Prosper Avril réveille-t-il les vieux démons ?

Prosper Avril, Gen.

Prosper Avril, Gen.

Les dernières déclarations de Prosper Avril font des vagues. En commentant certains pans sombres de l’histoire de l’armée d’Haïti –marqués par des exactions, des coups d’État ou encore des violations des droits de l’homme –, avec sa propre lecture des faits, le général retraité de l’armée a remué le couteau dans la plaie non encore cicatrisée de certaines victimes. Le Nouvelliste a contacté le colonel Himmler Rébu ainsi qu’une victime de l’état de siège du 20 janvier 1990.

Himmler Rébu, auteur des 2 ouvrages « l’Armée dans l’œil du cyclone » et « L’échec d’Avril », après avoir écouté l’entrevue de Prosper Avril à Magik9 (retranscrite dans Le Nouvelliste) estime « qu’il  parait évident que, des années après, les officiers généraux n’ont jamais pris le temps de se poser les bonnes questions sur ce qui arrivait à l’institution qu’ils dirigeaient ». « Si on ne maîtrise pas les vrais éléments de l’introduction du désordre dans l’armée défunte, on hypothèque irrémédiablement la renaissance de l’institution. C’est ce qui est en train de se passer », tranche-t-il.

L’ancien président Avril  a évoqué une tentative de coup d’État contre lui, le 2 avril 1989. Après ces évènements, Himmler Rébu a été envoyé en République dominicaine, tandis que d’autres cadres de l’armée ont été reconduits à leurs postes, selon Prosper Avril. A ce sujet, Rébu souligne que son rôle dans cette tentative de coup d’Etat  a été celui de l’officier qu’il  était.  «   J’ai agi en toute loyauté envers mes supérieurs en avertissant de ce qui allait arriver, en tentant d’éviter le dérapage et, confronté à la félonie de certains pontes, qui passent, au cœur de l’ignorance des Haïtiens pour des hommes rectilignes, j’ai agi en mon âme et conscience. J’ai affronté aussi, avec ma famille, les conséquences de mes choix. 28 ans après, les stigmates subsistent. C’est aussi le lot d’un officier de gérer les sides effects de ses décisions.  Mon devoir d’officier, de citoyen et de patriote est de ne pas alimenter un débat inutile sur les manquements des uns et des autres, sur mes propres erreurs d’appréciation », a-t-il fait savoir.

Dans la foulée, Himmler Rébu pense que l’affrontement entre les casernes Dessalines et le Palais national était «  l’aboutissement d’une longue période de décomposition d’une institution névralgique abandonnée au commandement de desperados, à l’inconscience de ceux-là qui étaient devenus des généraux d’opérette sans aucune conscience de leur propre histoire immédiate. « Remobiliser les Forces armées haïtiennes sur la base de ces quiproquos non éclaircis expose la nouvelle institution aux avatars de la défunte », a-t-il fait savoir.

Le 20 janvier 1990, le gouvernement militaire du général Prosper Avril avait instauré l’état de siège sur tout le territoire après l’assassinat d’un officier de la garde présidentielle. Cette mesure s’accompagnait de l’arrestation ou de l’expulsion de nombreux responsables de l’opposition accusés d’avoir préparé un coup de force. L’une des victimes, sous le couvert de l’anonymat, a commenté les récentes déclarations du lieutenant-général Avril. Si ce dernier avait indiqué avoir envoyé des lettres d’excuse aux prisonniers de la Toussaint, la victime indique que ces lettres étaient spécieuses. « Excuses sans réparations sont absolument inutiles et irrecevables. C’est trop facile de parler d’excuses, après être responsable d’avoir estropié au moins 6 personnes, affecté leurs vies professionnelles et affectives, et leur causer de lourdes pertes économiques sans rien dédommager », assène-t-elle, rappelant que les prisonniers de la Toussaint et les victimes du 20 janvier ont intenté et gagné un procès contre Prosper Avril.

Si les Forces armées d’Haïti ne parviennent pas encore à s’affranchir de leur passé funeste,  le ministère de la Défense vient de lancer le processus de recrutement d’une cohorte de 500 soldats, cette cohorte plaçant la remobilisation de l’armée dans les tuyaux.  L’initiative du gouvernement est largement commentée ces derniers jours. Himmler Rébu croit que la remise en selle de l’institution militaire est un must.  « De tous les côtés ou sensibilités, on le reconnait.  Je n’ai jamais entendu quelqu’un remettre en question cette vitale nécessité. Cependant, on n’est pas nombreux à avaliser la méthode que tente d’appliquer l’actuel pouvoir.  Arrêtons-nous une semaine pour corriger les erreurs pour ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Car des erreurs… stratégiques, il y en a », suggère-t-il.

Jean Daniel Sénat, Le Nouvelliste – Haiti

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