis arriver le sergent de garde qui m’annonçait qu’un homme venait de se présenter en pleine nuit et demandait l’officier du jour. C’était un inconnu tiré à quatre épingles, portant veste, cravate et chapeau, apparemment sûr de lui-même. Il était entré de Port-au-Prince dans l’après-midi. Il déclina son nom et me tendit une carte signée de Clémont Barbot, secrétaire particulier du Président, officieusement connu comme chef de la police politique de Duvalier. Le couvre-feu général avait été déclaré à travers le pays et l’armée était en condition d’alerte C. Je demandai à l’homme s’il savait qu’il était interdit de circuler à cette heure, et il me dit qu’il tenait à se rapporter, le jour même de son arrivée, aux autorités militaires à qui, comme se lisait la carte, il était demandé de lui fournir aide et protection. Ainsi, le premier macoute déclaré de la ville marquait son intention de ne pas se conduire comme tout le monde. Bien sûr, lui dis-je, l’armée lui donnerait aide et protection – sous-entendu comme à tout citoyen – et pour commencer, je ne pouvais le laisser partir de la caserne parce qu’avec l’état d’alerte, la sécurité des rues n’était pas garantie. Il dut ainsi passer le reste de la nuit assis en maugréant à la salle de garde, jusqu’à l’heure de la levée du couvre-feu le lendemain matin.

Je n’ai jamais su comment ni exactement pourquoi, mais quelqu’un s’est arrangé par la suite pour me faire muter de Hinche. Je reçus, un beau jour, un message m’ordonnant de me présenter à mon nouveau poste de Bizoton, aux Garde-Côtes, pour faire partie d’un groupe de boursiers devant bientôt quitter le pays pour les États-Unis. Je n’avais jamais souhaité une carrière dans la marine, mais je n’eus pas le choix, car j’avais été désigné d’office sans m’être inscrit parmi les intéressés. Pendant le reste de ma carrière, qui devait prendre fin à ce poste, je fus témoin d’autres situations symptomatiques des contradictions de notre société.

De même qu’au district militaire de Hinche, j’ai continué à assister aux transferts de prisonniers de droit commun du Grand Pénitencier et au renouvellement de leurs effectifs dans les différentes casernes pour des travaux forcés, consistant surtout à assurer le nettoyage des terrains de manoeuvre. J’ai aussi continué à noter que c’étaient exclusivement des hommes d’origine humble, vêtus d’un uniforme appelé “rad makak” et circulant pieds nus. À la différence des prisonniers politiques gardés habituellement hors de toute procédure judiciaire dans des centres de détention particuliers, ces indigents avaient presque tous été condamnés pour des larcins sans importance, tandis que les grands voleurs roulaient en limousine. Ce n’est que récemment, par suite de l’intervention d’agences policières étrangères contre le trafic de stupéfiants, qu’on a vu des noms de la haute société sur les registres carcéraux en Haïti.

L’un de ces prisonniers, envoyés aux Garde-Côtes pour y purger leur peine, était ce qu’on appelait un major de prison. Il était chargé, après le soldat préposé à cette fin, de surveiller et d’inciter au travail les autres prisonniers. Il jouissait de certains privilèges en raison de sa “bonne conduite” et de son comportement en général. Ce qui m’avait intrigué, c’est que les officiers l’envoyaient parfois seul faire des courses à l’épicerie d’en face et qu’il rentrait après avoir fidèlement rempli sa mission. Un jour que j’étais de garde, je le vis à proximité du carré de la direction, en train de s’occuper de la pelouse. Je l’appelai discrètement pour lui poser la question : pensait-il parfois à s’évader lorsqu’on l’autorisait ainsi à sortir de la caserne ? Sa réponse fut pour moi un choc, dont je me souviens encore après plus de cinquante ans : « Jamais, qu’est-ce que j’irais chercher au-dehors ? Ici, je trouve à manger, je ramasse les mangues qui tombent des arbres et vous me donnez parfois un peu d’argent pour laver votre voiture. Bien au contraire, j’espère qu’une fois libéré, je serai encore pris dans les rues et transféré ici pour continuer à faire les mêmes choses… ” Cet homme était à peu près de mon âge ! Le tragique, à mes yeux, était qu’il semblait vraiment exprimer son état d’âme. Voilà donc un pays où un individu jeune, fort et capable de travailler, souhaitait renoncer à sa liberté et à la perspective d’un différent avenir rien que pour trouver de quoi vivre dans de telles conditions. C’est à ce point qu’il avait intériorisé sa misère et se trouvait réduit par elle. Mis à part son statut de prisonnier, sa situation et son programme de vie étaient assez communs dans le pays.

Les enrôlés de l’armée souffraient eux aussi de cruelles inégalités au niveau de leur salaire. Il s’exerçait parfois contre eux des coupures qui les spoliaient de leurs maigres revenus. J’ai déjà raconté, dans un article précédent, comment un caporal que je connaissais parce qu’il travaillait dans ma section a tenté de se pendre après avoir reçu comme paie, m’a-t-il dit après coup, juste de quoi s’acheter une corde et une bouteille de clairin avant son suicide. Il m’expliqua qu’il avait eu trop honte de se présenter les mains vides en fin de mois devant sa femme et ses enfants. Il n’a heureusement pas réussi parce qu’il s’était préalablement soûlé. Un autre ancien de l’organisation m’a récemment dit qu’une fois sa feuille de paie, après déductions, a affiché seulement quatre gourdes et demie (quatre-vingt-dix centimes de dollar), qu’il a quand même dû remettre pour s’acquitter partiellement de dettes contractées au cours du mois pour se nourrir. Il a ajouté que son cas n’était pas rare parmi les enrôlés.

Face aux multiples invasions, le régime intensifie l’intimidation et les violences

Un des commandants du poste, le colonel Octave Cayard, connu comme un duvaliériste de première heure, s’était pourtant toujours montré très mesuré. Il m’a quelquefois appelé en consultation pour des questions de service et d’entraînement, et échangé alors avec moi quelques réflexions sur l’armée et le pays. Une fois, il eut à me dire : « Vous entendez parler de réparations sociales et de promotion des masses, mais il n’est encore rien de tout ça. » Il disait aussi, à qui il faisait confiance, qu’il avait demandé sa mutation aux Garde-Côtes, de son poste de commandant des Casernes Dessalines, parce qu’il s’était senti trompé et fatigué. En fait, Duvalier l’avait manipulé en lui demandant d’escorter au palais son ami et camarade de promotion, le colonel Charles Turnier, qui fut alors tué. Cayard disait toujours avoir horreur de la violence. Il finit par se rebeller quand, plus tard, Duvalier lui demanda encore de lui livrer deux de ses officiers pour une enquête politique. J’avais déjà quitté l’armée, mais le motif de cette rébellion m’a été dernièrement confirmé par l’un des officiers en question…

L’incident ci-après a été pour moi la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Un soir, où les effectifs militaires étaient casernés suite à une alerte causée par la présence d’opposants en armes dans le nord et le sud du pays, j’étais sorti en permission pour aller prendre un repas à un petit restaurant de Bizoton. Je rentrais à pied en compagnie d’un officier duvaliériste, quand ce dernier fut interpellé par l’occupant d’un véhicule qui s’adressait à lui comme à un ami proche. C’était l’une de ces camionnettes immatriculées “Service de l’État”, utilisées par les macoutes pour leurs déplacements en mission. Celui qui pilotait la camionnette invita mon collègue à regarder à l’arrière. Je jetai aussi un coup d’oeil pour découvrir une mare de sang, comme si l’on venait d’y égorger un animal. « Mwen sot kraze yon kamoken nan Fò Dimanch » (Je viens de liquider un “camoquin” au Fort-Dimanche) déclara le macoute. Je ressentis une telle révulsion devant cet acte commandé ou avalisé par le gouvernement que j’ai pensé, une fois de plus, n’être pas à ma place dans une institution militaire aux ordres de ce régime. La folie meurtrière des assassins de Duvalier se manifesta encore en ma présence à deux occasions distinctes quelques jours plus tard, quand j’ai pu réagir à temps pour faire une différence.

Menacés par l’arrivée de combattants rebelles dans le pays, les macoutes avaient alors les nerfs à vif. Cette fois-là, toujours à Bizoton à l’entrée du même restaurant, j’assistai à une altercation banale, qui allait se terminer par l’exécution d’un innocent sous un prétexte faussement politique. Je l’ai littéralement arraché des mains des trois macoutes bien armés qui disaient vouloir l’emmener pour le tuer. Ces macoutes étaient arrivés, comme dans le cas de la semaine précédente, dans une camionnette du Service de l’État où ils avaient forcé à prendre place leur prochaine victime. Ils se précipitèrent ensuite au palais pour se plaindre de mon geste, mais j’appris qu’une enquête avait éclairci les circonstances. Dans un deuxième cas, j’ai pu dissuader un macoute, qui était une personne de ma connaissance, alors qu’il avait dégainé son arme et s’apprêtait à tirer une balle dans la tête d’un homme qui avait simplement refusé de lui parler. J’avais pendant toutes ces années eu plusieurs fois maille à partir avec les macoutes, et j’eus finalement l’impression d’agir dans un cadre limité, à mes propres risques, et sans perspective réelle de changement. Je ressentis que j’avais assez vu pour être totalement déçu du régime, de l’institution militaire et des conditions sociales qui avaient permis au macoutisme de s’établir et de durer si longtemps. Les macoutes eux-mêmes faisaient souvent plus de mal que de bien au régime qu’ils étaient censés défendre. En abusant de leur pouvoir dans leurs règlements de comptes personnels, en agissant stupidement pour montrer qu’ils étaient des “chefs”, en frappant sans discernement pour faire du zèle et ensuite mentir sur le compte de victimes innocentes, ils amplifiaient jour après jour l’image du régime honni et lui créaient de plus en plus d’ennemis dans toutes les couches sociales du pays. Avec la tolérance et la complicité dictées par les impératifs de survie du régime Duvalier, et parfois sous l’instigation de leur chef, ces assassins s’étaient faits Volontaires de l’INsécurité Nationale. Haïti était engagée dans une spirale rétrograde sans précédent.

La dégradation morale d’un peuple terrorisé

Le duvaliérisme a fait plus qu’accentuer les divisions sociales et la ruine économique du pays. Il a instauré un terrorisme gouvernemental qui a dominé les esprits, abaissé le moral et brisé le caractère de l’Haïtien. Tout était conditionné par la peur et l’incertitude, alors que le crime et l’immoralité étaient récompensés. Duvalier a changé, chez de nombreux Haïtiens, le sens même de leur vie où tout était devenu aléatoire, car, se sentant toujours à la merci d’un simple “coup de langue”, on ne pouvait compter sur son comportement personnel pour se garantir un minimum de respect et de sécurité. Ce qui fut à l’honneur, pendant l’ère duvaliérienne, ce fut la déloyauté, les coups bas, le goût de l’enrichissement et des plaisirs faciles. J’entendis souvent qualifier de naïfs ou de fous ceux qui défendaient encore les valeurs morales et prônaient des idéaux nationalistes. On répétait à l’envi que le mal était plus facile à faire que le bien, et même plus payant. Il devenait de plus en plus difficile, voire dangereux, de vivre avec la tête haute et de garder les mains propres.

Depuis la chute des Duvalier, d’autres protagonistes ont occupé le devant de la scène, mais les lignes ont à peine bougé. On a vu combien restent futiles les changements de personne(s) par les élections ou le simple élargissement du droit à la parole, aussi longtemps qu’un effort systématique n’est déployé pour que le pays change fondamentalement de cap. Le changement devra s’opérer au niveau de l’équation de base qui définit les relations de production et de répartition des ressources dans notre société, fondement des rapports entre les catégories sociales. Il devrait aussi, souhaitons-le, entraîner une évolution au niveau des relations interpersonnelles, pour que nous cessions de nous entredéchirer, faute de pouvoir nous identifier tous à un projet collectif et transcender la perspective égoïste et mesquine où chacun ne cherche qu’à se mettre en valeur, parfois même au détriment de ses propres alliés.

Pour éviter une trop longue lecture, il semble opportun d’arrêter ici ces réflexions. Ceux qui attendaient la conclusion de cette analyse dès ce deuxième volet voudront bien avoir l’obligeance de patienter jusqu’au troisième, où seront présentées des idées sur quelques solutions possibles au besoin de redressement social, économique, politique et moral dans notre pays.

Teddy Thomas

Le 12 octobre 2015

teddythomas@msn.com

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