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Police ou Armée ?

 

Nous voilà à la veille d’une importante échéance. L’actuel président d’Haïti, Michel Martelly, a décidé, malgré vents et marées, de rétablir, dès le 18 novembre prochain, les Forces Armées d’Haïti démobilisées en 1995 par le président d’alors, Jean-Bertrand Aristide. Cela semble être la question à l’ordre du jour, au point de supplanter, dans certaines réflexions, celle de la reconstruction, qui fut la priorité majeure depuis le tremblement de terre de janvier 2010. Faut-il nécessairement voir un conflit entre ces deux sujets de préoccupation primordiaux ?

La question du rétablissement de l’armée ne semble pas faire l’unanimité. D’un côté, des irréductibles qui, par action concertée ou en ordre dispersé, reprennent inlassablement leurs mêmes arguments sur ce que l’armée faisait de mal autrefois ; de l’autre, ceux qui souhaitent le retour de cette institution, symbole même, à leurs yeux, de notre souveraineté mise à mal par la présence de troupes étrangères sur notre sol ; celles-ci sont d’ailleurs accusées de viols sur mineur(e)s et d’être à l’origine d’une épidémie de choléra. Il n’y a jusqu’ici pas eu de référendum pour établir clairement la préférence majoritaire concernant la reconduction de l’armée d’Haïti. Toutefois, la détermination du chef d’État a récemment semblé infléchir l’opinion et Michel Martelly s’impose de plus en plus comme l’« homme fort » du moment, avec des sondages qui évoluent en sa faveur. Il a cependant contre lui une partie de l’opinion étrangère, plutôt attentive aux médias des États-Unis et de l’Europe, ainsi qu’une réticence chancelante de la communauté internationale.

L’un des thèmes les plus ressassés est la nécessité même d’avoir une armée en Haïti, à laquelle on oppose l’existence d’une Police Nationale qui, selon certains, devrait de préférence être renforcée. Pour avoir été militaire et fait largement un travail de police, je suis d’opinion que la police a sa vocation et l’armée a la sienne, et que c’est une erreur de confier à l’une le travail qui doit être fait par l’autre. Point n’est besoin de rappeler les abus commis par certains des membres les plus visibles de l’armée, ni les interventions intempestives de celle-ci dans la politique nationale. Pourtant, il est désormais reconnu que la police, même assistée de la Minustah, n’est pas à la hauteur, ni à l’abri de la corruption. Serait-il vraiment prudent de renforcer cette même police, souvent accusée d’abus et de crimes, et qu’est-ce qui l’empêcherait, livrée à elle-même, de répéter les mêmes exactions reprochées à l’ancienne armée ? Laissée sans contrepoids et seule détentrice de la force publique, peut-on affirmer que la police ne pourra basculer dans la politique partisane, les abus d’autorité et même faire des coups d’État ? Quiconque a récemment suivi les nouvelles internationales a pu voir, dans le cas de l’Égypte par exemple, les images d’une armée s’interposant physiquement entre des manifestants sans armes et une police qui leur tirait dessus. Des civils ont alors grimpé sur les tanks pour embrasser les soldats, à l’instar des foules haïtiennes qui, lors du renversement de Duvalier en 1986, avaient porté des militaires sur leurs épaules au cri de « Vive l’Armée ». À l’occasion de ce qu’on appelle aujourd’hui le printemps arabe, des officiers ont rejoint les rangs des protestataires et contribué de façon décisive à la victoire contre leurs dictatures et il se rapporte encore que, dans les rangs de l’armée syrienne, des militaires sont sommairement exécutés pour leur refus d’ouvrir le feu sur des manifestants désarmés. Plus récemment, des militaires syriens ont changé de camp et attaqué les forces gouvernementales pour appuyer les protestataires (New York Times du 27 octobre en cours).

Pour revenir à la question posée plus haut sur le conflit souvent évoqué entre le projet de rétablissement de l’armée et l’urgence de la reconstruction en Haïti, je dirai que la difficulté réside peut-être dans la façon de concevoir le problème. Pour cela, je renvoie le lecteur à un précédent article, largement publié et encore disponible sur demande (adresse au bas du présent texte), où j’ai fait part de ma réflexion concernant l’opportunité de rétablir l’armée dans les circonstances qui ont suivi le tremblement de terre de janvier 2010. L’armée que je préconise est une armée à la fois de défense territoriale et d’assistance au développement. Il ne s’agirait nullement de confier à l’armée la gestion des travaux de développement, mais de former les nouveaux militaires de telle sorte qu’ils soient prêts à fournir une assistance ponctuelle dans la construction d’écoles, hôpitaux, etc., ainsi que dans les travaux routiers, l’alphabétisation, les projets d’irrigation, l’agriculture et autres domaines. Leur présence dans le pays serait d’autant plus utile qu’ils constitueraient des effectifs immédiatement disponibles, disciplinés et aguerris par leur formation de soldats. En fournissant ainsi une main-d’oeuvre d’appoint sur les chantiers, ils aideraient à accélérer les travaux et contribueraient, à la longue, à l’économie du pays. Ces mêmes effectifs devraient aussi servir d’encadrement à la population dans un service militaire obligatoire, déjà prévu par la Constitution, pour parer à une éventuelle menace contre le territoire. Ils devraient aussi prêter main-forte à la police, là où cette dernière serait dépassée. On a ainsi vu l’armée jamaïcaine se porter au secours de la police, face à des trafiquants de drogue surarmés. Et comme, pour le moment, il est question d’affectations budgétaires, je ne vois pas pourquoi, avec une réduction des unités de la Minustah, les frais précédemment consacrés au maintien des soldats étrangers ne pourraient pas servir, de manière provisoire, à financer le rétablissement de l’armée d’Haïti ; si l’étranger veut bien nous aider, c’est à nous de décider comment utiliser cette assistance.

Dans le même article, j’ai aussi commenté l’aspect de la hiérarchisation de la nouvelle force militaire. Il me semblerait encore préférable de commencer avec un contingent de recrues sélectionnées en fonction de critères appropriés, partant à égalité de rang et de salaire, et laisser une hiérarchie se dégager à pied d’oeuvre, avec le temps et sous la recommandation d’un comité d’évaluation et de direction composé de personnes désignées à cette fin. Il serait alors possible de distinguer ceux qui se signalent par leur ardeur au travail, leur discipline, leur performance et l’aptitude au leadership. Autrefois, les grades se distribuaient selon l’ancienneté et même, il fut un temps, selon l’ancienneté et le mérite. Dans la présente conjoncture, imposer a priori un haut état-major et des cadres supérieurs comporterait pas mal de risques : favoritisme, corruption, culte du chef et même jalousie des collaborateurs. La nouvelle armée serait motivée par le patriotisme, l’esprit de justice et la capacité de travailler aux côtés de la population civile.

Police ou Armée ? Là n’est pas vraiment la question : il nous faut la police et l’armée.

À ce moment où l’histoire du pays nous interpelle pour de grandes décisions, nous avons l’occasion de penser nouveau et de dépasser les anciennes erreurs, ainsi que les vieux clichés. De même qu’il faut reconstruire le pays sur de meilleures bases qu’auparavant, il faut aussi repenser notre institution militaire. Même si les leçons d’hier doivent servir à éviter des écueils, elles ne devraient pas alimenter une peur d’instaurer chez nous une institution appelée à servir le pays et la population. Regardons vers l’avant, en exigeant de l’armée et de nos gouvernements l’attitude qu’il faut envers le peuple. Le passé ne doit pas obligatoirement déterminer à lui seul notre vision de l’avenir.

Teddy Thomas
Le 27 octobre 2011
teddythomas@msn.com

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