L’exemple de Mandela

 

Nelson Mandela n’avait jamais voulu d’un piédestal. Il est pourtant devenu un héros universel et un géant de l’Histoire. De sa cellule pénitentiaire à Robben Island, il avait provoqué l’unanimité à travers le monde contre l’apartheid, le plus abject régime d’oppression des Noirs depuis l’esclavage. À sa mort, presque sans note discordante, tous les dirigeants et tous les peuples du monde ont reconnu en lui un homme modèle. Nombreux sont ses ennemis d’autrefois, dont certains restent encore cantonnés dans un village d’Afrique du Sud où ne vivent que les Afrikaners, qui ont joint leurs voix au concert d’éloges saluant la mission de ce grand du vingtième et du vingt-et-unième siècle. Au soir de sa vie, son ancien geôlier, avec qui il s’était lié d’amitié, est venu lui rendre visite en se faisant accompagner de sont petit-fils qu’il tenait à présenter à Mandela.

 

Pourtant, Mandela ne se considérait pas comme un être exceptionnel. Il avait la réputation de tourner en dérision les témoignages personnels de ses admirateurs. Il se raconte qu’une fois, quelqu’un lui fit une réflexion sur son éventuelle entrée au paradis. Mandela de répondre qu’il aurait alors besoin de toute l’aide de son ami Desmond Tutu, archevêque sud-africain, pour détourner l’attention de Saint-Pierre au moment où il devrait franchir le seuil.

 

Boxeur amateur, avocat de métier, rompu à la discipline de la lutte armée, ce prix Nobel de la paix ne s’était signalé par aucune aptitude hors du commun, mais il s’est imposé par sa stature morale et la force de son caractère. Il en fut d’autant plus proche de chacun de nous, qui peut trouver en lui un idéal de vie et un modèle. Alors qu’il nous est plus difficile de nous identifier à ceux qui ont brillé dans des domaines scientifiques, professionnels ou autres, nous pouvons voir en Mandela un être qui a actualisé le potentiel humain présent en nous tous, en transcendant les tendances mesquines ou de bas étage dont notre nature humaine n’est pas forcément condamnée à rester prisonnière.
Imaginons un monde où existent des centaines ou des milliers de Mandela, chacun agissant dans sa sphère privée ou dans l’arène publique en fonction des circonstances et de ce qu’il y a de plus élevé dans son humanité. Permettons-nous de croire que cela est possible, si nous nous efforçons de transcender en nous-mêmes l’égoïsme, la haine et la peur, dans les petites et les grandes occasions, à l’image de Nelson Mandela. Ce sera alors un monde meilleur.

Malgré son rôle de catalyseur, Mandela ne s’est jamais attribué le mérite d’avoir lui-même mis fin à l’apartheid. S’adressant à une foule de concitoyens peu de temps après sa libération, il eut à les remercier de leur bravoure et de leur persévérance. « C’est grâce à vous, leur dit-il, et grâce à tous ceux qui ont donné leur vie dans la lutte, que je peux aujourd’hui me tenir ici. » Mandela était trop modeste de sa personne pour se poser en leader incontournable. Parvenu au pouvoir, il n’a pas dirigé en révolutionnaire. Il se savait alors le personnage le plus apte à réussir la transition et à mettre son pays sur les rails de l’unification sans poussées de violence. Ayant achevé son mandat présidentiel unique, il a  tranquillement confié la relève à ses successeurs. Mandela se considérait comme un être humain qui n’avait rien d’exceptionnel, sauf qu’il faisait des choix justes et courageux face à des circonstances spéciales. Il a ainsi atteint une stature exemplaire.
Le monde progresse non seulement par des redressements sociaux, des percées scientifiques et des avancées économiques, mais aussi grâce à l’action de personnages historiques qui ont laissé des exemples capables d’inspirer aux autres des comportements qui, à leur tour, peuvent déboucher sur de grandes choses. Lors de la cérémonie organisée au stade de Soweto durant la semaine précédant les funérailles de Mandela, on a vu l’actuel président américain, dans un geste inédit, aller serrer la main au président cubain. Ce témoignage symbolique est porteur. Il démontre le profond respect d’Obama pour celui à qui il était venu rendre hommage, ce Nelson Mandela qui aurait lui-même probablement fait ce geste dans de pareilles circonstances. Souhaitons qu’à l’instar du rapprochement entre la Chine de Mao et l’Amérique de Nixon, cette poignée de main marque le point de départ d’un rapprochement longtemps souhaité entre ces deux pays voisins, mais ennemis historiques.

Mandela est devenu une inspiration universelle. Il avait pourtant débuté comme un opprimé en raison de son appartenance à la race noire. Grâce à lui, la discrimination raciale a été en partie vaincue, mais cela veut seulement dire que des barrières institutionnelles ont été renversées en Afrique du Sud. Il en reste encore beaucoup d’autres, notamment en ce qui a trait aux clivages socioéconomiques. Mais en général, en ce qui nous concerne comme Noirs de par le monde, le dernier rempart se trouvera au fond de notre mentalité, car jusqu’à présent, beaucoup d’entre nous ne se sentent encore valorisés que lorsqu’ils se pensent acceptés, appréciés, voire aimés par ceux des autres races. Là aussi, nous avons du travail à faire. Non que nous devions nous-mêmes donner dans l’arrogance et traiter avec hauteur ceux dont l’apparence physique est différente de la nôtre. Mais nous devons vraiment et profondément nous accepter nous-mêmes pour ce que nous sommes, sans ressentir le besoin d’être assimilés à ceux qui nous ont méprisés pour se sentir en droit de nous opprimer. En s’imposant comme lui-même, Mandela a forcé le respect des hommes et des femmes de toutes les races. Assumons aussi notre authenticité, en ce que nous pouvons faire de mieux dans notre vie, et en nous améliorant sans cesse. C’est au prix de cet effort que nous réaliserons pleinement notre potentiel et que nous pourrons apporter notre contribution unique à l’humanité. L’exemple du dépassement et de l’autoperfectionnement de Mandela aura alors vraiment produit son plein effet.

 

Teddy Thomas

Le 12 décembre 2013
e-mail : teddythomas@msn.com

 

 

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