Peut-on décréter l’état d’urgence après le temps de l’urgence ?

Lemoine Bonneau, Le Nouvelliste

Lemoine Bonneau, Le Nouvelliste

En décrétant l’état d’urgence sur le grand Sud et l’état d’urgence environnementale, le président Jovenel Moïse s’est donné une couverture légale pour sauter les barrières administratives se rapportant à l’utilisation des 3.5 milliards de gourdes prévus dans le cadre de la réalisation de la Caravane du changement dans les trois départements du grand Sud. L’achat de matériels nécessaires et la signature de contrats avec des firmes de construction de toutes sortes ne seront pas assujettis à la procédure d’appel d’offres en raison  de cette disposition de l’état d’urgence. Les contrats se feront de gré à gré conformément à la loi sur l’état d’urgence. Quelle est l’opportunité de décréter l’état d’urgence pour ces trois départements  neuf mois après le passage de l’ouragan Matthew ? Il est certain que les besoins des populations de ces départements sont loin d’être comblés. Cependant, y a –t-il lieu de décréter l’état d’urgence neuf mois après l’ouragan ? En agissant de la sorte, l’équipe au pouvoir va permettre à l’opposition de questionner sur le bien-fondé de cette décision.

L’année dernière, l’ex-président Jocelerme Privert, en dépit de la gravité de la situation dans ces départements après le passage de l’ouragan Matthew, avait écarté l’option de l’état d’urgence en raison des critiques dont les gouvernements Bellerive et Lamothe avaient été l’objet  pour des dépenses qu’ils avaient effectuées et qui n’avaient aucun rapport avec  l’urgence en 2011 et en 2013 et des contrats qui avaient été signés de façon inimaginable. Des contrats signés de gré à gré avec des firmes dominicaines et haïtiennes pour des centaines de millions de dollars n’ont  jusqu’à présent donné lieu à la livraison des ouvrages. La Caravane du changement dans le grand Sud va-t-elle faire la différence là où les deux autres mesures de l’état d’urgence ont échoué au détriment des couches les plus défavorisées du pays ?

Tout compte fait, deux mois après avoir porté sur les fonts baptismaux la Caravane du changement dans la Vallée de l’Artibonite, le président de la République met le cap sur le grand Sud. De 197 millions de gourdes pour mettre en valeur 32 000 hectares de terre qui nécessitaient le curage de 197 canaux d’irrigation, l’aménagement de 100 km de routes et en transformant les infrastructures agricoles, le président de la République mobilise 3.5 milliards de gourdes pour changer l’image des trois départements, sévèrement affectés par l’ouragan Matthew en octobre dernier, à travers la Caravane du changement. Les actions dans le département de l’Artibonite étaient concentrées sur la production rizicole, dans ces trois départements, il en est autrement. Il s’agit de besoins sociaux de base qu’il convient de combler. Mis à part la relance de la production agricole qui occasionne une plus forte mobilisation de fonds, la construction de routes, de dispensaires, d’écoles, de logements sociaux figure au nombre des initiatives à entreprendre dans ces départements.

Tous les projecteurs seront dirigés sur cette caravane qui n’a pas droit à l’erreur. L’utilisation des trois milliards de gourdes dans ces trois départements va-t-elle permettre aux populations de cette région de préparer des lendemains meilleurs ou va-t-elle enfoncer davantage le pays dans le rang des plus corrompus ?

Lemoine Bonneau, Edito du Nouvelliste Haiti

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