Lettre Ouverte aux Ingénieurs Militaires Haïtiens

 

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photo : haitiangroovemedia.com

Jeunes amis,

Par l’intermédiaire de son Premier ministre, le gouvernement intérimaire d’Haïti a salué votre travail à l’occasion de votre récent déploiement dans le sud du pays pour aider les victimes du très dévastateur cyclone Matthew. Vous vous êtes signalés par votre dévouement et votre efficacité, ouvrant des routes d’accès aux personnes et ressources dépêchées au secours des nombreux sinistrés. Je trouve qu’il a été de bon ton que le gouvernement actuel vous rende cet hommage. Il faut aussi reconnaître le mérite de l’équipe dirigeante qui avait précédemment conclu avec l’Équateur l’accord de coopération grâce auquel vous avez pu recevoir une formation d’ingénieurs et de militaires.

Je voudrais à mon tour vous adresser un salut patriotique et fraternel, car je vois dans ce fait la concrétisation de certains souhaits que j’ai maintes fois publiquement exprimés quant à l’orientation, la préparation, la mise sur pied et l’utilisation d’une nouvelle institution militaire mieux adaptée aux besoins de notre pays. Mon épouse, Marie-Thérèse, a beaucoup contribué à ma décision de rédiger ce texte, pour m’avoir convaincu que, vu mes prises de position connues, je ne pouvais rester indifférent à cette occasion de témoigner mon appréciation, comme l’ont fait beaucoup d’autres Haïtiens sur les journaux et les réseaux sociaux.

Tout en pensant prioritairement au sort de ceux qui souffrent encore des dégâts causés par l’ouragan Matthew, mon intérêt particulier concerne le potentiel de cette nouvelle expérience avec vous comme embryon d’une nouvelle armée. Celle-ci peut être développée aux fins de participer aussi à la reconstruction urgente des infrastructures, aux travaux d’irrigation, de structures sanitaires, d’agriculture, d’alphabétisation et autres, en fournissant une main-d’œuvre d’appoint aux professionnels haïtiens dans tous ces domaines de la vie nationale. Face à la présence indésirable et inutile des militaires onusiens déployés depuis des années dans le pays, des voix se font de plus en plus entendre pour la mobilisation d’une nouvelle armée haïtienne, qui existe en principe dans notre Constitution.

Nouvelle armée dans le vrai sens, strictement régie par les règlements, qui malheureusement ne furent guère appliqués ou respectés autrefois. N’importe quel diplômé de l’Académie Militaire devait savoir que les abus de pouvoir, le meurtre, le vol et la mauvaise conduite étaient explicitement interdits et sanctionnés par le Code de Justice Militaire en vigueur jusqu’à la dissolution de l’ancienne armée. Certains comportements tolérés ou même encouragés ont terni l’image de cette institution aux yeux du public, et celui-ci a encore des raisons de nourrir des doutes jusqu’à ce qu’une nouvelle armée nationale se montre capable de se comporter correctement. Bien rares sont les pays où l’armée n’a jamais connu de tristes épisodes dans son histoire. Le métier des armes est à double tranchant, et le danger de dérapage côtoie toujours la gestion des problèmes, quand il ne s’agit pas de corruption pure et simple. On peut en dire autant de plusieurs forces de police. L’exemple des brutalités policières récemment enregistrées aux États-Unis pourrait être, aux yeux des partisans de formules extrêmes, une occasion de dire qu’il y a lieu de démanteler toutes les supposées forces de l’ordre à travers ce pays, comme on l’a fait de l’armée en Haïti. Imaginez ce qui se passerait ensuite. Chez nous, même à ses moments les plus sombres, l’armée assurait encore une certaine paix des rues qui n’existe plus depuis son démantèlement. Cette tranquillité relative a cédé la place aux lynchages les plus cruels, aux enlèvements contre rançons, à l’intensification du trafic de drogue et à toutes sortes de crimes politiques ou crapuleux, malgré la présence de la PNH plus nombreuse, mieux payée et mieux équipée que l’armée qu’elle a remplacée.

Durant les années soixante, plus d’un ouragan avait frappé le pays. Des unités des Garde-Côtes furent alors dépêchées autour de la presqu’île du Sud. Je me trouvais à bord d’une d’entre elles, en qualité d’officier exécutif et de navigateur, et je revois le soulagement d’une population côtière où nous avons débarqué de la nourriture, des médecins civils et militaires, ainsi que des scouts des deux sexes accompagnés de soldats devant assurer l’ordre dans la distribution des secours. Récemment, un tollé a accueilli l’arrivée de soldats dominicains envoyés par leur gouvernement pour sécuriser les convois d’aide aux sinistrés haïtiens du dernier cyclone. J’ai, dans un premier temps, éprouvé comme plusieurs compatriotes une grande réticence à l’idée des bottes dominicaines sur notre sol. Ensuite, pensant aux victimes qui crevaient de faim et de froid jusqu’à parfois chercher refuge dans des grottes, je me suis raisonné et j’ai rengainé mes émotions. Je savais d’expérience le rôle que peut jouer le soldat dans les situations d’urgence, en raison même des devoirs et sacrifices personnels inhérents à l’institution militaire. Outre les dominicains, d’autres militaires étrangers sembleraient avoir accompagné les secours envoyés par leurs pays respectifs, avec moins de difficultés que ceux de notre république voisine. La leçon claire est qu’il nous faut disposer d’une armée nationale à côté de notre police, non seulement pour les urgences, mais aussi, espérons-le, pour participer aux tâches d’utilité publique en temps d’accalmie, y compris la préparation de jeunes Haïtiens et Haïtiennes à la défense du territoire, dans le cadre du service national civique prévu par la Constitution.

C’est cet espoir que j’entrevois dans votre engagement comme nouveaux militaires et dans la validation de votre rôle par les pouvoirs publics. Félicitations et courage à vous, jeunes soldats, de la part d’un très ancien confrère qui aurait aimé pouvoir être encore parmi vous, dans la perspective d’un brillant avenir de reconstruction et de dignité qui fera de vous les fiers descendants de ceux qui, par leur bravoure, leur sang et leurs muscles, nous ont autrefois forgé un pays.

Salut, vaillants Soldats.

Teddy Thomas
teddythomas@msn.com
Le 4 novembre 2016

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