Quand Guy Philippe appelle Noriega à la table tournante

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Depuis qu’il a été jeté en prison, l’homme fort de Pestel est habité par la peur de connaître le sort de Gregor Samsa, personnage de la nouvelle “la Métamorphose” de Franz Kafka (publiée en 1915), qui se réveille un matin pour découvrir qu’il est devenu une “vermine monstrueuse”.

Le lendemain de sa condamnation, les yeux rivés vers le ciel, Guy Philippe (GP) , angoissé, se rappelle qu’en classe terminale, le professeur de philosophie répétait, incessamment, une phrase de Jean Paul Sartre : “l’existence précède l’essence ”. Mais, il ne se souvient plus de ce que cela voulait bien dire. Il ne se rappelle plus le sens du différend qui existait entre Jean Paul Sartre et Camus. Mais, il croit que le fait de penser à toutes ces choses doivent l’amener à percer le mystère du temps. Et, on ne sait pas par quelle gymnastique intellectuelle, il ramène tout cela à Manuel Antonio Noriega (MAN). Appeler Noriega à la “table tournante”, il y pense depuis. C’est ce dimanche 2 juillet 2017 que son rêve s’est transformé en réalité : il parvient, à l’aide d’un vèvè, à désorganiser la linéarité des composantes du temps pour aller à la collecte des informations qui le hantent. Il parvient à inverser l’ordre chronologique du temps. En interchangeant les places du passé et du présent, GP arrive à faire apparaître Manuel Antonio Noriega (MAN) au monde des vivants. Ce dernier est contraint de rompre le silence. Il doit parler à GP.

MAN: Était-ce nécessaire de me réveiller de mon lit de mort. Je suis si tranquille depuis que je ne suis plus habité par les choses terrestres. Que me voulezvous?

GP: Mieux comprendre les relations que vous avez entretenues avec les États-Unis. Vous étiez l’homme fort du Panama, l’enfant chéri des États-Unis. De 1983 à 1989, même si vous n’aviez pas constitutionnellement le titre de chef d’État, mais, c’était vous, en tant que général, chef de toutes les forces militaires panaméennes, qui incarniez le pouvoir. Vous bénéficiiez du soutien d’autres puissances internationales : vous aviez été fait commandeur de la Légion d’honneur par François Mitterand en janvier 1987, sur proposition du ministre des Affaires étrangères du gouvernement Chirac…Comment expliquer votre disgrâce après ?

MAN: Je ne vois pas de quoi vous parlez. S’agit-il de la Cour américaine qui m’avait accusé de trafic de drogue et de racket en 1988? Mort de ma belle mort, je n’ai rien à cacher…J’étais ce dictateur qui réprimait l’opposition… J’étais formé pour empêcher toute vérité contraire à la mienne. Je muselais la presse, je faisais taire mes opposants et quand l’un de mes principaux détracteurs, l’Italo-Panaméen, Hugo Spadafora, se montrait trop impertinent à mon égard, il a été retrouvé supplicié et décapité. J’étais ce personnage politique qui avait la confiance des États-Unis pendant que j’entretenais des relations avec Fidel Castro à Cuba. Oui, j’avais permis à Pablo Escobar de trouver une plateforme logistique et un secret bancaire généralisé en vue de blanchir ses bénéfices en toute discrétion. Et puis ? GP: Moi, je veux tout simplement savoir. D’abord, comment avezvous commencé ?

MAN: Lorsque j’ai intégré la CIA, à la fin des années 50, à titre d’informateur, je n’avais pas encore 30 ans. Je venais de terminer mes études à l’Instituto Nacional de Panama avant de me rendre au Pérou pour étudier à l’école militaire de Chorillos.

C’est en 1966 que j’ai fait la connaissance du capitaine Omar Torrijos. Je me suis vraiment mis au service de la CIA en 1967. Formé par les Américains en contreespionnage et en guerre psychologique, j’ai permis à l’Agence nationale de la sécurité des États-Unis d’ouvrir un poste d’écoute sur le canal de Panama. J’ai combattu, avec la plus grande rigueur, tous les mouvements d’inspiration marxiste en Amérique latine. GP: Oui, on dit que votre histoire commence après le coup d’État contre le Président Arias…

MAN: Effectivement, suite au coup d’État de 1968 contre le Président Arias, Omar Torrijos qui a remplacé ce dernier avait vite compris qu’il fallait composer avec moi. Les USA, également. On me soupçone d’avoir provoqué l’accident d’avion de Torrijos en 1981. Je banalise. J’ai été placé à la tête de l’armée en 1983 et j’ai su me faire craindre comme tout militaire latino américain de ce rang. Je ne symbolisais pas le pouvoir. J’étais le pouvoir. Mais, le reste, c’est la résultante logique de la politique américaine dans le souscontinent latino-américain. Mon histoire ne se conte pas en dehors de la guerre froide. Je suis une victime de ce qui avait fait ma force: la guerre froide.

GP: Comment?

MAN: Qui mieux que moi a défendu les intérêts géopolitiques nord’américains au cours de la période de la guerre froide. À cette période de la bipolarisation du monde, j’ai oeuvré à saboter, avec la plus grande rigueur et la plus grande détermination, la montée du socialisme dans le sous-continent latinoaméricain. Qui, mieux que moi, a aidé à détruire les forces du gouvernement socialiste au Nicaragua (les Sandinistes), à destabiliser le Front Farabundo Marti de Libération nationale au Salvador. C’est dans le cadre de ce travail que j’ai été amener à apporter mes services à la Drug Enforcement Administration (DEA). J’étais appelé à travailler, de manière rapprochée avec les trafiquants de drogue…

Mais, figurez-vous que j’allais être accusé d’être un agent double : j’étais devenu celui qui a fait parvenir des informations hautement confidentielles à Fidel Castro, qui a permis le transfert de technologies sensibles à des pays du bloc de l’Est, qui a vendu des armes aux guerilleros procommunistes d’Amérique latine et au gouvernement sandiniste… Au procès tenu sur ces questions à Miami en 1992, je voulais expliquer toute la sale besogne à laquelle je m’étais livré pour la CIA contre des paiements avoisinant 10 millions de dollars, on ne m’a pas laissé faire. On ne m’a pas laissé expliquer mes relations avec Ronald Reagan, Bush en vue de la destabilisation du régime socialiste sandiniste. C’est justement avec l’argent venu de la vente de la drogue du Cartel de Medellin qu’on a pu financer les Contras au Nicaragua, qu’on a pu leur fournir armes et munitions…

J’étais devenu tout simplement encombrant pour les Américains. D’abord, il y a eu l’affaire Iran- Contras: des indices allaient permettre de retracer des ventes d’armes illégales à l’Iran en vue de financer la guérilla anticommuniste au Nicaragua (les Contras). C’est dans ce context que la DEA allait soutenir que la guerre au trafic de drogue est plus importante que la croisade anticommuniste. Avec la fin de la guerre froide, on n’avait plus besoin de moi pour soutenir des mercenaires… Comme l’ont expliqué bon nombre d’observateurs, la prestroïka et la fin de la guerre froide allaient finir par me rendre infréquentables.

J’ai été condamné en 1992 à quarante ans de prison ferme, puis à 30 ans, puis à 17 ans. Le 9 septembre 2007, j’aurais dû être libéré. Mais, on a eu recours à toutes sortes de stratagèmes pour me garder en prison en France, au Panama jusqu’à provoquer ma mort.

GP : Votre histoire est passionnante mais …Mais la table tournante était pour 30 minutes. Maître Agwe va se fâcher si je reste davantage. On continuera la conversation dans deux jours, s’il me le permet. MAN: A votre guise.

Jacques Yvon Pierre, Le National Haiti

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