L’hypocrisie du corps social haïtien face à la corruption généralisée.

La Constitution

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Contre le gaspillage des fonds publics, la grogne ne finit pas… La consternation est encore à son comble : l’opinion publique ne digère pas que sénateurs et députés aient reçu, chacun, un million et trois cent cinquante mille gourdes, à titre de subvention, pour la saison pascale. Et le tout fait, apparemment, une somme colossale. Mais, une somme puisée, et ce n’est pas banal de le souligner, dans le budget du parlement haïtien. Quelle vigilance marque l’opinion publique haïtienne dans les arbitrages budgétaires intersectoriels ? Quel groupe de pression regarde, en amont, comment les ressources disponibles sont distribuées à l’intérieur de chaque secteur ? Faut-il être toujours réactif ? Si la corruption dérange tant, pourquoi n’est-on jamais proactif ?

Très certainement, la corruption porte atteinte à la légitimité de l’État. Et on le sait. Très certainement, on connaît le lien causal entre la pauvreté, la corruption et la construction de la démocratie. Et l’histoire récente, immédiate et inachevée du pays montre que les politiciens haïtiens savent en tirer profit jusqu’à amener la population à se distancier de tout ce qui est économie du savoir, jusqu’à soulever la population contre les intellectuels, jusqu’à faire l’apologie de l’inaptocratie. Quel rêve de progrès collectif peut-on porter quand on arrive à admettre que la compétence est un mal qu’il faut extirper, qu’être intellectuel est synonyme d’absence d’honnêteté et que, parallèlement, l’ignorance et la grivoiserie sont des vertus ? Comment parler de corruption institutionnalisée en Haïti sans avoir le courage d’indexer l’électorat haïtien ?

1.L’électorat haïtien, axe central de la corruption généralisée

Il n’y a pas de doute que l’électorat haïtien d’aujourd’hui, dans son ensemble, encourage la corruption en choisissant de placer à différents échelons des pouvoirs publics des gens impliqués dans des activités illicites, dont le commerce de la drogue et la traite des personnes. Aucune interrogation sur les coûts et le financement des campagnes électorales. Quelle (s) motivation (s) à dépenser pour se faire élire ?

L’électorat haïtien sait parfaitement que, pour tirer profit des investissements lors des campagnes électorales, certains d’entre ceux et celles qui deviennent dirigeants n’auront d’autre recours que l’appropriation du patrimoine national pour un usage privé et le détournement de fonds public. Et quand, au niveau des circonscriptions, les populations réclament des faveurs malsaines et très coûteuses de la part des membres du législatif ? Les grands parlementaires sont ceux qui savent profiter des largesses de l’exécutif pour donner à l’électorat l’illusion que le développement des zones qu’ils représentent vient d’eux et d’eux seuls. Comment se plaindre, dès lors, de pots-de-vin dont ils bénéficient, de l’extorsion, de la fraude, des malversations qui font partie de leur quotidien ? Hypocrisie, quand tu nous tiens !

On aura beau expliquer que des études théoriques et empiriques, traitant objectivement de l’incidence de la corruption, aboutissent, en général, aux conclusions que celleci freine la croissance économique et décourage l’investissement étranger direct, qu’elle détourne les recettes de l’État et réduit les dépenses sociales, qu’elle diminue l’efficacité des règlements officiels, qu’elle favorise l’impunité des coupables et réduit l’intégrité des pouvoirs publics, qu’elle porte atteinte aux droits de l’homme… et on aura une réponse exprimée quasiment de cette manière : la politique n’est plus ni moins qu’une affaire de deux “C” (complot et corruption).

2. Bonne gestion versus séparation du gâteau

Les citoyens ont le droit de demander des comptes sur les chèques émis aux parlementaires totalisant apparemment 76,000,000.00 gourdes à l’occasion de la fête pascale. Ils sont en droit de demander “ pourquoi cet argent n’est pas remis directement aux collectivités territoriales ? ”. Et aucun sénateur ne peut se sentir offusqué jusqu’à proférer des mots obscènes contre eux… Mais, l’esprit des messages qui circulent sur les réseaux sociaux indique que ce qui est réclamé, c’est le droit à tous de participer à la dilapidation des fonds publics. On ne questionne ni ce à quoi l’argent est destiné ni le canal par lequel on le fait passer : même dans l’hypothèse d’une gestion rigoureuse, cet argent ne servirait, après tout, qu’à des intérêts électoralistes. Du paternalisme politique. On n’exige pas que cet argent soit dépensé, ne serait-ce que selon les normes comptables, en attendant que cette pratique cesse. Qu’on rende publics les critères de distribution de pareilles subventions à la population et qu’on mette à contribution les structures de l’État préposées à cet effet. On ne réclame ni transparence ni reddition de compte en la matière…

Combattre la corruption, c’est avoir l’oeil ouvert… La grande corruption n’est pas seulement dans les avantages accordés par l’État en matière de subvention. Elle est aussi dans la fraude ou d’autres avantages en nature. Elle ne se situe pas seulement au niveau des recettes publiques.

Questionner la corruption, c’est aussi regarder du côté des marchés publics, là, où, les potsde- vin influent sur le choix des fournisseurs de biens et de services à l’État et sur les modalités exactes des contrats d’approvisionnement et leur renouvellement au cours de l’exécution des projets. Questionner la corruption, c’est aussi avoir à l’oeil les pouvoirs publics quand ils ne répriment pas les activités illégales comme le trafic illicite de drogue ou quand ils favorisent indûment une partie au détriment de l’autre, dans le cadre de procès ou d’autres actions en justice.

N’est-ce pas que le guide de référence du PNUD intitulé UNDP Source Book on Accountability, Transparency and Integrity propose, à l’instar de Robert Klitgaard, spécialiste, une équation simple qui résume les causes de la corruption : Corruption = (Monopole + Discrétion) – (Redevabilité + Intégrité + Transparence) ?

 Jacques Yvon Pierre, Le National Haiti.

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