Le poison de la méfiance !

*Roody Edmé, Photo Alter Presse

*Roody Edmé, Photo Alter Presse

Il existe un mal qui affecte grandement notre existence de peuple : il s’agit d’une méfiance historique envers nos institutions et envers nous-mêmes. Beaucoup d’entre nous ont perdu la foi dans l’avenir de ce pays ! Cette situation engendre une grave crise de confiance dans notre capacité à sortir de la situation de crise permanente.

Il faut reconnaître que le système politique haïtien et ses absurdités font régulièrement le lit de cette poussée virale de scepticisme qui rend pesant le climat social. Quand pour donner le change au réchauffement du front social, le gouvernement haïtien promet des avantages sociaux, les organisations syndicales doutent à juste titre des promesses d’un État faible et instable. Lorsque le Président de la République promet le courant 24h sur 24, il est accueilli par une vague de scepticisme. De même, la caravane présidentielle est vue par certains comme de la poudre aux yeux : un de ces nombreux coups fumants auxquels l’État dans ses impérities nous a habitués.

Il faudra ramer dur pour lutter contre les eaux contraires de la méfiance et du scepticisme généralisé qui se sont installés dans nos mentalités en raison des bégaiements de l’Histoire.

Il se trouve que l’une des caractéristiques du régime politique haïtien réside dans son incapacité générique à répondre aux besoins de la population. Les différents gouvernements qui se sont succédé l’ont habillé de toutes les couleurs du rouge et du noir en passant par d’autres teintes plus soft, comme le rose. L’État haïtien demeure envers et contre tous, et c’est grave pour la cohésion sociale, qu’un dispositif de répression et de prédation qui se joue allègrement de tous les maquillages.

Et cela remonte à assez de temps pour que sous la plume d’un ancien chef d’État haïtien du siècle dernier, Louis Borno, on puisse lire ceci : « Lorsque dans un pays, l’homme qui travaille n’a pas la perspective d’une possession complète du fruit de ses labeurs ; lorsque les guerres civiles renouvellent périodiquement la ruine des patrimoines ; lorsqu’on n’éprouve plus, qu’un sentiment d’insécurité pour sa personne et pour ses biens, tous les ressorts de l’énergie physique se trouvent brisés dans le cœur des citoyens… c’est ainsi que le peuple a perdu toute foi dans les hommes… ce scepticisme qui brise tous les ressorts de l’Âme qui rend impossible tout enthousiasme… qui tarit la source de toutes les émotions fécondes, à quelle œuvre de grandeur voulez-vous qu’il puisse contribuer ? »

L’actuel Président de la République à qui l’on reproche son caractère de grenn promennen a senti que sa maigre légitimité, en raison du peu de votants aux récentes élections, devait impérativement s’épaissir au cours des prochains mois. C’est pour cela que l’opinion publique perçoit que plus de cent jours après son élection, il semble être encore en campagne.

Le chef de l’État a besoin de rassembler un pays divisé depuis des lustres et rongé par le scepticisme. Il ne pourra certes le faire en se contentant de parler à des militants rassemblés devant les équipements du CNE l’après-midi d’une croisade en rase campagne. Il a besoin de convaincre la grande masse des exclus, et aussi ceux de ses opposants sceptiques.

Il a surtout besoin d’être attentif aux idées novatrices de nos meilleurs économistes qui font d’utiles propositions quant aux voies et moyens pour le financement des grands chantiers annoncés.

Il faut donc passer à ces fameux états généraux qui indiqueront la direction qu’ensemble avec l’Exécutif et le Parlement, les forces vives du pays auront décidé. De ces assises on tirera une feuille de route nationale qui nous éloignera des aspérités de la politique traditionnelle et de l’inévitable jeu de massacre.

La méfiance ne règne pas seulement entre les organes de l’État et la société civile. Elle traverse toutes les strates de la communauté nationale. Elle renforce l’individuation de chacun qui se barricade derrière des murs en béton, mais aussi d’autres barrages symboliques qui font que des conflits éclatent ou sont en germes partout dans nos structures organisationnelles : dans les milieux littéraires et associatifs comme au sein de l’Université.

Il ne s’agit pas ici de nier l’aspect parfois bénéfique des conflits, mais il en existe dans notre société qui ruinent le vivre ensemble.

Une grande thérapie nationale est nécessaire, encore faut-il que nous sachions reconnaître à quel point nous sommes atteints.

Roody Edmé, Le National Haiti

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