Pourquoi les pauvres ne se soulèvent-ils pas en bloc en Haïti ?

Haitiens en Transit.

« Il y a des hommes qui luttent un jour et ils sont bons, d’autres luttent un an et ils sont meilleurs, il y a ceux qui luttent pendant de nombreuses années et ils sont très bons, mais il y a ceux qui luttent toute leur vie et ceux-là sont les indispensables. » (Bertolt Brecht)

Je me pose trois questions, et je ne trouve personne pour donner une réponse : 1. Pourquoi les pauvres acceptent-ils en bloc leur sort en Haïti ? 2. Pourquoi ne s’indignentils même pas comme c’était le cas, il y a quelques mois, en Guyane? 3. Qu’est-ce qu’ils espèrent? Sans prétention de pouvoir répondre correctement à chacune de ces questions, je me baserai sur des mouvements sociaux haïtiens, des observations que j’ai faites, des discussions entendues dans une camionnette pour en faire des hypothèses, à la fin.

Des mouvements sociaux sectoriels

Juin 2010, soit environ six mois après le tremblement de terre du 12 janvier, en Haïti, plusieurs milliers de paysans organisent une manifestation pour protester contre le gouvernement accusé de distribuer des semences de la firme multinationale Monsanto. Ils étaient à Hinche, dans le Centre du pays. Vêtus de chemises rouges, chapeaux de paille à la tête, ils arboraient des pancartes et scandaient de slogans hostiles au Président Préval à qui ils réclamaient le départ de Monsanto qui avait fait un don de 475 tonnes de maïs hybrides aux paysans dans le cadre du projet Winner de l’Agence américaine pour le développement international (USAID, pour son sigle en anglais). Les paysans ont brûlé plusieurs sacs de ce maïs en criant « longue vie au maïs local ». Cette manifestation a été organisée à l’instigation du Mouvement Paysan Papaye (MPP).

Sur un autre registre, à Île-à-Vache, dans le sud d’Haïti, l’organisation « konbit peyizan ilavach » (KOPI) entreprend une mobilisation contre la décision du gouvernement haïtien de développer un projet dit de développement baptisé « Destination touristique Îleà- Vache ». Dans le cadre de ce projet, il a été prévu de construire un aéroport international sur une superficie de 2.6 kilomètres avec l’axe routier qui y mène, d’électrifier toute la zone environnante, d’ériger des hôtelsressorts (environ 1000 chambres), de faciliter la construction de 2500 villas, de mettre en place un centre et une radio communautaires, entre autres. Pour ce, le gouvernement prit un arrêté qui déclare « propriété de l’État » toutes les propriétés et terrains ayant fait l’objet de bail ou de transaction entre particuliers, de manière rétroactive c’est-àdire 5 ans auparavant. Ainsi, y a-t-il eu plusieurs milliers de cas d’expropriation. Alors, les paysans, à travers KOPI et l’appui d’autres organisations de la société civile, ont décrété une mobilisation qui a mis frein au projet du gouvernement sous la présidence de Michel Joseph Martelly.

Dans le secteur de l’éducation, 23 avril 2014, des enseignants entrent dans une grève illimitée et annoncent une mobilisation pour le 28 du même mois. Ils réclament le paiement intégral des arriérés de traitement des professeurs, un salaire de base de cinquante mille (50 000) gourdes qui devait figurer dans le budget national, la création de cafétérias dans toutes les écoles, trente-quatre pour cent (34%) du budget national consacrés à l’éducation, l’assurance pour les enseignants et enseignantes. La grève des enseignants donna lieu à des manifestations d’élèves des écoles publiques réclamant le retour des professeurs en classe. Ils prennent la rue par centaine pour réclamer du ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle (MENFP) le paiement des salaires des professeurs. Récemment, soit les huit (8) et neuf (9), mai, les enseignants ont décrété deux journées de grève. Deux mille sept cents (2700) professeurs disposent de leur lettre de nomination, ont travaillé, mais n’ont reçu aucun salaire pendant plusieurs mois, voire des années. Profitant de la grève des enseignants, les lycéens ont envahi les rues de Port-au- Prince pour réclamer la présence des professeurs dans leurs salles de classe.

Dans le secteur de la soustraitance, mai 2017, des ouvriers de différentes usines d’assemblage ont observé dans des « factories » à Carrefour et à Port-au-Prince un arrêt de travail pour exiger un ajustement salarial de 800 gourdes par jour soit un peu plus de douze (12) dollars (devise américaine). Cette mobilisation se justifie par le fait que le secteur de la soustraitance, dans le pays, est incapable de permettre aux travailleurs de s’assurer des services essentiels tels que la nourriture, le transport, les soins de santé, l’éducation de leurs enfants, le logement décent et un peu de loisirs. Plusieurs organisations syndicales telles que : la Plateforme syndicale des usines des textiles, la coordination des ouvriers haïtiens et la GOSTRA/ CTSP alimentent la mobilisation ouvrière. Mais la montagne n’a accouché que d’une souris : le Conseil Supérieur des Salaires (CSS) a simplement décidé d’octroyer 35 gourdes d’ajustement. Le président de la République vient d’y ajouter quinze gourdes, ce qui fait passer le salaire minimum à 350 gourdes, soit une peu plus de cinq (5) dollars par jour dans le secteur de la sous-traitance en Haïti. Il n’y a pas d’accord sur ce salaire de la part des centrales syndicales, ce qui laisse à penser que la mobilisation va continuer.

Enfin, septembre 2016 des dizaines de marchands (des) de la commune de Delmas prennent la rue, branches d’arbres à la main, sous un soleil de plomb, ils scandent des slogans hostiles au Maire Wilson Jeudy et exigent la construction d’un marché public. Le Maire avait pris la décision de les retirer dans la rue pour libérer des trottoirs transformés en marché public. Dans la même perspective, quatre mois après, au Champ-de- Mars, des artisans organisent une manifestation avec leurs oeuvres en main pour protester contre les opérations de déguerpissement effectuées par la Mairie de Portau- Prince. Bien d’autres secteurs ont organisé des mouvements de protestation, par exemple, les étudiants dans différents établissements d’enseignement supérieur (privé et public) qui se mobilisent séparément dans leur faculté soit pour dénoncer les conditions d’apprentissage, soit pour contester la hausse des frais de scolarité; ou bien des lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels (LGBT) qui manifestent contre l’homophobie tout en réclamant leurs droits à avoir des droits comme tout le monde notamment à se marier et à élever des enfants. Tous ces mouvements ont en commun de remplacer les revendications de classes par des réclamations sectorielles en fonction de leurs intérêts particuliers. C’est de la fragmentation sociale. Chacun dénonce les injustices dont ils sont victimes. La plupart des organisateurs de ces mouvements sont appuyés par des Organisations non gouvernementales, des fondations et des agences de défense des droits des paysans. Serait-ce la raison pour laquelle il n’y a pas de soulèvement en bloc? Ou bien y a-t-il d’autres facteurs d’explication? Je me réfère, pour tenter de répondre à ces questions, à certaines observations effectuées dans des quartiers de Port-au- Prince, et à des conversations suivies dans une camionnette.

Hypothèses sur l’incapacité des pauvres de se soulever en bloc

Je voudrais formuler trois hypothèses sur l’incapacité des pauvres d’organiser un soulèvement en bloc en Haïti dans le contexte du capitalisme actuel. Premièrement, je pense que l’incapacité des pauvres de se soulever collectivement pour transformer la société s’explique par leur division. Plusieurs institutions alimentent cette division. Deuxièmement, il existe une corrélation entre la misère sociale et l’incapacité de ceux qui en sont victimes de s’indigner. Contrairement à une certaine tradition théorique dans les sciences sociales qui postule que plus la misère des pauvres augmente, plus la révolution est proche, je pense, la misère extrême voire l’indigence ne peut pas contribuer en soi à la transformation radicale. Troisièmement – et c’est une hypothèse transformative – je pense que l’agrégation politique des classes populaires est une des conditions du soulèvement social devant déboucher sur une autre formation sociale et économique voire un autre système.

La concurrence dans les activités économiques de subsistance divise

Je vois devant les devantures de chaque maison ou presque, dans les quartiers populaires, des marchandises : bonbons, biscuits, savons, petits sacs de charbons, des vivres, des fruits et légumes, du savon de toilette, de l’huile de cuisine, du riz dans des sacs à l’effigie du drapeau des États- Unis, des vêtements et chaussures usagés communément appelés « pèpè». Je vois des hommes et des femmes qui longent les rues avec leurs marchandises sur la tête, invitant les consommateurs à en acheter. Ceux qui vivent à l’intérieur des quartiers sortent pour exposer leurs produits sur le trottoir. On dirait que les trottoirs ne sont pas faits pour les passants, encore moins pour des personnes handicapées et des personnes âgées. Là-bas au coin, une marchande de « manje kuit » ou de friture, à quelques mètres, une caricature de restaurant avec de la musique forte (le compas), des guérites de vente de billets de loterie (la borlette) érigés çà et là, des kiosques de vente d’eau, des boutiques de type méli-mélo, les commerces de boissons gazeuses notamment les boissons énergisantes (Toro, Red, Ragaman) gardées dans des carcasses de réfrigérateur remplies de morceaux de glace achetés dans des camions en provenance des usines à glace. J’ai observé aussi la vente, sans contrôle, de boissons alcoolisées de toutes sortes (pas besoin d’avoir dix-huit ans pour en acheter ou revendre), des pseudostudios de beauté et des barbershop aménagés dans des salles peu spacieuses; des motels facilitant le commerce de la chair (le sexe) dont les propriétaires habitent ailleurs. Il y a concurrence entre ces capitalistes pied-à-terre des quartiers d’abandon envahis par l’idéologie marchande. Les individus développent des attitudes de repli-sur-soi.

J’entends des discours empreints de paranoïa entre ces capitalistes indigents, s’accusant l’un l’autre de jeter un mauvais sort sur le commerce de l’autre pour accroitre le sien. Ou bien des femmes qui s’engueulent par jalousie, accusant l’autre de fréquenter son mari ou sa fiancée. Une jeune fille affirme : « en ce qui concerne mon nègre (mon homme), je ne fais confiance à aucune autre femme même pas à ma mère, on ne sait jamais ». Chacun cherche, à travers la débrouille économique, à satisfaire ses besoins percevant l’autre comme un concurrent, croyant qu’à travers ses petites activités marchandes, il sortira du lot. L’espoir fait vivre, mais le libreéchange et la jalousie divisent.

 Le salut est personnel : l’église, une entreprise

Je vois des églises, des constructions géantes qui contrastent avec les types de logement où vivent ceux qui brassent au quotidien pour subsister. Chacune porte la marque de sa confession : église baptiste, église adventiste, église de Dieu, église pentecôtiste, entre autres. Je vois dans ces églises une foule de personnes prier Dieu pour lui demander de leur donner de quoi manger, payer les scolarités de leurs enfants, le loyer, solliciter la guérison parce qu’elles sont malades, souffrant d’anémie, des gaz, d’une colique quelconque. Elles chantent, gesticulent, crient des « Béni soit l’Éternel ». On dirait une manifestation populaire pour accéder aux services sociaux de base. Mais chaque fidèle est comme une monade devant Dieu, demandant pour lui et pour sa famille, non pas pour la collectivité. Ils crient amen presqu’après chaque phrase, d’un leader religieux qui les harangue, vantant les bienfaits de Dieu, encourageant les pauvres à cultiver leur foi en priant, en jeûnant davantage, tout en évitant de pratiquer le vaudou. Les pasteurs parlent de ce que Dieu a fait pour eux, utilisent des métaphores pour illustrer leurs messages. En vérité, quand on compare ces soi-disant pasteurs avec la masse de fidèles pauvres, on dirait que Dieu les bénit et châtie les nécessiteux.

Il se pratique dans ces églises un véritable commerce basé sur la foi: payer la dîme (la dixième partie de ses revenus hebdomadaires), différentes offrandes (école du dimanche ou du sabbat, offrande d’anniversaire, fonds de placement, entre autres, vendre des recueils de chants (chants d’espérance, hymnes et Louanges), la Bible (en créole ou en Français). Certains leaders religieux exigent jusqu’à 1000 gourdes par tête de fidèle, en disant plus vous donnez, plus vous recevrez en retour de la part de Dieu. Ils s’auto désignent porte-parole, intermédiaires entre Dieu et les pauvres. Chaque église est équipée d’une école payante, même si les pauvres sont généralement incapables d’assumer les frais. On suppose quand même que les fidèles des églises devraient inscrire leurs enfants dans ces écoles. Quand la femme du leader ou du berger est une professionnelle de la santé, une clinique et, parfois, une petite pharmacie de la famille pastorale sont associées à l’église. Certains leaders créent des orphelinats pour drainer une partie de l’aide des ONG humanitaires ou des bienfaiteurs étrangers. Dans leurs cliniques, médicaments, consultation, analyses du sang, des selles, des urines, mesures de l’hypertension ou du diabète sont loin d’être gratuits. Pour mieux garder les fidèles et entretenir surtout la jeunesse, l’église s’achète des instruments de musique : percussion, piano, guitare. Le rythme est inspiré de la musique compas pour garder les pauvres en éveil au cours des veillées de prière. Mais le contenu est d’un défaitisme déconcertant enraciné dans l’individualisme religieux (le salut est personnel), ou « le mond se pa kay mwen, nan syèl mwen pwale, trezò mwen ak kè mwen anwo yo tout fikse » ou encore « tout bagay va byen lakay papa mwen » (Je ne suis pas de ce monde. Le ciel, ma destination. Mes trésors et mon coeur là-haut sont fixés… tout ira bien chez mon père). C’est le soupir de l’âme opprimée. Le paradoxe est frappant : ils reconnaissent que ça ne va pas, que les conditions de vie et de reproduction sont difficiles, cependant, ils croient que tout ira bien au paradis après la mort. Cette idéologie fait les affaires. L’église rassemble pour mieux individualiser et diviser les pauvres en même temps : protestants et vodouisants ne font pas la route ensemble. Les francs-maçons sont perçus comme des adeptes du diable. Si les adventistes sont, pour répéter leur expression « sous la loi », les autres catégories de culte se disent « sous la grâce ». « C’est par la grâce que je suis sauvé, par le moyen de la foi en Jésus-Christ ». Les habitants des quartiers populaires, particulièrement les plus pauvres font l’objet d’une division fondée sur l’appartenance religieuse, les empêchant ainsi de s’organiser pour transformer la société et vivre mieux.

Les courses de transport et la politique divisent aussi…

Souvent, le tap-tap est un lieu d’échanges entre les passagers sur des sujets d’actualité comme la montée du prix du carburant. Je me suis trouvé par hasard dans une camionnette assurant le trajet Canapé-vert/Poste- Marchand, un passager, s’adressant à un autre, se plaint pour dire « nous avons choisi la banane pour peser les gaz, mais cette banane les a fait monter davantage ». L’allusion est faite au président de la République qui a fait augmenter le prix du gallon d’essence à la pompe entrainant ainsi une hausse des prix du transport collectif. Un partisan de Lavalas répond : « C’est bon, vous n’avez pas fait le bon choix. Un autre rétorque : c’est quoi le bon choix? Maryse, mon cher, répond son interlocuteur. La camionnette s’est arrêtée, un instant, pour déposer un passager qui paie 5 gourdes au lieu de dix, le prix normal. Une prise de gueule éclate entre ce passager et le chauffeur menaçant de le frapper. La plupart des passagers s’arrangent du côté du chauffeur : « Oh non! La course est de dix gourdes. Le chauffeur a raison. Il n’est pas propriétaire de la camionnette. Il doit payer 500 gourdes par jour au propriétaire. Si les passagers ne paient pas, que fera-t-il? C’est parce que l’État est absent pour nous, répond un passager. Il ne défend pas les intérêts des pauvres. Le prix de la course Canapé Vert/Poste-Marchand est de dix gourdes. Mais il est monté dans la camionnette à côté de l’Université de Port-au-Prince, fait remarquer un autre. Les prix divisent les pauvres, notamment quand ils ne sont pas imposés par l’État.

Il en est de même des soi-disant partis politiques : ils divisent les pauvres. Partisans de Lavalas et de PHTK ne s’entendent pas dans les quartiers populaires. Jadis, c’était la convergence démocratique contre Lavalas ou bien le MOPOD contre PHTK. À une manifestation populaire contre la cherté de la vie organisée par Lavalas, les membres des autres partis ne participeront pas. Pourtant, ils souffrent des mêmes maux. La faim a la même sensation dans l’estomac, le problème de l’accès à l’eau potable est le même pour tout le monde, l’insécurité ne connait ni de religion ni de partis politiques. Elle frappe tout le monde avec la même sévérité. Le chômage et la cherté de la vie ne font aucune distinction en frappant les ménages. Peut-on dire du pluralisme politique qu’il est un instrument de division des masses populaires? Je n’y crois pas. En Haïti, si on peut parler de pluralisme, il faut admettre que c’est un pluralisme sans parti.

Mais j’entends d’autres arguments des individus des classes populaires qui ne font plus confiance aux professionnels de la politique notamment à ceux qui sont au pouvoir. Certains disent de la politique qu’elle est un ascenseur social qui permet aux sénateurs, aux députés, aux ministres, au chef du gouvernement, au président de la République et à ses conseillers de s’enrichir au détriment de la population. Dès qu’ils arrivent au pouvoir, dit un passager, ils oublient le peuple. Ils roulent, pour la plupart dans des blindés, ils sont pressés pour aller faire je ne sais quoi. Ils allument la sirène, roulent, on dirait, à soixante kilomètres par heure tandis qu’ils passent dans une zone scolaire, près d’un hôpital où souffrent des malades. Une fois élus, ils prennent toutes les mesures possibles pour élargir la distance entre eux et les pauvres. On dirait des extraterrestres; mais ce n’est pas vrai, ils savent très bien ce que ça veut dire de se trouver dans une camionnette ou un taxi entassés comme des sardines. Ils savent ce que ça veut dire d’être dans un embouteillage qui dure plus de deux heures. C’est la raison pour laquelle, ils passent la sirène. Ils n’ont pas de temps pour souffrir avec le peuple. Les grands commis de l’État sont passés au crible par des citoyens ordinaires. Ils profitent de la démocratie délibérative. Personne ne les arrêtera à leur descente de l’automobile. Ils ne seront pas arrachés chez eux pour ne jamais revenir. Les Haïtiens ont lutté pour cela, il y a plus de trente ans. Mais, il semble que le gros reste à faire.

La critique s’étend également à des dirigeants politiques qui se positionnent à gauche. Je me garde de citer de vrais noms dans le cadre de cet article. D’ailleurs, cela ne servirait à rien. Ils les passent au crible. Selon eux, chacun des leaders qui se disent à gauche, à défaut d’accepter un emploi dans le gouvernement auquel ils s’opposent, se nourrit des mamelles des ONG, dit un étudiant de l’Université d’État d’Haïti. C’est de là qu’ils tirent leurs moyens de vivre, poursuit-il, en parlant au nom de la population ou de certains groupes cibles, en tenant un discours progressiste formel. Leur train de vie contraste avec la situation des populations qu’ils disent défendre. Nos enfants, ajoute une mère de famille, ne fréquentent pas les mêmes écoles que leurs enfants. Ils disposent de visa pour aller où ils veulent, possèdent des 4X4 flambants neufs pour leurs déplacements, sont dans la défense des droits humains, des droits des femmes, de l’environnement, des droits des paysans, entre autres. Chaque secteur de défense est comme une chasse gardée. Aucun d’entre eux ne souhaite vraiment le changement de notre situation, renchérit un autre. Si nous avons du boulot, si nous pouvons vivre dignement, ils seront au chômage. Il n’y a pas de Gauche. Personne n’est vraiment à gauche : le langage de Gauche n’est qu’une façon pour vivre de la situation des opprimés. La militance est devenue une sorte de capital, conclut un étudiant plein d’émotion dans son discours.

Enfin, la camionnette s’arrêta. Nous sommes arrivés à Poste-Marchand. Chacun prend sa direction. Et moi, je devais me rendre à la Faculté d’Ethnologie après avoir emmené ma voiture chez un garagiste. J’avais la tête pleine d’idées. Premièrement, je pense que la politique a servi à diviser à décevoir les humbles. Deuxièmement, il y a un sérieux problème de confiance entre certaines catégories de citoyens et des professionnels de la militance se positionnant à gauche. Troisièmement, et c’est, à mon avis, le plus grave : la politique a perdu de son essence, de sa valeur, abandonnée à la merci des contrebandiers et des brasseurs d’affaires, pour citer l’autre. C’est une conception du sens commun de la politique, chargée de connotations péjoratives. Ces citoyens ordinaires perçoivent la politique comme une sphère privilégiée des professionnels qui cherchent à vivre de la politique, en agissant dans leur intérêt propre, sans tenir compte de la situation de la population qu’ils doivent servir. Cette conception est très éloignée de la définition de la politique comme étude de la vie collective organisée, des rapports de forces qui en émanent et des mécanismes de régulation des conflits nécessaires à l’intégration des antagonismes en vue d’assurer l’intégration sociale. En politique, quand on parle de la vie collective organisée, cela suppose que la politique est la prise de décision collective, en d’autres termes, des décisions qui touchent l’ensemble de la collectivité. En ce qui nous concerne, il faut bien se demander qui et comment se prennent les décisions? À quelle fin? Et dans l’intérêt de qui?

Cette réflexion m’amène à la formulation de nouvelles hypothèses en lien avec les premières. D’abord, les pauvres ne se soulèvent pas parce qu’ils n’ont pas d’intérêt commun. Ce qui reste du pauvre en Haïti, ce sont ses nom et prénom et son corps biologique qu’il doit utiliser chaque jour pour subsister. Il n’a pas le droit de tomber malade, d’être absent sur les lieux de la débrouille. Ce manque d’intérêt commun traduit l’absence de subjectivité collective. La misère les rend taillables et corvéables à merci. Politiciens et malfrats s’en servent sans retenue, en distribuant des cartes de recherche de téléphone ou des billets de mille (1000) gourdes pour acheter une voix aux urnes ou pour mettre des désoeuvrés dans la rue à des fins inavouables parfois inavouées . Deuxièmement, les pauvres ne s’indignent pas parce qu’ils sont dupes des politiciens et des militants d’une Gauche sans bras gauche en Haïti. Déçus par des populistes et des soidisant progressistes qu’ils ont choisis, les opprimés, qui pourraient leur servir de véritable bras gauche, voient leur situation s’empirer tandis que les élus du peuple subissent une mobilité sociale qui les écarte davantage des masses. Outre leur consternation face à la corruption et la trahison des politiciens, les pauvres sont devenus de plus en plus fragiles, trop pétris par la misère de chaque jour et la gestion de l’immédiat, ils ont perdu finalement leur capacité de s’indigner, de se fâcher, de dire non, ils n’ont plus d’existence sociale. Ils sont incapables de faire la grève, puisque chaque jour compte. Même des ouvriers sont incapables maintenir une mobilisation sur une période prolongée, car chaque jour compte, car ils ne peuvent rien épargner du salaire de misère reçu. À quoi bon s’organiser? À quoi bon participer aux élections si cela ne contribue à aucune amélioration de leurs conditions de vie?

Je voudrais, pour terminer, revenir sur l’hypothèse de l’agrégation politique des masses ou des classes populaires. Je pense que celles-ci peuvent constituer les meilleurs acteurs de la lutte pour la transformation sociale si elles font l’objet d’une agrégation politique. Pour ce, il faut une alliance entre les élites, notamment des intellectuels impliqués et les masses populaires à travers une organisation appelée « parti politique ». Il faut inventer une nouvelle organisation politique, un parti véritablement populaire où ouvriers, petites marchandes, enseignants, élèves, fidèles d’église (notamment des églises protestantes), étudiants, LGBT, paysans (notamment les paysans pauvres), cireurs de chaussures, servantes se reconnaissent et s’identifient non comme de simples monades, mais comme des acteurs, des inventeurs d’une nouvelle société caractérisée par la justice sociale et le respect des droits. Je pense que les revendications des ouvriers, des enseignants, des étudiants, des petites marchandes et des paysans auraient plus de chance d’aboutir si elles avaient un ancrage de parti; ce qui constituerait un dénominateur commun, une caisse de résonnance de tous ceux et de toutes celles qui luttent pour changer réellement notre société. Malheureusement nous n’avons que des proto-partis dont la plupart ne sont que des pastorales.

 Ilionor LOUIS, Le National Haiti

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