Le retour des Forces armées : pour la sécurité nationale ou la sécurité humaine ?

Remobilisation FAD'H.

Remobilisation FAD’H.

La question de remobilisation des Forces armées soulève des controverses, suscite des débats et polémiques qui sont sans doute nécessaires à la vie de notre société. Elle provoque donc une confrontation d’idées et d’opinions contradictoires, d’opinions d’autorité, parfois réfléchies, parfois appuyées par des affirmations sans arguments, ou des arguments sans base conceptuelle et théorique, mais aussi par des débats plus académiques et éclairants sans pour autant éclairer les preneurs de décision… Des débats plus sérieux souffrent de lieu de confinement de la pensée pour des besoins académiques et politiques.

Et pour cause, la primauté de l’oralité dans notre société dans un contexte de dictature de l’instantané et de gestion de l’immédiat, circonscrit la question dans les discours et débats médiatiques et obscurcit l’horizon des intérêts collectifs incarnés non seulement par les institutions régaliennes, mais aussi et surtout par une société d’individus, organisés ou non, qui ont souffert des doctrines des Forces armées en Amérique latine et en Haïti, avant la chute du mur de Berlin.

Cet article aborde la question de la finalité du retour des Forces armées sous l’angle des concepts de sécurité au regard de ses nouveaux développements conceptuels et nourrit l’ambition d’éclairer les débats en termes de finalité pour le citoyen et/ ou pour l’État, en comparant la sécurité nationale et la sécurité humaine et en essayant de répondre à la question : une armée pourquoi faire ?

Pour y parvenir, nous traiterons des liens évolutifs des concepts de sécurité nationale et humaine et préciserons les avantages et inconvénients au regard des intérêts collectifs et individuels haïtiens actuels. Ensuite, on envisagera les conditions les plus favorables au regard des options de recréation et de développement d’éventuelles Forces armées haïtiennes.

  1. Le concept de sécurité nationale est né de la perception des menaces qu’une unité politique se fait au regard de ses intérêts futurs ou immédiats et de sa géopolitique.
  2. À défaut d’un consensus sur ce concept, on pourrait y retenir les définitions de Penelope Hartland-Thunberg : «La sécurité nationale est la capacité d’une nation à poursuivre avec succès ses intérêts nationaux tels qu’elle les voit à n’importe quel endroit du monde
  3. Giacomo Luciani pour qui: «La sécurité nationale est la capacité de résister à toute agression étrangère. et enfin celle de :

Franck N. Trager et F. N. Simonie : «La sécurité nationale est cette partie de la politique gouvernementale qui a comme objectif central la création de conditions nationales et internationales favorables à la protection et à l’extension de valeurs vitales nationales contre des adversaires potentiels.

Jusque dans les années 90, la sécurité des États était liée à l’idée de protection de la souveraineté et de défense de l’intégrité du territoire face aux menaces que représentent d’autres États qui poursuivent les mêmes objectifs. Cette situation est surtout connue sous le concept ‘’dilemme de sécurité’’. Les Forces armées en constituaient autrefois le coeur de ce dispositif de défense. Mais, elles ne sont pas pour autant les seules constituantes d’une politique de défense, particulièrement dans un contexte démocratique. On peut y compter le ministère de la Défense, le Parlement comme approbateur et contrôleur du budget de défense, le pouvoir exécutif représenté par la Présidence comme instance de définition d’objectifs et de décisions et le pouvoir judiciaire comme garant des engagements du Législatif et de l’Éxécutif.

Jusque en 89, les enjeux de ces oppositions réelles ou supposées étaient conditionnés par une géopolitique de guerre froide bipolarisée, alignée sur l’Union soviétique et les USA, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, après que la sécurité collective eut été mise à rudes épreuves par les intérêts antagoniques de l’Allemagne nazie et d’autres États européens, en 1945.

La doctrine et les faits ont donc remis à nouveau en question cette configuration bipolaire de la sécurité que les Nations unies n’avaient pas pu contenir quand il s’agit de guerres idéologiques entre pays alignés sur les deux camps et que le pouvoir égalisateur de l’atome a quand même pu équilibrer dans les limites d’une conflagration mondiale. Cette remise en question conceptuelle, à la faveur de la disparition du camp soviétique, fut d’abord l’oeuvre de l’École de Copenhague qui, en substance, postule que la sécurité nationale telle que perçue par les États est belligène et qu’il fallait mettre en relief d’autres dimensions de la sécurité interne sans menacer la sécurité d’autres États et l’équilibre de la société internationale.

Ainsi, ont émergé des concepts de sécurité alimentaire, politique, économique et sociétale développés par Barry Buzan et ses disciples Ole Waever et consorts qui ont enrichi le concept de sécurité multidimensionnelle . Celle-ci après le tournant des années 90 a subi, avec la construction de normes, de déclarations et de résolutions, une évolution substantielle au sein de l’ONU d’une part, et au niveau de la région Amérique latine et Caraïbes d’autre part.

L’OEA s’est ainsi approprié le concept à travers la Déclaration des Amériques en 2003 et oriente les politiques nationales vers la sécurité citoyenne et humaine et les politiques internationales, vers la sécurité coopérative versus la sécurité collective. Une friction surgit dès lors dans le champ académique entre la sécurité des États et celle du citoyen, que l’évolution des quatre générations de droits humains a mis au coeur du dispositif de sécurité régionale.

L’ONU pour sa part, a identifié un certain nombre de menaces à partir desquelles elle projette des solutions et invite les États à poursuivre des buts de paix et de sécurité, par le truchement du traitement des sources de conflits internes susceptibles de créer des zones de conflits. Cette approche par menaces à la sécurité humaine a ainsi été déclinée en sept types de sécurité qui forment un tout intégré, présenté comme conditions à la sécurité humaine.

Elle y a ainsi intégré des préoccupations et défis à relever tels que la pauvreté et les inégalités sociales, la corruption considérée comme des sources d’instabilité dans la région, à côté de la drogue, du blanchiment d’argent, des trafics en tous genres… En les consignant dans les objectifs du millénaire relayés par les objectifs de développement durable en 2015.

Ce scénario nous renvoie à une question fondamentale posée par Paul Samuelson : le canon ou le beurre ? S’il est entendu que les relations internationales pacifiques ne garantissent pas la fin des menaces interétatiques, les intérêts des États passent désormais par le relèvement des défis internes et celui des défis transnationaux tels que le crime organisé, le terrorisme, les changements climatiques qui dépassent les capacités.

Par conséquent, si autrefois, l’approche de la sécurité nationale privilégiait l’intérêt égoïste des États, la sécurité humaine a pris aujourd’hui une certaine préséance sur la nationale en ce sens, qu’en poursuivant leur but, les États et les Forces armées comme instrument, peuvent construire un monde plus pacifique en délivrant de meilleures conditions d’existence à leurs concitoyens. L’adoption de cette nouvelle approche a voulu changer la donne qui prévalait avant la disparition de l’Union soviétique où certains États se tournaient souvent contre leurs propres peuples au nom d’intérêts dont ils ne savent souvent ni les tenants ni les aboutissants. Celle-ci (la donne) occultait les intérêts des citoyens qui la composent et réduisaient les chances de réaliser les desseins d’un véritable État nation.

Avec l’approche de la sécurité humaine, il n’est plus permis, en principe -un peu moins dans les faits- suivant les enjeux et intérêts de certaines puissances, aux dictateurs de massacrer leur peuple sans impunité. Du devoir au droit d’assistance, la communauté internationale a évolué vers la responsabilité de protéger et fixe les conditions de cette protection à l’intérieur même des États en tournant le regard vers l’individu.

En replaçant l’homme et le citoyen au coeur des préoccupations des États, les Nations unies posent les conditions du bien-être humain comme garantie d’un ordre international pacifique. L’approche ne s’articule pas cette fois exclusivement autour des mécanismes de règlement de différends, en vue de préserver la sécurité collective, mais aussi autour de la sécurité coopérative qui en constitue la version préventive, en vue de rechercher le bien-être des individus à l’intérieur de leur espace physique et social, et en se centrant sur l’humain.

Cette dimension coopérative de la sécurité à l’échelle mondiale et régionale, s’adresse à tous les États en vue de garantir la sécurité humaine dont la sécurité citoyenne est une composante. Vu en termes de sécurité publique, à travers laquelle la police protégeait l’ordre étatique, elle est devenue sécurité citoyenne au service de la protection du bien-être citoyen face aux menaces et vulnérabilités qui affectent son quotidien.

Donc, le scénario haïtien actuel, fait de limitation budgétaire, de besoins sociaux de base porte à se demander qu’entre le canon et le beurre, quel serait le choix économique raisonnable. On peut questionner aussi le coût d’opportunité d’une telle entreprise si elle ne mène pas à un développement véritable. Car, la tendance dans la région est orientée vers des forces armées attachées au principe de subordination des pouvoirs civils dont le ministère de la Défense constitue la courroie de transmission.

La leçon tirée du coup d’État de 1991 devrait nous conduire à ne plus aller à rebrousse – poil de ce qui se fait dans la région. On l’a payé de trois années d’embargo et d’un retour au forceps à l’ordre constitutionnel. Les militaires de 91 avaient sans doute répondu favorablement à une commande d’un pan de l’establishment nord-américain, alors que toute l’Amérique latine était en train de basculer dans la démocratie et les Forces armées latino-américaines, en pleine transformation.

Enfin, il parait légitime, d’un point de vue psychosociologique, de se demander ce qui a changé dans les mentalités qui interdit de penser que les mêmes causes produiront les mêmes effets. Être chef en Haïti et ne pas le montrer est un supplice pour celui qui détient une parcelle de pouvoir. Les complexes du tigre et du marsouin diagnostiqués par le Dr Bijoux dans ‘’les Moeurs qui blessent’’ auraient-ils trouvé thérapie qui vaille pour accroire à une transformation de l’homme haïtien du 21e siècle ? Les 60,61% de gens alphabétisés dont la plupart sont peu éduqués et peu ouverts aux enjeux régionaux, nombrilistes et orgueilleux, peuvent-ils saisir les enjeux d’une telle remobilisation ? Les doutes qui l’entourent sont donc légitimes. Les dissiper demanderait que, dans un cadre démocratique, on consulte le peuple à travers un referendum. Ceci a été banni certes par la constitution de 87, mais, à défaut, un large consensus aurait dû être recherché, car contrairement à ce que pensent des réductionnistes optimistes ou intéressés, une question sociétale qui divise tant, ne peut être unilatéralement pensée et mise en oeuvre par une portion de la bourgeoisie d’État appuyée en sous-main par une certaine oligarchie d’affaires.

Toutefois, l’haïtien pouvait avoir de bonnes raisons de revenir aux forces armées tant le tissu social est décousu et fragmenté. Déconstruire le format classique des forces armées en sécurité intérieure pour l’impliquer dans le développement réel en recousant le tissu social écartelé, autour de valeurs nationales de patriotisme, de probité et de solidarité, en favorisant le retour des valeurs civiques et l’égalité devant la loi, ne serait pas une vaine entreprise. Dit autrement, si la lutte contre la corruption et la réduction d’incultes aux postes de décision, dans un environnement si complexe, -au sens que tous nos indicateurs sont au rouge et nécessite compétence et intégrité -, y trouve un terreau qui garantit la réduction du chômage jeune ou favorise des représentations militaires de qualité en matière de sécurité au niveau régional, l’entreprise aurait été noble.

Mais si les soupçons de défense des intérêts particuliers au détriment de la vaste majorité et sa conséquence, consolident la primauté de la sécurité de l’État au détriment du citoyen, la démarche aura été vaine et serait, pour le malheur du citoyen, contreproductive. Il ne faudrait donc pas que cette ‘’remobilisation’’ ferme la quadrature d’un cercle, où la loi contre la diffamation réduise légalement au silence, ceux qui dénoncent les dérives corrompues et corruptrices des trois pouvoirs de l’État, où l’on vole, l’on pille impunément, et où des forces armées viennent se poser en défenseurs d’intérêts particuliers au détriment du collectif, puis garantissent et consolident cet état de fait. Un tel scénario achèverait de nous placer au banc des nations comme de véritables inaptes qui n’auraient, encore une fois, rien compris de la dynamique politique du monde et de la région.

Frantz Lerebours, Le National Haiti

http://www.lenational.org/retour-forces-armees-securite-nationale-securite-humaine/

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