Le racisme anti-noir aux USA, en Haïti et ailleurs

Justice

Un texte qui avait, pendant un certain temps, circulé sur les réseaux sociaux, vient de faire sa réapparition et, depuis la fin de novembre dernier, je l’ai moi-même reçu de plusieurs internautes. Il s’agit d’un tissu d’inepties accouchées par un raciste, avec, pour titre : « Ignorance, avidité, égoïsme des Noirs ». Je ferai grâce au lecteur d’un rappel exact des propos tenus dans ce texte, que j’ai lu et malheureusement eu à relire, et cela avec beaucoup de tristesse et la plus grande répugnance.

J’ai eu de nombreuses occasions d’observer le racisme sous différentes formes, d’abord en Haïti, mon pays d’origine, au cours de mon enfance, puis pendant l’adolescence et comme jeune adulte, et ensuite aux États-Unis où je vis actuellement. De nouveaux incidents de brutalité policière aux États-Unis, notamment à Cleveland, Ferguson, New York et ailleurs, viennent de rappeler que, malgré la présence d’un Noir à la tête de l’administration américaine, le racisme n’a guère reculé sur la terre de l’Oncle Sam. Comme toute aberration adroitement imposée et entretenue, le racisme a la vie dure et son éradication ne semble pas chose facile. De nos jours, cependant, il se manifeste rarement de façon ouverte ou aussi grossière que dans le texte cité au paragraphe précédent. La raison pourrait être que les tenants du racisme, devenus plus adroits, n’osent plus, pour la plupart, attaquer à visière levée. Ce n’est plus comme au temps de l’assaut frontal du racisme français qui, pour avoir commis l’erreur de menacer collectivement nos ancêtres en passe de devenir des Haïtiens, créa chez eux l’unité et la détermination invincibles que l’on connaît. Il s’agit plutôt, dans le cas d’Haïti à notre époque, d’une offensive insidieuse en ordre dispersé, comme pour punir, sous couvert d’un paternalisme au conditionnel, les enfants insoumis qui avaient pris trop tôt leur indépendance. Et cela parfois même sous prétexte d’aider, comme ils le font en s’en mettant plein les poches depuis le séisme de janvier 2010.

Le racisme a été si fermement implanté dans les esprits qu’à la possible exception d’hommes et de femmes de toutes races l’ayant consciemment extirpé de leur mentalité, ce fléau est resté aujourd’hui ce qu’on pourrait appeler un mal endémique de la civilisation dominante. Il est véhiculé par une culture que nous ne pouvons pas vraiment appeler la nôtre, à travers les images religieuses qu’on nous a appris à adorer, à travers les apologies de princes et de rois qu’on nous fait étudier dans ce qu’on appelle faussement cours d’histoire générale, à travers les modèles d’esthétique qu’on nous propose d’imiter, etc… Et bien que le racisme vise, de façon concrète ou implicite, toute personne qui n’est pas de race blanche, c’est contre nous les Noirs qu’il a sévi avec le plus de virulence pendant des siècles. Au point qu’il est d’observation courante, dans les milieux multiraciaux, que ce sont d’habitude les Noirs qui sont encore traités avec le plus de condescendance par des individus appartenant aux autres groupes, selon une hiérarchie définie par les théoriciens bien connus des inégalités raciales. Si vous vivez aux États-Unis et que vous êtes de race noire, allez, par exemple, parcourir les allées d’une de ces épiceries ethniques, pour remarquer comment vous êtes surveillé. Assez récemment, une Haïtienne rapportait avoir été traitée de la sorte dans un magasin alimentaire de la région de Port-au-Prince, par cette forme de racisme tropical sévissant chez nous sous le nom de préjugé de couleur.

Quand le racisme devint institution

Il y a de cela environ cinq ou six siècles, l’Europe ravagée par les épidémies allait sombrer dans une catastrophe économique et sociale, quand fut instauré le commerce transatlantique du bois d’ébène, comme on appelait nos ancêtres d’Afrique alors transformés en marchandise dans ce qui fut aussi connu comme la Traite des Noirs. Afin de justifier l’asservissement systématique de notre race, on fit intervenir les théories racistes, qui fournirent des prétextes de plusieurs sortes pour pénétrer le continent noir et kidnapper ses populations. Cette grande mystification fut non seulement défendue par les exploiteurs blancs, mais elle mobilisa, contre nos lointains parents, des Arabes et même certains de leurs propres propres frères, qui les vendirent ou facilitèrent leur vente aux armateurs des bateaux négriers. À cette époque, la motivation primordiale était presque exclusivement économique.

Malgré l’abolition de principe de l’esclavage, les effets économiques du racisme perdurent encore, et il est de constatation courante qu’en général les Blancs gagnent mieux pour leur travail et jouissent d’un statut économique en général avantageux. Mais un autre type de motivation entre aussi en jeu pour déclencher chez certains individus, qui ne sont pas forcément les principaux bénéficiaires économiques du racisme, le réflexe narcissique consistant à rechercher des cobayes pour nourrir leurs propres illusions de supériorité. On doit, dans ces cas, regarder par delà les avantages matériels pour trouver une motivation occulte tout aussi profonde. C’est le besoin de ceux qui s’efforcent de compenser leur médiocrité en se gavant de l’illusion d’être génétiquement mieux dotés que ceux qu’ils couvrent activement de leur haine. Leur combat existentiel consiste à se mettre en valeur en rabaissant les autres. Ils commencent par s’en convaincre eux-mêmes, puis cherchent à faire partager leurs fantasmes par ceux-là mêmes qu’ils prennent pour cible. Tel semble avoir été le cas pour l’auteur du texte de référence.

Le raciste passe à côté de son propre développement humain en se mettant dans une position de dépendance négative par rapport à ses victimes. Il ne sent pas sa propre plénitude tant qu’il n’arrive pas à maintenir d’autres personnes dans une situation défavorable, ou du moins à s’en donner l’impression. C’est le choix de ceux qui renoncent à se mettre en harmonie avec la grande conscience universelle, qui nous appelle à agir dans le sens de l’intérêt collectif pour le bien de chacun.

L’asservissement mental

Tout cela constituerait en soi une énorme tragédie, au regard des tares inhérentes au racisme. Mais un autre malheur d’une plus grande importance est que, dans leur propagande, les racistes contaminent mentalement leurs victimes quand ils arrivent à les convaincre du bien-fondé de leurs obsessions et à leur inculquer leurs propres valeurs. Sans faire de distinction raciale, la psychologie reconnaît certaines tendances communes à tous les humains. Il peut s’agir simplement de mécanismes d’adaptation aux circonstances dans lesquelles on est parfois forcé de vivre. Par le biais de ces mécanismes, le racisme est parvenu à créer chez ses victimes des réactions contraires à leurs vrais intérêts, mais favorables à ceux des oppresseurs.

Parmi ces mécanismes d’adaptation et de défense, on peut reconnaître « l’identification à l’agresseur ». Le sujet opprimé, se sentant impuissant contre celui qui le domine, finit par accepter la situation qui lui est imposée et à voir dans son ennemi le porteur de valeurs qu’il souhaiterait posséder lui-même, ou du moins transmettre à ses propres enfants. C’est ainsi qu’il se met à imiter son oppresseur, qui devient même pour lui un modèle. Ce phénomène entraîne, comme corollaire, celui d’une intériorisation pathologique, où la victime accepte et fait siennes les idées qui soutiennent sa domination par l’oppresseur. D’où, par exemple chez nous Haïtiens, la renonciation à la recherche et à la culture de nos vraies racines et de nos capacités réelles. Cette carence identitaire continue de peser sur nous au point de nous empêcher de nous développer et de nous épanouir en toute indépendance, malgré les faits historiques qui nous ont valu des antécédents uniques au monde ; malgré les preuves de compétence fournies par de nombreux Haïtiens qui se rendent utiles à des fonctions supérieures à l’étranger, alors qu’ils n’auraient que de faibles chances de faire valoir leurs capacités dans leur pays. Il nous faudrait non seulement offrir à ceux-là une place méritée en leur terre natale, mais promouvoir leur contribution et leurs éventuelles initiatives à travers des structures d’accueil, de soutien et de développement. Car ce ne sont ni les réussites individuelles, ni le vedettariat isolé qui sauraient assurer le succès d’un peuple. En Haïti, comme dans quelques pays de l’Afrique contemporaine en situation de crise endémique, la nation doit être envisagée dans son ensemble, tel un organisme entier aux composantes indissociables. Malgré vents et marées, et malgré l’alliance contre nous des intérêts coloniaux, nous avons une fois réalisé la synergie collective qui nous a permis de créer à notre manière un pays souverain. Malheureusement, cette belle cohésion n’a que trop peu duré après nous avoir conduits à la victoire qui aurait dû faire de nous un peuple fier au destin unique.

C’est par l’intériorisation de l’hostilité raciste envers nous que nous avons manqué d’assumer nos potentialités. Souvent, les enfants noirs grandissent avec une image négative d’eux-mêmes et se sentent affublés d’un héritage qu’ils devront toute leur vie chercher à réparer, et cela par l’imitation et l’effort d’assimilation au Blanc. Des parents qui pensent bien agir transmettent à leur progéniture des valeurs par lesquelles ils prêtent leur voix au racisme culturel. Il s’ensuit une aliénation qui se répercute plus tard dans des comportements d’hostilité ou de méfiance envers les personnes de la même race. Dans le cas d’Haïti et d’autres pays à majorité noire, les effets se manifestent souvent dans l’incapacité à nous entendre pour progresser ensemble, dans le dédain des ressources locales et le rejet de la production nationale, dans des rapports le plus souvent faussés entre dirigeants et gouvernés, voire dans une certaine hostilité par rapport à ceux qui nous ressemblent. Il en résulte aussi un manque de confiance en nous-mêmes, qui nous porte à attendre de ceux qui nous ont opprimés des solutions à nos problèmes.

La voie du renouveau

Un peuple meurtri dans son psychisme a besoin de temps et de circonstances favorables pour se reconstruire. Les Noirs dont les ancêtres furent déportés d’Afrique constituent encore, de par le monde, une diaspora qui devrait garder les yeux sur sa boussole identitaire. Nous pouvons nous considérer comme une nation répartie à l’échelle planétaire, en butte aux mêmes défis et aux mêmes stéréotypes. Autrefois, on soumettait à l’esclavage les prisonniers de guerre et les criminels qu’on considérait devoir une réparation à la société. À la différence de ces catégories, les Noirs ont été historiquement opprimés, non pour quelque chose qu’ils ont fait, mais tout simplement parce qu’ils sont noirs. D’autres peuples ont connu un sort en quelques points similaires. Dans l’histoire récente, par exemple, les Juifs ont subi l’holocauste en tant que Juifs, bien qu’Israël se soit à son tour converti en oppresseur ; ne serait-ce peut-être pas le syndrome de l’enfant maltraité devenu lui-même un parent abusif ? Des peuples de race blanche traumatisés au cours de leur histoire, ont aussi eu du mal à se relever collectivement, tel le peuple polonais, malmené autrefois par d’autres puissances européennes. Les soldats polonais, embrigadés dans les troupes napoléoniennes, ont, face à l’oppression, déserté l’armée de Leclerc et de Rochambeau pour se mettre aux ordres de Dessalines qui leur octroya plus tard la citoyenneté haïtienne. Si l’Europe dite occidentale n’avait pas bénéficié du Plan Marshall après la Seconde Guerre mondiale, qui sait comment aujourd’hui elle vivrait ses traumatismes ?

Rien ne peut donc être scientifiquement considéré comme inscrit dans les gênes d’une race. Tout est une affaire de circonstances, et ceux qui sont à même de le comprendre ne sauraient tenir ou défendre un discours raciste. La question fondamentale semble renvoyer à la différence entre les caractéristiques innées et celles qui sont acquises. Le raciste d’aujourd’hui s’applique à insinuer qu’il existe chez le Noir une infériorité génétique. Freud dirait qu’il « projette » ainsi sur l’Autre son propre sentiment d’infériorité, parce qu’insuffisamment sûr de lui-même et de ses capacités sexuelles. Cette interprétation n’est pas nécessairement à rejeter, au regard du fait que ce sont les mâles noirs qui sont le plus souvent tués et furent autrefois lynchés ou castrés. Un jeune américain révélait, il y a quelques jours, au New York Times comment, injustement arrêté à New York, il a subi les sévices des policiers blancs qui s’acharnaient à le frapper du pied sur les parties génitales. Rappelons-nous aussi ce qu’a enduré un jeune Haïtien à qui, dans la même ville, la police avait enfoncé un bâton dans l’anus. La peur de l’homme noir est bien encore présente, comme l’a avoué le policier de Ferguson qui a tiré plusieurs fois sur un homme sans arme, parce qu’il avait cru percevoir en lui un « démon » incontrôlable. Nous avons également vu sur nos écrans une vidéo où près d’une demi-douzaine de flics se sont jetés sur un homme noir, seul et sans volonté apparente d’agression, jusqu’à le terrasser et l’étrangler.

À celui qui accuse les Noirs d’ignorance, d’avidité et d’égoïsme, je répondrai qu’il pollue tellement l’atmosphère qu’il empêche de respirer. Je l’inviterai, en l’occurrence, à dépasser sa propre bigoterie pour rejoindre ses semblables qui manifestent au milieu des foules à travers les États-Unis et scandent les derniers mots d’une récente victime de la brutalité policière contre les Noirs :
“I can’t breathe!”

Teddy Thomas
Décembre 2014
teddythomas@msn.com

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