Noël sans le Champ de Mars.

Champ de Mars.

Champ de Mars.

« 24 desanm la a pral tounen òtel », lâche un marchand d’eau, sourire en coin, au milieu des arbres qui peuplent la surface de ce qui reste de la place Alexandre Pétion. Ici, où des bambins, nombreux en période des fêtes fin d’année, s’esclaffaient et papotaient naguère de tout et de rien, il n’y a ni sapin de Noël, ni arbre de Noël, sinon les vestiges des bâtisses construites depuis la Carifesta mais démolies en début de semaine. Entre une allée où grandissent des herbes sauvages, l’odeur fraîche des pneus et autres objets calcinés qui enveloppt l’espace, un couple s’enlace. Sur un perron. « Je ne suis pas malade et j’en suis ravi mais je ne vois pas de fête », lance le jeune homme, bottes Timberland, t-shirt bleu délavé, sous un latanier, à deux pas d’un autre couple plutôt circonspects sur les bords.

En ce mercredi 21 décembre, la magie de la Noël ne se sent pas, ne se vit pas mais plutôt agonise dans les parages du Champ de Mars. En plein cœur de Port-au-Prince. En contrebas, au pied de la statue buste d’Alexandre Pétion, des badauds, dégoulinant de sueur, se donnent à cœur joie à une partie de foot. « Je pensais qu’on réparait la place du temps où elle n’était pas ouverte au public », glisse l’un d’eux, entre deux soupirs. Mais, d’un optimisme candide, le gaillard pense qu’elle sera mise à neuf avant les fêtes. Du déni ? Pour l’heure, aucun ouvrier n’y est à l’œuvre, aucun engin de la mairie non plus. La place, là où s’entassent en vrac des souvenirs de plusieurs générations, là où la vie s’égayait à pareille époque et où les gagne-petit avaient pignon sur rue, est blafarde et aucun horizon de lumière n’est en vue.

Les invétérés fêtards vont donc devoir se résigner. La place Pétion, souligne le maire de Port-au-Prince, ne sera pas réhabilitée avant la Noël. « Les places ne dépendent pas pour l’heure de la mairie. C’est le pouvoir central qui s’en charge », enchaîne Youri Chevry, joint au téléphone mercredi. Surréalisme ? L’édile, d’une précision d’orfèvre, tente de parer à toute mésinterprétation. « Cela date depuis l’organisation de la Carifesta. L’État central n’a pas encore payé les employés. Ce sont ces derniers qui ont mis le feu, mardi, à la place Pétion en signe de protestation », explique Youri Chevry, avec moult détails. Il dira plus tard qu’une étude devant aboutir à l’électrification de celle-ci est en cours.

Youri Chevry ne pouvait pas être plus clair. Mais le dos à son propos, de l’autre côté de la rue Magny, sur la place Dessalines, des attroupements de jeunes mobilisés par des jeux de hasard en disent long sur l’appauvrissement de l’offre culturelle au centre névralgique de Port-au-Prince : le Champ de Mars. Des monticules de fatras habitent les lieux. On ne hume point l’atmosphère de la fête. Soisson, assis sous un arbre avec d’autres amis, est rouge de colère. «Ils ne sont pas Haïtiens. Ils sont pour la plupart en dehors du pays pour les fêtes et l’état de la place ne leur dit rien», assène l’homme, prenant une gorgée de “tranpe” dans le cup de l’un de ses congénères. Eux, quoiqu’ils n’aient pas le cœur à la fête, font la «fête», se «détendent» avec une bouteille de “kleren”, l’une des rares fenêtres ouvertes aux plus pauvres vers le plaisir du boire.

Sur la place Henri Christophe, le décor est pareil. Un peu plus bas encore, la Tour 2004, dont la construction n’a jamais été achevée en raison des convulsions politiques de 2004 qui ont chassé Aristide du pouvoir, est privée des feux de Noël. La chaleur, la gaieté de vie que charrie la Noël est si loin du Champ de Mars. Guirlène, dont le mari administre une retouche à l’aide d’un marteau à l’étal familial, presque en face de la faculté d’ethnologie, résume à elle seule l’état d’esprit général qui prédomine: « Même si rien ne laisse prévoir que la Noël sera belle et achalandée, on se résigne. C’est la fête quand même.» Mais elle est tout de même consciente d’un fait: «Plus il y a d’activités, plus c’est mieux pour les petits marchands.» Ici, on est très loin des pérégrinations des uns, des attroupements des autres. Bref, très loin du brouhaha habituel symptomatique à pareille époque.

Place des artistes, l’exception?

Seul éclat de lumière sur le tableau, la Place des artistes. Elle ne se départit pas de sa réputation. Les échoppes, pour la plupart flanqués de sapins de Noël, distillent le souffle de la fête. Des décibels vomissent des chansons idoines. Les premiers clients, les premiers buveurs commencent à arriver en ce mercredi après-midi. «Ils vont être beaucoup ce soir», annonce un propriétaire, fidèle à l’œuvre. Mais, s’empresse-t-il de souligner, c’est la routine ici. Pour lui, ce n’est point le symbolisme du moment qui va drainer les clients sur cette place. La question est plutôt l’envie des gens de festoyer à leur manière. Il n’en dira pas plus. Ni sur les autres places dans le voisinage qui semblent mourantes, ni sur ceux qui se contrefoutent de ces fêtes de fin d’année qui ne seront pas, dans ce contexte de crise postélectorale larvée, des meilleures…

Juno Jean Baptiste, Le Nouvelliste Haiti

No comments yet.

Leave a Reply