Prosper Avril: Les vieux démons doivent être réveillés pour être exorcisés

Prosper Avril, Gen.

Prosper Avril, Gen.

Je viens de lire l’article publié à la une dans Le Nouvelliste du vendredi 28 juillet 2017 sous la plume du journaliste Jean Daniel Sénat et  intitulé: «Prosper Avril réveille-t-il les vieux démons?».  La lecture de ce texte m’a amené à faire quelques réflexions et certaines considérations que je crois devoir communiquer aux nombreux lecteurs du quotidien.

En essayant d’attirer l’attention sur les deux principales préoccupations de la société concernant le projet de remettre sur pied l’institution militaire, savoir : la résurgence du phénomène des coups d’État et la reprise des cas de violation des droits de la personne humaine, j’avais, dans mon article publié sur Le Nouvelliste du 21 juillet 2017, fait état d’exemples pertinents pour illustrer mon point de vue sur ces questions. Les déclarations dont fait référence M. Jean Daniel Sénat dans son article du 28 juillet ont été des réponses à des questions bien précises du journaliste Roberson Alphonse sur Magik 9, le 24 juillet, auxquelles j’avais répondu spontanément et en toute franchise et qui m’avaient porté à couvrir certains événements de 1988 et de 1989. En fait, dans le débat concernant la nouvelle force armée, il n’était nullement de mon intention de parler de moi ni des expériences que j’avais moi-même vécues, estimant que la personnalité d’un citoyen qui y apporte ses réflexions ne devait pas entrer en ligne de compte, vu l’ampleur des enjeux.

Ai-je, par lesdites déclarations, réveillé les vieux démons, comme le mentionne Monsieur Sénat? Si oui, tel n’était pas mon dessein. Cependant, à bien réfléchir, ne faudrait-il pas réveiller les vieux démons pour pouvoir mieux les exorciser? On ne peut guérir un mal que lorsqu’il est bien diagnostiqué et ses causes établies. Une fois ces étapes franchies, il deviendra plus facile d’administrer le remède approprié.

Haïti, d’ailleurs, n’a pas été le seul pays à souffrir des méfaits mentionnés dans mon article et reprochés à l’armée. L’occupation américaine en République dominicaine, en l’année 1916, y avait laissé une Garde Nationale à l’image de la Gendarmerie créée en Haïti et dont les membres se croyaient, eux aussi, chargés de veiller sur le comportement des chefs d’État en place. Le colonel Rafael Leónidas Trujillo, nommé commandant de cette Garde Nationale à la fin de l’Occupation en 1924, réalisa,  en 1930, un coup d’État sanglant contre le président constitutionnel Horacio Vásquez et instaura un régime qui durera trente (30) ans.

Après la mort violente de Trujillo en 1961, Joaquín Balaguer, président constitutionnel, fut renversé, en 1962, par le commandant de la Force aérienne, le général Rafael Ramon Rodríguez Echeverria. Lui-même fut arrêté deux (2) jours après par un groupe d’officiers. Un Conseil d’État organisa alors des élections qui portèrent à la présidence le docteur Juan Bosch. Celui-ci, installé au pouvoir en février 1963, fut renversé, à son tour, par un autre coup d’État militaire en septembre de la même année. Pour justifier leur action, les généraux putschistes, forts qu’ils étaient dans leur bon droit,  avaient dénoncé, dans un communiqué,  «la situation chaotique créée par l’incapacité du gouvernement du président Juan Bosch et son penchant à s’engager, de façon improvisée, dans des conflits internationaux dangereux» (Bernard Diederich, Le prix du sang I, p. 219). Ils installèrent au pouvoir un président de facto, M. Donald Reid Cabral.

Deux années plus tard, le colonel Francisco Caamaño à la tête de quelques militaires et aussi de civils, prenant partie pour le président constitutionnel Juan Bosch renversé, forma en 1965 un front révolutionnaire dénommé “Armée constitutionnaliste”, renversa le président Cabral et prit le pouvoir. De son côté, le général Wessin y Wessin, chef de l’armée, créa un camp dénommé “Armée loyaliste” pour contrer l’action du colonel Caamaño. Les affrontements militaires entre les deux (2) camps  avaient provoqué une seconde occupation du territoire dominicain par les troupes américaines. Bilan : Armée constitutionnaliste : 2 500 morts au combat; armée loyaliste : 1 500 morts au combat ; Forces d’occupation 44 morts ; population civile : 2 000 morts, selon Wikipedia.

Le colonel Caamaño fut vaincu et dut quitter le pays. Un gouvernement provisoire dirigé par le président Hector Garcia Godoy réalisa en 1966 les élections qui portèrent au pouvoir le docteur Joaquín Balaguer.

Ainsi, comme on peut le constater, depuis l’année 1930, les militaires dominicains, par leur intrusion dans la politique, avaient amené leur pays au bord du gouffre. Cet état de fait, pourtant, a disparu depuis la fin de la guerre civile, grâce à la mise en train d’une série de mesures visant à l’institutionnalisation effective des forces armées. Avec la nouvelle philosophie née de ces réformes, ces militaires ne considèrent plus comme leur devoir de sanctionner le comportement des chefs d’État ou d’intervenir dans les affaires politiques. Donc, plus de coup d’État depuis lors en République dominicaine. Et ceci a été réalisé avec le même personnel militaire.

En 1996, le président Balaguer s’adressant au président René Préval lors de la visite de ce dernier à Santo Domingo, avait fait état de cette réalité: « Vous autres en Haïti, lui avait-il dit, vous avez réduit vos forces armées, nous autres, nous nous sommes bornés à les institutionnaliser, et nous avons réussi à le faire de la manière la plus simple… J’ai eu le malheur, je pourrais dire, de gouverner, dans un premier temps, avec les Forces Armées qui étaient l’instrument du précédent régime autoritaire, mais quand je fus amené à exercer le pouvoir la seconde fois, j’avais à ma disposition une armée différente.» (Haïti Observateur 20 au 27 mars 1996).

Voilà le fondement du développement sans heurts que connaît la République dominicaine. Les mêmes résultats ont été obtenus sous ce volet dans d’autres pays de la région, comme le Brésil ou le Chili. Il est donc essentiel que le militaire de la nouvelle armée haïtienne sache que son devoir est de rester dans ses casernes sous les ordres de ses chefs hiérarchiques à la disposition du pouvoir civil légitime pour protéger la population et le territoire de la République. Ces prescriptions doivent être inscrites en grandes lettres dans les Règlements de l’institution. Le rôle de contrôler les dérives du pouvoir politique ou d’un chef d’État revient au Parlement, à la société civile et aux partis politiques.

J’adresse un appel pressant à tous ceux qui sont concernés par la question du retour de la force militaire pour leur dire de ne pas se laisser distraire en dissertant sur les erreurs et comportements des gouvernements ou des chefs d’État passés lorsqu’ils doivent analyser les idées proposées pour une meilleure gestion de ce dossier. Tous les chefs d’État, civils ou militaires, ont commis des erreurs ou ont eu à assumer des responsabilités, au moins morales, pour des actes de violation de droits commis pendant leur passage au pouvoir. Moi-même, j’ai enduré, en plein régime civil constitutionnel, les affres de voir ma fille arrêtée à ma place, en novembre 1995, et internée arbitrairement pendant quinze jours à la prison des femmes au Fort-National. Pourtant, «la responsabilité est personnelle, nul ne peut être arrêté à la place d’un autre», dit la Constitution (art. 24.3c). J’ai eu moi-même, en dépit de mon statut d’ancien président, à passer trois années au Pénitencier National, nonobstant trois ordonnances de justice réclamant ma libération immédiate, le tout, sur des accusations sans fondement.  L’honnête, courageux et intègre journaliste de Radio Kiskeya Sony Bastien avait, en vain, alerté la société sur ces faits frisant l’arbitraire, suite à la confession que lui avait faite le juge Henry Kesner Noël, en avril 2003, déclarant qu’il  avait reçu l’ordre musclé du pouvoir d’alors d’inclure mon nom dans un dossier criminel concernant des événements qui dataient de plus de douze (12) années et dans lesquels je n’avais absolument rien à voir. D’ailleurs, la loi fixe à dix ans le délai pour le déclenchement de l’action publique dans le cas de l’infraction invoquée. Des excuses publiques pour ces cas de violations flagrantes des droits de ma personne, si elles avaient été faites, auraient eu, au moins, la vertu de démontrer qu’à un certain niveau, l’intention n’existait pas au moment de la perpétration de ces faits répréhensibles. Il n’en fut rien.

Pour terminer, je crois que, dans le débat actuel, les opinions de tout un chacun, sans exclusive, doivent être considérées et analysées. Le président Balaguer, vice-président de Hector Trujillo en 1957 puis président de la République dominicaine en 1960, sous la dictature du généralissime Rafael Trujillo, est celui qui, en utilisant des moyens légaux et démocratiques,  a réalisé l’institutionnalisation des forces armées dominicaines et ainsi mis fin au phénomène des coups d’État militaires dans son pays. Pourquoi l’intelligentsia haïtienne ne serait-elle pas capable de réaliser le même exploit chez nous?

Prosper Avril, Le Nouvelliste, Haiti

Comments are closed.