L’ONU : la carnavalisation de l’histoire.

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Les Nations unies, depuis la création de sa charte en 1945, a établi l’Assemblée générale qui tient un rôle prépondérant, le seul organe délibérant, décisionnaire et représentatif de toute l’Organisation internationale dont les membres s’élèvent à 193 pays. Cette Assemblée examine et approuve le budget, procède à l’élection des membres du Conseil de sécurité, nomme le secrétaire général, étudie les principes de coopération pour le maintien de la paix et de la sécurité internationale, discute de toutes questions entrant dans le cadre de la charte ou se rapportant aux pouvoirs et aux fonctions des autres organes, entreprend des études relatives à la coopération internationale, dans le domaine politique, le droit international, le respect des droits de l’homme et de la femme et dans les domaines économique, social, humanitaire, culturel, éducatif et sanitaire.

L’Assemblée générale qui se réunit chaque année de septembre à décembre pour examiner les rapports en suspens des commissions, en profite pour faire défiler les représentants des pays, des membres permanents du conseil jusqu’aux autres qui y parviennent par un processus de rotation annuelle. Ainsi, en cette occasion, New York devient-il le véritable centre névralgique du monde, le coeur de la géo-économie et de la géo-politique, un immense réceptacle où s’agitent des pulsions multiples qui travaillent notre planète, en alimentant tous les vieux conflits et même les plus récents qui la traversent, dangereusement.

Instance de négociations bilatérales, multilatérales et à prétention consensuelle, l’ONU, que l’on compare souvent au père Noël, parvient toujours à identifier et à étudier les authentiques interrogations, crises et enjeux qui divisent la terre, sans pouvoir y apporter de véritables réponses ou solutions miracles et durables qui transcenderaient le seuil verbal.

Nous avons vu défiler au cours de cette 72ème Assemblé cette année à l’ONU d’innombrables délégations, nous avons écouté des discours concernant de nouveaux projets de développement durable, de l’environnement, de production de nouvelles sources d’énergie renouvelable , autant que de nouvelles recommandations pour la coopération internationale et pour la promotion des libertés fondamentales. On s’est rendu compte que cette recherche traditionnelle du consensus onusien pour le maintien de la paix n’a pas fait l’unanimité cette année. Certains discours agressifs et belliqueux ont permis à des leaders de se distinguer ou plutôt de voler la vedette aux autres. Certes, c’est déjà bien loin le temps où la Corée du Nord souhaitait la victoire du candidat républicain Donald Trump à la présidence américaine. C’est vrai que Kim Jong-Un, l’homme fort de la Corée du Nord, via son site de propagande, avait affiché son soutien au milliardaire américain. Il estimait que ce nouveau candidat était un bon choix pour les électeurs américains. Il avait également reconnu son rôle d’avant-coureur qui pourrait libérer les Américains vivant dans la peur quotidienne d’une attaque nucléaire de la Corée du Nord. Surtout que Trump, même à travers ses discours au vitriole durant la campagne, avait trouvé quelques minutes pour déclarer son intention de parler au dirigeant nord-coréen afin d’essayer d’arrêter le programme nucléaire de son pays. En revanche, Kim Jong-Un détestait Hillary Clinton, « la grosse tête », qui ne voulait que renforcer les sanctions contre le régime.

Trump, avant, pendant et après la campagne, et même à la maison blanche s’est révélé un grand champion de l’ambiguïté et de la contradiction. Mais, on ne croyait pas qu’à la tribune de l’ONU, il ne s’engagerait qu’à faire valoir la puissance de feu de l’armée américaine qui recevra cette année une enveloppe budgétaire de 700 milliards et qui s’est déjà hissée au niveau de l’hyper-puissance de notre planète. On va renforcer à l’excès son arsenal afin qu’elle puisse disposer d’une force inimaginable et incomparable, sans même prendre en compte ses alliés, les autres pays membres de l’Otan. À cause de son inlassable politique anti-terroriste, les États-Unis, selon le président, demeurent « la seule force du bien » qui lutte sans doute contre « les forces du mal » pour sauver notre humanité. Hélas, les mythes fonctionnels ou les utopies mobilisatrices réussissent, particulièrement bien aux USA. Discours aux accents protectionnistes, nationalistes qui prouvent que l’Amérique ne tient qu’aux résultats et non pas à l’idéologie. Maintenant que les mots deviennent inutiles et tombent en obsolescence, ils doivent céder la place à l’action. C’est dans ce contexte que Donald Trump, qui rêve d’une présidence impériale, a violemment attaqué la dictature coréenne lors de l’Assemblée générale de l’ONU. Au cours de son discours iconoclaste, le président a menacé de détruire totalement la Corée du Nord qu’il qualifie de régime voyou qui mérite d’être puni pour ses nombreuses violations et qui constitue une véritable menace pour le monde. On s’interroge aussi sur la nature des déclarations d’un président américain ,lancées à partir de la tribune de l’ONU, où l’on ne parle traditionnellement que de démarches consensuelles , de patientes et d’inlassables tentatives de négociations pouvant conduire à la paix.- que cette dernière demeure insaisissable ou non.

On peut sans doute comprendre les profondes frustrations de l’homme le plus puissant de la planète qui n’a pas réussi à tenir au pays et dans le monde international les promesses solennelles d’une ère nouvelle. Les idées centrales de la nouvelle administration ne sont guère novatrices ; d’autant plus qu’elles s’accompagnent d’une rhétorique exaspérante. Elles sont contestées presque partout dans les rues et même combattues par le camp républicain au sénat et à la chambre des représentants. Potus(1) n’épargne pas l’Iran de ses diatribes et paraît très proche d’une remise en cause de l’accord signé par les grandes puissances avec Téhéran pour encadrer et contrôler le programme nucléaire iranien. « L’accord nucléaire de 2015 est l’un des pires auxquels les États-Unis n’aient jamais participé. Nous ne pouvons pas laisser un régime meurtrier continuer ses activités déstabilisatrices », dixit le président. S’il comprend que l’accord a freiné la vitesse d’exécution du programme nucléaire iranien, il ne pourra empêcher une éventuelle mise en place devenue inévitable. Même cette politique unique de collaboration de l’administration américaine avec la Russie de Poutine n’a pu décoller. Les sanctions du Sénat américain imposées à la Russie ruinent l’espoir de réaliser ce rapprochement « fraternel » inédit, si cher à Trump. Alors que ces nouvelles sanctions menacent sérieusement l’ensemble des relations entre Moscou et Washington, Il y a tant de dossiers d’ordre international-géopolitique oblige- qui requièrent et même imposent une collaboration même minime de ces grandes puissances rivales.

Si le premier ministre israélien, Benyamen Néthanyahou , a salué la prestation de Trump, comme la plus courageuse jamais entendue depuis des décennies d’expérience à l’ONU, l’Iran l’a identifiée comme un discours de haine du président qui se trouve prisonnier de l’accord sur le nucléaire qu’il ne peut annuler

si facilement. Le Venezuela, après de sévères critiques américaines, croit avoir relevé de son côté de fortes traces de racisme trumpien, caractéristique indivisible du conservatisme républicain des dernières années. Emmanuel Macron , le président français, semble avoir brillamment passé son oral onusien , en prenant surtout le contrepied de toutes les affirmations et confirmations agressives de monsieur Trump. Il a opposé une forte dose de multilatéralisme à l’unilatéralisme protectionniste de l’hôte de la maison blanche. C’est qu’il a déjà compris que l’espoir américain de dénucléarisation de la Corée et de l’Iran ne relevait que de l’illusion ou mieux, d’un volontarisme résigné. Les exercices militaires permanents des États-Unis et de la Corée du Sud, avec missiles à l’appui, ne contribuent qu’à augmenter la menace pour la stabilité régionale et globale et comporte de sérieux risques de dérapage. Le pôle de tension mondiale se déplace vers l’Extrême-Orient et atteint un niveau de dangerosité incomparable, quand les missiles nord-coréens et les bombardiers furtifs américains se croisent presque dans le ciel.

Quelle que soit l’étroitesse des rapports historiques, traditionnels et actuels entre la France et l’Amérique, la vision du monde de ces deux entités diffère. Malgré de nombreuses affinités, de profondes dissimilitudes subsistent et se sont affirmées voire confirmées à l’ONU. De Trump, la menace de destruction totale de la Corée du Nord par un déluge de feu. De Macron, la proposition de prendre le chemin du retour aux négociations. Il se prononce contre toute intervention militaire. Clairement. En face de la menace de l’élimination de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran, Macron pense que ce serait une lourde erreur et une grande démonstration d’irresponsabilité ou une sorte de lacune de civisme planétaire. Malgré les catastrophes subies récemment par les Américains par de puissants ouragans successifs, Trump a fait silence sur l’accord de Paris et de toute discussion relative au climat, à l’environnement et aux émissions de gaz à effet de serre ; alors que Macron ne souhaite pas détruire un pacte entre les États et les générations. Face aux crises urgentes, il faudra, selon lui, s’orienter vers des solutions collectives par un processus d’ensemble et dans une perspective véritablement multilatérale. C’est un constat d’évidence. Le président français nous convie à éviter la guerre des mots, rhétorique guerrière, sinon toute surenchère verbale qui pourrait nous conduire vers un cataclysme planétaire : un suicide collectif irrémédiable.

Les pays émergents et d’autres moins influents, appartenant au Tiers-Monde ou au Quart-monde, ne peuvent entraîner la destruction de notre monde. Cependant, leur lutte, plus authentique vise d’abord et surtout la survie dans ce nouvel ordre mondial qui a pourtant peur de l’autre et qui se soucie bien moins de sa précarité et même de son existence. De cette pléthore de petits pays que la nature semble punir de manière continue se distingue Haïti ; un État-nation au passé héroïque et au présent stoïque qui a voulu partager ses préoccupations essentielles par la voix de son président M. Jovenel Moïse. Alors que beaucoup d’interrogations perdurent sur son origine, son mentor, son idéologie, son appartenance, ses actions et sa culture politiques, il s’avère plus important aujourd’hui de dégager la quintessence de son discours à l’ONU.

Tout y est presque. C’est très difficile de rejeter cette prise de parole inclusive des plus importantes problématiques de la vie nationale d’Haïti. Après les salutations, remerciements et voeux d’usage, le président débute en reconnaissant la nécessité de l’adaptation de l’ONU aux réalités contemporaines. Sa raison d’être vise surtout à l’amélioration des conditions de vie de tous les habitants de la terre et au règlement pacifique de tous les conflits. Haïti aussi, de son côté, soutient toute initiative qui entraîne à la résolution des crises. Cela explique l’engagement du pays contre la prolifération nucléaire, notre intérêt au cas de la Syrie, au conflit israélo-palestinien, au dialogue indispensable entre le Venezuela et le reste du monde. On applaudit chaleureusement le dénouement heureux du conflit armé colombien. Les enjeux environnementaux occupent une place de choix dans l’agenda du pays. Les ouragans qui se succèdent, frappent les Antilles, Antigua et Barbuda , la Dominique, mais aussi le Texas et la Floride, des États étatsuniens. Le Mexique a eu deux puissants séismes qui ont fait beaucoup de victimes et atteint un niveau de destruction incroyable. C’est ce qui rend l’accord de Paris de 2015 sur le climat encore plus important. Si les désastres naturels nous menacent toujours, les actions des hommes et des femmes en multiplient les effets sur l’environnement. Leur comportement importe autant pour le salut de l’humanité. Si on s’engage dans une lutte contre la corruption, on fait autant la promotion et le renforcement de la démocratie, de l’économie, par la stimulation du secteur privé et de l’investissement international et des législations favorisant les affaires. On promeut la santé, l’énergie, la justice et la sécurité publique. Il est urgent d’offrir une alternative à l’expatriation massive des Haïtiens et Haïtiennes et surtout à celle des jeunes, les garants de l’avenir de notre État-nation. À la fin de 13 années d’un généreux engagement de la communauté internationale à Haïti, L’ONU, responsable de l’introduction du choléra au pays nous laissera une enveloppe de 40.5 milliards de dollars pour enrayer l’épidémie qui a déjà fait 10.000 victimes. Notre pays regorge d’enfants sans pères. Puis-ce que l’ONU a admis et reconnu la culpabilité des soldats de la Minustah d’actes d’exploitation et de violence sexuelle contre la gent féminine haïtienne ; est-ce qu’on aurait pu les traduire en justice en plus d’une compensation appropriée aux victimes ?

Si le gouvernement de Jovenel Moïse proclame que la stabilité politique et sociale est le premier des biens et que le peuple haïtien devrait être le premier responsable de son existence et de son développement, c’est déjà un bon argumentaire. Cependant, on ne peut ignorer l’aspect légal des violations des soldats de la force de L’ONU. Et, je ne déclare pas ici qu’on a essayé de le faire. On ne va pas croire non plus que les coupables se seraient punis eux-mêmes. Est-ce que l’État haïtien est assez fort et indépendant pour entreprendre de pareilles démarches ?

Si une force de police s’avère indispensable dans une cité policée ou civilisée, en revanche, on ne peut entériner le retour de l’armée au pays sous le prétexte que son existence est garantie par la Constitution ; et qu’on saura lui trouver et assigner de nouvelles missions plus acceptables-Est-ce que la police ne pourrait pas les remplir- ? On doit reconnaitre et déplorer au cours de notre histoire que les corps armés, l’armée, la gendarmerie, la garde d’Haïti et la milice n’ont servi qu’à renforcer les dictatures les plus obscurantistes, responsables de génocide sur notre terre. Est-ce une imposition inéluctable de l’international au pays ?

Une forte, constante et dangereuse dynamique de carnavalisation de l’histoire et de banalisation de la désastreuse réalité socio/politico/ économique croît dans le monde international et aussi au pays de Dessalines Le Grand. Elle émascule toute velléité citoyenne tendant à remonter vers la lumière. Cependant, si les pays riches peuvent s’offrir le luxe de perdre ou dissiper l’énergie patriotique du collectif, Haïti, état-nation qui semble s’immobiliser depuis la chute de la dictature en 1986 , ne peut plus retarder, diminuer ou ignorer l’attente et l’espoir de ses citoyens et citoyennes d’avoir une terre habitable et vivable qui promeut et défend la dignité, la décence et les droits fondamentaux de tous.

Frantz-Antoine Leconte, Ph.D., Le National Haiti

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