Les vraies causes de la régression d’Haïti

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Les carences et anomalies de l’État haïtien peuvent en grande partie expliquer les difficultés sociopolitiques et économiques que traverse le pays. C’est aujourd’hui sa capacité à garantir l’ordre et la cohésion sociale qui est en jeu.

Beaucoup d’entre nous tendent à confondre État et gouvernement. Au quotidien, on entend « nèg la se leta li ye », « monsieur c’est l’État ». L’État, c’est une forme d’organisation politique qui administre de manière souveraine un territoire, autour d’une nation, formée par les habitants dudit territoire et leur culture. Le gouvernement, lui n’est autre qu’un exécutant, et l’on attend de lui qu’il veille à représenter et respecter les valeurs et lois qui émanent de l’État, qui ne devraient être autres que celles du peuple, de la nation.

L’État comme le gouvernement reposent sur la notion de la légitimité. Si la légalité pouvait s’entendre comme le respect des lois en vigueur au sein du pays et de la société, la légitimité, elle, tient à l’essence démocratique de notre organisation politique et administrative. Autrement dit, le respect que nous devons tous à notre Constitution et l’architecture juridique qui en découle sont une chose. Le bien-fondé et l’adéquation entre ce texte fondateur qu’est la Constitution et nos consciences citoyennes en sont une autre.

Ainsi, lorsqu’une ère politique touche à sa fin dans une nation, c’est parfois la Constitution toute entière qui doit être revue, pour refonder l’État tout entier en fonction des attentes du peuple. Des assemblées constituantes ont ainsi vu le jour durant la dernière décennie dans de petits pays sudaméricains tels que la Bolivie ou l’Équateur, signe d’un besoin de renouveau des pactes sociétaux, de contrat social, dirait Rousseau.

En Haïti, nous n’en sommes pas là, du moins pas encore. Toutefois, les difficultés rencontrées dans le simple fonctionnement de notre système électoral laissent à penser que les courroies démocratiques entre le peuple, le gouvernement et l’État sont à revoir.

Le délabrement de notre système électoral ne doit pas seulement être vu comme un dysfonctionnement temporaire. Il est devenu un obstacle criant à la légitimité des gouvernements successifs de notre pays. Celui-ci est dû à des carences de professionnalisme et d’infrastructures appropriées, certes, mais aussi aux influences partisanes et au fétichisme du pouvoir qui érodent à chaque élection la crédibilité de notre démocratie. Cela concerne probablement 70 % des élections qui ont eu lieu dans le pays depuis les années 90 à nos jours. Comment les citoyens peuvent-ils placer leur confiance ou mandater un président s’ils ne sont pas sûrs de la fiabilité du scrutin auquel ils participent ? C’est là la légitimité démocratique du gouvernement qui est en jeu et, par la même, celle du bon fonctionnement de l’État.

Pour ne pas nous perdre en définitions théoriques, partons de notre quotidien. Si les rues de notre capitale ne sont pas éclairées la nuit, doit-on en déduire qu’en Haïti il est considéré comme normal de vivre et circuler la nuit sans électricité ? Faut-il comprendre que l’État n’est pas assez puissant pour assurer l’éclairage de nos villes ? Ou qu’il n’en fait pas une priorité, alors qu’elle en est une pour la population ? Mises à part toutes les considérations qui pourraient être faites sur la gestion de nos ressources et la bonne allocation ou non des budgets d’investissement à l’exécution de travaux basiques pour la dignité des Haïtiens, il se pose au fond une problématique quant à la correspondance des agissements des gouvernements avec les attentes des citoyens. Encore faudrait-il pour cela que nous votions pour un programme d’action et d’engagements et non seulement pour hisser une personnalité au poste de président.

En d’autres termes, le renforcement des institutions étatiques et de la légitimité de leurs agissements ne peut être exigé sainement par les citoyens si ceux-ci ne contribuent pas à créer certaines conditions d’exigibilité. Pour revenir à notre exemple de l’électricité, il va de soi que si les usagers ne payent pas leur facture d’électricité ou leur raccordement au réseau électrique, leurs exigences en matière d’extension du réseau manquent elles même de légitimité. D’autre part, si les demandes des citoyens ne sont pas recevables par ce qu’il n’existe pas d’interface entre le gouvernement et eux-mêmes pour qu’elles soient exprimées, c’est à son tour le gouvernement qui voit sa légitimité mise en cause.

Ces considérations peuvent devenir embarrassantes pour tout gouvernant peu scrupuleux qui se dédie à agir sans consulter, oui, mais pas forcément paralysantes, notamment si le système administratif et démocratique de l’État en vigueur le lui permettent. Le Parlement, le Sénat, la Justice devraient en ce sens être les garde-fous des fondements constitutionnels de la feuille de route de chaque gouvernement et plus encore, de la légitimité de ses agissements. À présent si ces pouvoirs se voient cooptés par le pouvoir exécutif, alors c’est chose vaine et le citoyen lambda est relégué au désarroi et à l’incompréhension (incompréhension des pouvoirs publics et par les pouvoirs publics).

En somme, nos problèmes et hésitations actuels sont à traiter depuis la souche. Il est temps que les Haïtiens prennent conscience du risque qu’affronte le pays quotidiennement et que chacun commence à jouer leur rôle protagonique dans la construction et l’exigence de nouveaux standards pour l’Haïti de demain.

Un pays n’ est pas fait uniquement d’une personne ou un groupe de personne. Haïti c’est nous tous, il est temps d´agir, d’arrêter de voir la présidence comme une opportunité de richesse et de pouvoir. Les Haïtiens doivent exiger de vraies politiques publiques, en matière de dotation d’infrastructures sur notre territoire, de sécurité civile, alimentaire, de santé et de conditions basiques pour notre bien-être quotidien. Le président est là pour répondre à ces demandes, il faut donc lui faire sentir avec force et clarté, avant de statuer sur son efficacité ou sa valeur morale. Bien audelà des élections en elles-mêmes, seul cet exercice démocratique quotidien peut permettre de jauger les capacités d’un élu.

Et avant de vouloir relever un président de ses fonctions ou de transformer l’État et la Constitution nous devons Haïtiens et Haïtiennes, prendre part activement à la vie publique de notre pays : non pas tous devenir des politiciens, mais si des citoyens actifs, conscients de nos enjeux locaux et nationaux et responsables de la légitimité de nos demandes. Pour cela, les pouvoirs publics doivent penser à de nouvelles formes de consultation et de débat, pour devenir plus légitimes que par le simple résultat des urnes et ne serait-ce que par simple respect envers leurs concitoyens en démocratie.

Tels sont les défis que le nouveau président et le peuple haïtien doivent aujourd’hui relever, à l’heure où ils font à peine connaissance.

 Armelle Viaud, Le National Haiti.

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