Les enfants, en Haiti: les oubliés de nos conflits.

Aly Acacia, Le Nouvelliste, Haiti

Aly Acacia, Le Nouvelliste, Haiti

Depuis une trentaine d’années, nous vivons le tumulte de la rue. Tous les enfants ayant grandi en Haïti, depuis 1986, ont été à différents égards exposés à la violence. Quel genre d’adultes formons-nous? Devrait-on s’étonner de leurs résultats scolaires ou de la lyrique de leurs chansons? La violence, dans le milieu universitaire, ne serait-elle pas la récolte de nos semences?

Et pourtant, nous devrons protéger nos enfants. L’enfance est caractérisée par l’innocence. Durant toute l’histoire de l’humanité, cette fragilité a été piétinée. Jusqu’à la Première guerre mondiale, les enfants n’étaient que des victimes, laissées pour compte.

Eglantyne Jebb, en 1919, marquée par les horreurs de la guerre, fonda à Londres, “Save the Chidren Funds” . Cette organisation a été créée pour protéger les enfants victimes de la guerre, et leur venir en aide. Grâce à sa ténacité, son empathie et son intelligence, aidée de sa sœur, Dorothy Buxton, elle contribuera à un nouveau regard de l’humanité sur les enfants.

Supportées par la Croix rouge internationale, les deux sœurs militantes aboutiront à un acte révolutionnaire, pour l’époque: la Déclaration de Genève, sur les droits de l’enfant. C’était en 1924.

65 ans plus tard, en 1989, l’ONU consacrera la reconnaissance de l’enfant comme une entité à part entière dans la Convention relative aux droits de l’enfant.

«Parce que les enfants sont plus vulnérables que les adultes, parce qu’ils n’ont ni droit de vote, ni influence politique ou économique, parce que le développement sain des enfants est crucial pour l’avenir de toute société, le monde s’est doté, en 1989, de la Convention internationale des droits de l’enfant».

Des 54 articles qui la composent, trois devraient retenir particulièrement notre attention, vu le contexte de la permanence conflictuelle déployée, chez nous, depuis 1986:

1-Le droit d’aller à l’école.2-Le droit des enfants d’être protégés de la violence.

3-Le droit des enfants de ne pas faire la guerre et de ne pas la subir.

Officiellement, Haïti n’est pas en guerre. Mais des conflits violents s’y déroulent en permanence, depuis 31 ans. Le peuple revendique sa dignité, son droit à une existence décente. Cette légitimité ne pourra jamais être remise en question. Par contre, j’en appelle à la responsabilité des dirigeants étatiques, les forces économiques et les membres des partis de l’opposition, pour user de leur leadership, et de leur capacité à construire.

La promesse de changement présentée à la nation devient un alibi permettant aux perdants de remettre en question une victoire, ou à un présumé gagnant de consolider sa victoire. Et le chemin le plus court pour atteindre le pouvoir semble être la rue. Au diable les élections. D’ailleurs l’électorat, lui même, s’érode. Nos dernières élections de cette décennie n’ont pas pu mobiliser 30 % de la population en âge de voter. D’emblée, nos chefs font face à 80% d’indifférents, de déçus ou de mécontents. Il devient tentant d’aller chercher quelques milliers de manifestants, s’autoproclamer représentant du peuple et dicter sa volonté au pays. La recette se complète, par un certain nombre de manifestations en y mettant la violence nécessaire. Tout cela, au nom du même peuple qui l’a répudié aux élections quelques mois ou années auparavant.

En 31 ans, les rares victoires sont individuelles et claniques, le changement demeurant une promesse inatteignable. Mais, à tous coups, c’est la société civile la victime, les enfants en particulier. Au pire du cycle de la violence, entre 2004 et 2007, le kidnapping des enfants et le viol rentreront dans la stratégie de lutte des «sauveurs du peuple».

Tous les pays qui connaissent des conflits violents permanents expérimentent la misère. La violence instrumentée pour gravir les échelons personnels retarde l’avancement des pays qui s’y engouffrent.

«Entre 2003 et 2007, dans les rapports du Secrétaire général, les enfants victimes de conflits armés (…) ont été signalés dans 16 territoires, dont Haïti».

Plus récemment, en 2015 et 2016, l’incendie d’écoles à Torbeck, Léogâne et Gonaives démontre cette insouciance vis-à-vis du droit à l’éducation. Combien de jours d’école les enfants, en Haïti, surtout dans la région métropolitaine, ont-ils ratés? Que dire, chers lecteurs,de ces appels à la grève émaillés de menaces, allant jusqu’à suggérer aux parents qui envoient leurs enfants a l’école d’écrire les noms de ceux-ci sur une partie visible de leur corps, afin de pouvoir identifier le cadavre décapité.

La protection des enfants devrait être le souci de chacun et la volonté de tous. La société, vous, moi, nous devrions les défendre contre la violence des adultes.

L’agenda revendicatif de la population n’en sera pas pour autant relégué aux oubliettes, puisqu’il est évident que les injustices et iniquités de notre société ne peuvent plus être cachées.

Mais la voie de la violence ne porte pas de fruits. Et si on faisait la prévention de la violence par la promotion de la paix? Vœu pieux, dites-vous? Je crois plutôt que c’est un défi à notre portée…

La littérature sociologique,fortement influencée par la vison marxiste de la société, et la vision pessimiste des grandes religions présentant l’être humain, comme fondamentalement mauvais, nous ont conditionné à choisir la guerre comme solution pour résoudre les conflits.

Nous avons tendance à croire que le monde est mauvais et malintentionné, sauf soi-même et un petit groupe, arbitrairement choisi. Changeons notre regard sur l’humanité et la planète changera. Cessons d’hypothéquer l’avenir, avec nos guerres qui n’apportent que chaos car, le futur n’est point à nous, il appartient à nos enfants.

Le Nouvelliste, Haiti

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