L’indignation est-elle une réponse ?

Frantz Toussaint, Politologue – socioéconoFrantmiste., Expert en politiques publiques et relations internationales, Photo LinkedIn

Frantz Toussaint, Politologue – socioéconomiste., Expert en politiques publiques et relations internationales, Photo LinkedIn

Le tollé est immédiat suite aux propos du président américain Donald Trump qualifiant certains pays africains et Haïti de « pays de merde ». Quiconque est haïtien doit en effet se sentir choqué, blessé et humilié par ces propos tant ils sont déplacés, méprisants et haineux ! L’indignation, légitime et compréhensible, sort par les pores ouverts de tous les Haïtiens. Nous sommes tous à fleur de peau, soucieux de trouver à travers l’histoire et de sortir de nos tiroirs quoi que ce soit qui puisse démentir les propos avilissants et insultants de M.Trump !

De qui vient l’insulte et que recèlent ces propos ?

Donald Trump a pratiquement lancé sa campagne électorale en stigmatisant et en insultant systématiquement les immigrés. Celui qui était alors candidat aux primaires des élections américaines pour le parti Républicain n’a pas hésité à qualifier tous les Mexicains de voleurs et de violeurs ! Il s’en est aussi pris systématiquement, avec le même dédain, aux autres populations d’immigrés vivant aux États-Unis.

C’était bien le signal qu’il envoyait à une partie de son électorat que l’Amérique blanche serait de retour avec son élection, et qu’il était prêt à provoquer n’importe quel scandale capable de satisfaire les appétits de sa base. Rien n’est trop ni trop peu !

Élu, M. Trump ne se soucie guère de faire la différence entre sa personne et ses nouvelles fonctions. Or, quand on a été élu aux plus hautes responsabilités pour représenter un peuple, un minimum de réserve et de décence s’impose… A propos, le moins qu’on puisse dire c’est que les propos de M. Trump ne font honneur ni à la fonction présidentielle ni au peuple américain qui l’a élu pour diriger ses destinées !

Ses propos enfreignent les normes les plus élémentaires de respect qui régissent les relations entre les peuples. De ce simple point de vue, ses propos sont à déplorer.

Ses propos ne sont pas toutefois qu’un simple dérapage. Ils traduisent la pensée de celui qui les a tenus et visent à fidéliser sa base. Ainsi, au moment où les ressortissants haïtiens se sentent stigmatisés et blessés dans leur chair et leur orgueil de peuple, des adeptes de certains courants de pensée se frottent les mains, aux États-Unis et ailleurs. Les propos dédaigneux de M. Trump ont des échos au-delà des frontières de l’Amérique! Ils viennent apporter une nouvelle pierre à l’édifice du racisme et à l’idéologie suprémaciste blanche. Et ceci n’est ni un fantasme de l’esprit ni une extrapolation. M. Trump a d’ailleurs ajouté: pourquoi ne pas cibler plutôt des pays comme la Norvège ? »

Et des voix d’horizons divers s’élèvent pour le respect et la décence.

Les déclarations de M. Trump ont fait bondir pas seulement les Haïtiens. Beaucoup de personnalités, dirigeants étrangers et anonymes ont élevé la voix pour condamner des propos indignes et scandaleux. D’aucuns rappellent que Haïti a participé aux côtés des États-Unis dans sa lutte pour l’indépendance. D’autres précisent que le fondateur de la ville de Chicago, Jean Baptiste Pointe du Sable, est haïtien. Certains ont tenu à rappeler que les États-Unis ont occupé ce pays pendant 19 ans, de 1915 à 1934. Sur ce point, leur goût pour la merde ne peut pas être remise en question.

Et après l’indignation ?

Point besoin d’être mage pour savoir que ces genres de scandales qui défraient la chronique et font les gros titres de la presse se dégonflent assez rapidement comme des ballons de baudruche. D’ici quelques jours, personne n’en parlera. De surcroît, leurs auteurs et adeptes auront engrangé leurs bénéfices : banaliser le racisme et donner le champ des sympathisants de plus en plus décomplexés.

Entre-temps, le plus consternant sera de constater que la réalité en Haïti n’aura pas changé. Et c’est là le vrai débat et le mobile de cet article.

1- Nous vivons trop ancrés dans le passé, totalement insouciants du présent et pas du tout tournés vers l’avenir !

La prouesse d’Haïti universellement reconnue est le fait d’avoir défié avec succès tout un puissant système esclavagiste et proclamé l’Indépendance. Une prouesse bonifiée et exaltée, d’autant plus que les nouveaux libres ne se battaient pas seulement pour leur indépendance, mais pour celle des autres peuples opprimés du continent américain. C’était une révolution humaniste et altruiste.

Pourtant, cet héritage a déjà longtemps été hypothéqué par notre myopie dans la gestion économique, sociale et politique du pays. Nos entêtements nous empêchent de nous hisser à la hauteur des défis et de saisir les opportunités que nous avons encore,à portée de main !

Tous les peuples ont connu des moments de gloire dans leur existence. Mais cela ne suffit pas pour se faire un place dans le concert des nations et gagner le respect des autres.

Aujourd’hui, on ne parle plus du fordisme aux États-Unis, même si Henry Ford garde toujours sa place dans l’esprit des Américains. On s’évertue davantage à évoquer les nouveaux champions comme feu Steve Jobs, Jeff Bezos ou encore Marck Zuckerberg pour leurs capacités à innover, en créant de nouveaux produits et en fournissant de nouveaux services, mieux adaptés aux besoins de leur temps et aux évolutions de leurs sociétés.

Aujourd’hui, on n’évoque plus l’Angleterre comme le champion de la révolution industrielle. Pourtant cette révolution a changé la vie de maintes générations. S’il reste encore quelques bastions industriels en Angleterre, la ville de Londres à su se transformer pour devenir la première place boursière d’Europe.

– Et nous, qu’avons nous fait depuis 1804 pour être à la hauteur des ambitions et sacrifices de nos ancêtres ?

– Sur quoi nous sommes-nous mis d’accord en tant que peuple ?

– Quel est le plus petit dénominateur commun qui peut mettre ensemble tous les Haïtiens ?

– Quel projet de société avons-nous pour les 5 à10 ans à venir, basé sur nos moyens ?

2- Nous vivons dans un constant déni de réalité. Nous pensons envoyer de la poudre aux yeux de tout le monde sans même nous saupoudrer.

Le marché de la Croix-des-Bossales : le constat est désolant pour quiconque emprunte le boulevard Jean-Jacques Dessalines et passe devant lemarché de la Croix-des-Bossales. C’est la plus grande zone d’approvisionnement de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. Pourtant, quand on y passe, on voit davantage les immondices qui s’amoncellent en lieu et place des marchandises. L’attention est davantage retenue par des porcs qui déambulent, mangent et défèquent à proximité des produits qui vont dans nos assiettes ! Pourtant, cela ne semble pas suffisant pour soulever notre indignation!

Les conurbations de Carrefour et Martissant : presque tous les habitants de la capitale, décideurs ou non, société civile ou groupes protestataires, nous empruntons parfois les routes du Sud. Point de passage obligé : Carrefour et Martissant. Qui, même d’un regard furtif, peut ignorer les conditions dans lesquelles croupissent nos concitoyens ? Le spectacle est ahurissant, avec pour fond du décor la boue pestilentielle, les déchets et animaux qui cohabitent avec des humains. Et ceci ne semble pas suffisant pour nous révolter !

Le Théâtre National : l’art est un des vecteurs les plus puissants de communication et, de loin, le meilleur ambassadeur que puisse avoir un peuple ! À cela, Haïti en sait quelque chose, tant notre force artistique et notre puissance créatrice sont universellement reconnues. Parallèlement à la création artistique, les lieux de représentations culturelles sont choyés, soignés et protégés dans tous les pays. Et chez nous ? Avez-vous vu dans quel environnement fonctionnent notre Théâtre national ? Et cela ne suffit pas pour nous indigner ?

L’exil forcé vers l’Amérique du Sud: c’est peut-être un épiphénomène pour certains. Le sujet est souvent évoqué d’ailleurs avec légèreté et ironie. Pourtant il est le reflet d’une société en faillite, incapable d’offrir des alternatives économiques et sociales viables à ses enfants. Face à cette vague inquiétante d’exil forcé, qui a un plan en matière de politiques publiques à la hauteur de l’angoisse et du désespoir de nos concitoyens ? Quel projet crédible existe pour stopper cette hémorragie sociale dans 2 ou 3ans ?

À l’heure de l’instantané et de Google Earth, si M. Trump prend une photo satellite pour montrer au monde le marché de la Croix-des-Bossales, où serions-nous dans l’échelle de l’indignation ? Il pourrait aussi ajouter qu’à quelques encablures de là s’installe notre Parlement ! Nos législateurs – quand ils tiennent séance – empruntent cette voie tous les jours…

Si M. Trump prend une photo satellite de Carrefour et de Martissant, en indiquant que nos politiciens et élites empruntent régulièrement cette voie pour aller se détendre sur les plages, est-ce que cela soulèverait autant notre indignation ?

Si M. Trump montre sur Twitter une photo de notre Théâtre national et son environnement immédiat, serions-nous capables de le démentir ?

3- Point besoin d’une autre révolution. Juste un réveil, un sursaut et une prise de conscience collective !

Point besoin d’être un héros pour s’attaquer à ces vrais défis. Point besoin d’être révolutionnaire pour articuler une vision et élaborer un projet fédérateur capable de sortir le pays de l’urgence constante et de l’indigence rampante. Il nous faut une révolution de la pensée et dans nos comportements. Un sursaut citoyen, une prise de conscience minimale que nous nous sommes liés par notre destin de peuple peu importe nos appartenances sociales, nos affiliations politiques ou nos conforts économiques !

S’indigner c’est bien. Ne pas prêter le flan à la stigmatisation et à l’insulte, c’est mieux. Réagir et démontrer que nous sommes capables d’assumer, enfin, notre destin commun de peuple est la seule vraie indignation. C’est ce qui devrait être notre priorité et notre grand chantier pour le présent et l’avenir.En sommes-nous capables ?

En tout cas, c’est seulement à ce prix que nous pouvons éviter à nos enfants et nos petits-enfants d’ être traités comme nous de descendants de pays de merde, et de savoir envoyer un jour littéralement de la merde au visage.

Port-au-Prince, 14 janvier 2018.

Frantz Toussaint, Politologue – socioéconomiste., Expert en politiques publiques et relations internationales

toussaint08@yahoo.com.,  Le Nouvelliste, Haiti.   http://www.lenouvelliste.com/public/index.php/article/181940/trump-haiti-lindignation-est-elle-une-reponse

 

 

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