Pourquoi l’après-Trump a bel et bien commencé

Il y a les mots, et le non-dit. Cette confession de Laurence Tribe, un constitutionnaliste respecté : “Le 15 août 2017 restera dans les mémoires comme le tournant dans cette soi-disant présidence. C’est la première fois que j’ai le sentiment de pouvoir dire cela.” Ce billet d’un autre universitaire, dans le “Washington Post”, sobrement titré “Le président Trump doit s’en aller”. Ces démissions en série de PDG membres de deux comités consultatifs auprès de la Maison-Blanche, qui ont obligé le président à dissoudre lesdites instances. Ces tweets de Marco Rubio, ex-rival et sénateur de Floride : “Le blâme revient à 100% aux organisateurs des événements qui ont inspiré et déclenché l’attaque terroriste de Charlottesville”, et “les groupes suprémacistes blancs verront comme une victoire le fait de ne se voir assigner que 50% du blâme”. Ou encore la condamnation sans appel de Paul Ryan, le speaker de la Chambre des Représentants.

Le non-dit ? La mine de six pieds de long du général Kelly, secrétaire général de la Maison-Blanche, pendant la conférence de presse de son boss. Le “dégoût” et la “colère” publiquement silencieux, mais exprimés en privé par Gary Cohn, conseiller économique-clé de Trump et cheville ouvrière de son projet de réforme fiscale. La mine effarée, y compris sur Fox News, des journalistes et commentateurs à l’écoute des propos de Trump.

Vue de l’étranger, la journée du mardi 15 août a pu faire figure de énième dérapage d’un président disant ce qu’il pense, sans réfléchir. Mais il s’agit d’un de ces moments rares où il fallait vraiment être physiquement présent aux Etats-Unis pour ressentir la révulsion quasi-générale, la stupéfaction qu’ont suscité ses propos. Jamais un président des Etats-Unis n’avait volé au secours de suprémacistes néonazis, et Larry Tribe a raison : il y aura bel et bien un avant et un après 15 août 2017. En d’autres termes : l’après-Trump a commencé.

Impopularité historique

Il y avait des signes avant-coureurs. En politique étrangère, l’escalade verbale du président sur la Corée du Nord avait glacé tous les diplomates et responsables des administrations précédentes, accélérant une fuite des cerveaux du département d’Etat. En politique intérieure, Trump s’en est pris ces dernières semaines à son allié le plus important au Congrès, le leader du Sénat Mitch McConnell, l’accusant de ne pas avoir été capable de faire voter la réforme de l’assurance-maladie. Et son impopularité, avant même Charlottesville, avait atteint un record historique.

Mais son silence après la parade néonazie et l’attaque terroriste d’un jeune pro-Hitler ayant fait un mort, puis sa conférence de presse surréaliste ont ouvert en grand les vannes du rejet. Dans le monde des affaires, avec une désertion des PDG qui devrait s’accélérer, mais aussi dans l’Amérique politique, où le Parti républicain atteint la limite de ses talents contorsionnistes.

Ce n’est pas simplement un jugement moral – sur ce seul critère, il y a longtemps que la droite aurait dû le lâcher – mais un constat pragmatique : Trump est plus isolé que jamais, incapable de faire passer ces réformes dont la droite rêvait, encore moins de négocier des compromis avec les démocrates. Ironie du timing, sa conférence de presse du mardi 15 août devait porter sur le thème des infrastructures publiques, un sujet sur lequel un Trump “normal” aurait pu sans mal rallier des voix de gauche…

Alors ? La route sera sans doute longue, mais on ne voit plus comment Trump pourrait sauver sa présidence. On imagine mal les républicains choisir l’option nucléaire, c’est-à-dire le 25ème amendement de la Constitution, qui prévoit la possibilité de démettre le président en cas d’incapacité, ni même, à ce stade, enclencher une procédure classique d'”impeachment” (destitution).

“La responsabilité revient au procureur spécial Robert Mueller de révéler les méfaits [de Trump]”, estime David Rothkopf, l’auteur du billet au canon dans le “Washington Post”, mais lui-même n’exclut pas une présidence Trump allant jusqu’à son terme.

Lente, ou pas, la dégringolade ne fait plus de doute. Mardi 15 août, Donald Trump a passé un point de non-retour.

Philippe Boulet-Gercourt, Nouvel Observateur; France.

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