Le rite du pardon.

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Ceux qui sont dans la cinquantaine se rappellent sans faute cette chanson : « Pardonne-moi ces caprices d’enfant… je t’aime tant que je ne peux pas vivre sans toi. » C’était l’époque des mièvreries à l’eau de rose, ce que certains appelleraient le romantisme décadent. Maintenant, faites un petit exercice que Le National vous propose, par ces temps de fêtes.

Si vous avez un petit appareil qui joue des CDs chez vous, allez-vous en procurer au coin du Champ-de-Mars, car nos disquaires sont rares, cet air de jadis. On ne dit pas, au début de ce texte le nom de la chanteuse qui cache un grand secret. Villon, le vagabond sublime, parlerait comme Rimbaud au sujet du primitivisme de dessus de portes, de ces « dames de jadis… » Quand on les réveille, ça vous délivre des choses cachées.

Tournez le CD dans votre chambre, en faisant reculer la culpabilité de l’avoir acheté dans le commerce de ceux qui torpillent l’industrie de la musique. Mais, faut dire qu’ils permettent de populariser certains succès inoubliables dans la mémoire francophone ou universelle. Par ainsi, dans l’illégalité, ils sauvent, de l’amnésie d’une mondialité pragmatique à l’excès, les bonnes choses du temps jadis…

Écoutez la chanson après avoir fermé votre porte. La solitude est bonne conseillère en pareille circonstance. Vous allez découvrir, surpris, que cette chanson résonne autrement. Parce que vous avez mûri après les expériences d’amours déçues ou de la triste vulgarité du désir adolescent, vous allez entendre la chanson autrement. Par exemple, « les caprices d’enfant » vous donneront des idées plus élaborées. Le très simpliste membre de phrase : « Je ne peux pas vivre sans toi » vous portera, inexorablement, vers une deuxième lecture. Vous y verrez la solitude, la plainte, la supplique, la tendresse, l’effort de guérison, le retour au bercail ou à la mère, ou à la soeur ou à la nature primordiale. Tout le théâtre thérapeutique vous sera présenté à votre écoute plus raffinée.

La nostalgie du temps jadis reviendra, là, dans la chambre où vous regardez un coussin de soie rouge. Vous allez voir que c’est vous, homme ou femme, qui demandez pardon à une chose plus vaste, plus terrestre, très télépathique… Car, vous êtes revenu chez vous après avoir erré de par les villes du monde. La Nature, dit le poète, est là qui t’invite et qui t’aime. Elle déploie rapidement ressources et manières comme dans le tableau du Fils prodigue de Rembrandt (voyez les mains du père !) pour remettre à sa place juste l’ancre de votre bateau. Elle vous guérit, votre pays, de la neurasthénie. Elle vous place dans le triangle de rectitude et de vérité. Et vous posez votre tête sur le coussin rouge.

Entre la note et la lyrique, vous ressentez des vibrations dans votre temple tout empli d’eau. Ne vous effrayez pas. C’est la soeur chtonienne ou la mère primordiale ou la nature organique qui vous remet à la place où, pour des intérêts égoïstes, vous aviez été rejeté par certains amis. Et votre femme. Vous êtes encore au service du peuple qui, du bateau négrier aux forêts de l’Amérique latine en passant par le frêle esquif du Boat people, en a assez de souffrir et d’être humilié.

Les yeux fermés, une larme, claire telle l’eau d’une source, glissera d’une paupière et tombera, tac, sur le drap du lit. Vous apprenez à comprendre le vieux concept du donner et du recevoir, sans les excès de vice. En ouvrant la porte, vous voyez des gens fatigués et accablés. Vous ressentez une volonté de prendre un balai pour jeter, dans l’égout proche, les fautes collectives ou la dérive de la télépathie… Mais, vous dites, dans l’influence de l’ancienne école du mensonge, que ce job de balayeur de rue n’est pas fait pour moi.

Mais, voilà ! Le lendemain l’idée du balai revient, tenace. Vous allez donc au marché vous acheter deux balais. À l’étonnement de tous, vous commencez à balayer devant la maison de la voisine, devant la vôtre et devant celles d’en face. On vous laisse une pile d’immondices. Une voix intérieure vous dit de continuer le job de pousser les péchés vers l’égout proche. La répétition des gestes vous permet de comprendre que l’acte de pardon s’étend, comme par une magie, à toute une capitale infectée.

Vous commencez, avec la chanson de Mireille Mathieu, c’est elle, un rite de pardon de soi et des autres. Amis lecteurs, ne dites pas que Le National ne vous a pas appris ce qu’il faut faire quand votre pays est en danger de mort. Tenez bien raide votre balai ! Joyeux Noël à tous !

 Pierre Clitandre, Le National. Haiti.

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