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Mon passage au lycée des Cayes dans les années 60

Mon passage au lycée des Cayes dans les années 60

 

Élèves du lycée Philippe Guerrier dans les années 60, mon amie Lisette et moi allions étudier sur le wharf, très tòt le matin, en préparation de nos examens de philo. Assises sur un banc près de la mer ou sur l’une des grues du quai, nous étalions nos manuels, répétant et écrivant, alors que nos rires et « odyans » se mêlaient au bruit des vagues dans le calme lumineux des matins nouveaux.

 

Le soir, mon groupe d’étude comprenait des camarades, dont je garde un souvenir fraternel, et avec lesquels j’avais travaillé l’année précédente à l’époque où le gouvernement décréta la fermeture des  écoles pour raisons politiques. Commençant par des révisions d’histoire d’Haiti que guidait mon frère Carl, nos études couvrirent ensuite d’autres matières d’examen, et se poursuivirent discrètement, lorsque le pouvoir interdit les rencontres de groupes non-autorisés. J’habitais alors à côté de l’une des entrées de la Régie du Tabac, fief de l’establishment duvaliériste. Je me souviens du jour où, réunis comme d’habitude dans une salle du rez-de-chaussée de la maison, nous sommes restés je ne sais combien de temps dans un silence absolu, les pieds remontés sur nos chaises, alors que des employés de la Régie conversaient sur notre porche, séparés seulement de nous par de courtes portes-fenêtres.

 

Nouvelle élève au lycée à la prochaine rentrée des classes, je me suis retrouvée en philo avec une vingtaine de condisciples, dont mes camarades de la rhéto et deux autres filles ; l’une qui partit au cours de l’année, et l’autre, Lisette. Grande fut ma surprise, le premier jour, de trouver une salle garnie seulement de tableaux noirs sur les murs, et vide de meubles, à l’exception du bureau et de la chaise du professeur. Perplexe, j’observais mes condisciples debout, assis sur les embrasures des fenêtres, ou circulant tout simplement dans l’immeuble pour revenir qui, avec une chaise, qui, un pupitre, avec lesquels on s’arrangeait tous à la guerre comme à la guerre. Ceux d’entre nous qui apportèrent ensuite en classe du mobilier de maison dûrent prudemment y inscrire leur nom, car il fallait parfois aller récupérer ailleurs une table ou une chaise mystérieusement « empruntée ».  Le mobilier scolaire régulier arriva un peu plus tard.

 

Au début de l’année, la plupart de nos professeurs s’acquittaient de leur tâche avec compétence et sérieux. Les titulaires d’histoire et d’espagnol, Philippe Jocelyn et Raymond Morpeau, nous inspiraient notamment un respect inconditionnel. Maître Jocelyn fut le seul de nos professeurs à pouvoir nous ordonner de nous tenir debout en classe pour manquement à la discipline ; expérience que j’ai vécue une fois. Je me souviens particulièrement du jour où il illustra son exposé sur l’insurrection de Praslin de documents historiques contenant, entre autres, mon nom de famille. Athlète local à la force légendaire, Maître Morpeau n’éleva jamais la voix en classe et se montra d’une courtoisie parfaite que lui rendaient ses élèves. Par contre, l’un de nos professeurs, dont le cours de la dernière heure du vendredi matin n’était heureusement pas sujet aux examens écrits, ne se présenta jamais en classe. Malgré plusieurs semaines de vaine attente de notre part, la direction du lycée n’y fit rien et ignora tout aussi bien notre départ pour la maison durant cette présumée heure de cours.

 

Au fil des mois, les retards et absences, sans explication aucune, de certains de nos professeurs s’accumulèrent au point où, pour combler le temps, une sorte d’ensemble musical se développa parmi nous. Sous la direction de notre camarade Djab, représentant le maestro Nemours Jean-Baptiste — saxophone imaginaire y compris, d’autres instruments tout aussi imaginaires se mirent de la partie accompagnés de vocalisations appropriées et d’encouragements parfois bruyants du reste de la classe. Cela nous valait le courroux de Maître Alexandre, notre professeur de math et de physique, aussi censeur de l’établissement. Fatigués de ces pertes de temps répétées, notre classe cessa de se présenter à l’école le matin à certains jours, pour ne s’y rendre que l’après-midi pour les cours de math et de physique. Au beau milieu d’une de nos séance de « jazz » en attendant Maître Alexandre, le voici qui surgit, furieux, et nous renvoie de l’établissement, nous enjoignant de n’y revenir qu’accompagnés de nos parents. Ceux-ci, imbus de la situation, acceptèrent de nous laisser travailler seuls ou en groupe, et aucun ne se présenta au lycée. Après une ou deux semaines de cet état de choses la direction convoqua une réunion de parents et accepta de dialoguer avec nous, étudiants.

 

Ce n’était qu’un leurre. « Vous êtes venus trop tard, dans un monde trop vieux », offrit le directeur en guise d’accueil. Il nous convoqua ensuite à son bureau et, en réponse à nos doléances, nous annonça que si nous n’acceptions pas de rentrer en classe, il écrirait un rapport à Port-au-Prince pour transmettre nos noms comme étant des grévistes. Sous le régime de François Duvalier, ce n’était pas peu dire !  Nos réactions aux absences des professeurs continuèrent donc à l’intérieur de l’établissement : les séances de « jazz » reprirent de plus belle et une fois même on se mit à faire le tour de la cour de récréation à bicyclette, dans un tintamare de sonnettes. Des élèves, curieux, sortirent de leurs classes et Maître Alexandre, dont j’avais nommé la fille, se précipita directement vers moi. « M pral pale papa w pou ou! » me lança-t-il, tout en nous intimant à tous l’ordre de remiser les bécanes et de rentrer en salle de classe. De retour à la maison en fin de matinée, je pris les devants, racontant à mes parents ce qui venait de se passer. « N al pwovoke moun!…» commença mon père. Ma mère, qui avait participé à la réunion des parents avec la direction du lycée, intervint immédiatement : « Ces jeunes gens ont raison, » dit-elle, « ils ont été traités injustement. Ils ont le droit de protester. » En fin de compte, tout se termina en queue de poisson. Nos séances de « jazz » continuèrent jusqu’à la date officielle de la fin de nos cours. Maître Alexandre ne souffla mot à mes parents et nos bons rapports reprirent, une fois terminée mon année au lycée.

 

Les choses empirèrent plus tard, m’a-t-on dit. Comme partout ailleurs dans le pays, politique et intimidation envahirent davantage la vie de l’établissement. J’espère qu’il n’en est plus de même aujourd’hui. Je me rapelle encore nos uniformes (lors facultatifs pour la philo), notre hymne du matin qui nous rattachait au passé tout en affirmant notre expérience communautaire :

 

« Toi dont nous gardons la mémoire

Ton règne ne fut que de jours

Il fut assez long pour la gloire

Ton nom nous restera toujours

Fondateur de notre lycée

Pour ce bienfait pour nous sans prix

Nos voix te diront chaque année

Ô Guerrier, sois béni ! »

 

Le chante-t-on encore ?

 

Éternellement jeunes dans ma mémoire, je revois mes condisciples d’alors. Plus encore, je garde l’espoir de lumineux matins d’Haiti où toutes les femmes pourront choisir, sans crainte, de se rendre seules, à l’aube, près de la mer et partout ailleurs.

 

A ma mère, et aux éducatrices cayennes Yolande Labossière, Armelle Rameau et Yva Youance, en ce jour international de la femme.

 

Marie-Thérèse Labossière Thomas

8 mars 2007

thesydescayes@yahoo.com

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