Qu’est-ce qu’un journaliste ?

La Constitution

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L’affaire du photo-reporter disparu commence à soulever d’autres interrogations relatives au métier de journaliste. Dont la première et non la moindre, qu’est-ce qu’un journaliste ? Vladjimir Legagneur, présenté sous le qualificatif de photoreporter, a disparu depuis le 14 mars dernier de la circulation.

Son épouse, qui a lancé l’alerte auprès de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), rapporte que Legagneur s’était rendu en reportage dans le quartier populaire de GrandRavine (hauteurs de Martissant, sud de Port-au-Prince) celui-ci revenu dans les grands titres depuis que, en janvier dernier, une patrouille de la police a vu deux de ses membres abattus coup sur coup lors d’une intervention. Les agents ont répliqué, mais de manière apparemment indiscriminée, faisant de leur côté plusieurs morts dans la population civile.

La disparition dudit photoreporter a provoqué un grand émoi, avec des articles au quotidien dans la presse locale et internationale, mobilisant aussi les grandes associations et institutions comme Reporters sans frontières (RSF) et la CIDH (Cour interaméricaine des droits humains) etc.

Une marche rassemblant plusieurs dizaines de confrères avait lieu le mercredi 28 mars pour réclamer des autorités que plus d’effort soit fait pour solutionner le dossier. Cependant l’enquête ne progresse pas de manière linéaire mais plutôt à coups de sous-entendus qui, au fur et à mesure, découvrent certains aspects jusqu’à présent insoupçonnés du métier de journaliste en Haïti.

Qu’est-ce qu’un journaliste ?

Jusqu’à récemment un journaliste appartient à un média connu et reconnu : radio, télévision, journal ou agence.

De plus en plus tous ces organes eux-mêmes fonctionnent aussi aujourd’hui en ligne (‘on line’) c’est-à-dire disposent également d’un signal de diffusion sur l’internet. D’où le concept aussi aujourd’hui dit du ‘tout-média’
où peuvent se retrouver à une même adresse ‘on line’ : radio, télé et presse écrite, vidéo etc.

Outre les blogs et sites de discussion.

Cependant avec le développement spectaculaire pris par l’internet et le peu sinon l’absence totale de contrôle sur le matériel qui y est diffusé (en tout cas en Haïti), voici que pullulent un nombre infini de médias dits tout simplement ‘on line.’ Et par voie de conséquence un nombre encore plus infini de confrères arpentant les avenues, plus ou moins chaudes, de la capitale haïtienne.

La profession de journaliste éclatait aussitôt en un kaléidoscope de journaux, radios, télés et agences de presse etc, tous ‘on line’.

C’est la liberté d’expression dans toute sa splendeur

Et pourquoi pas ?

Seulement le journalisme ce n’est pas seulement la diffusion, il reste la question primordiale de la responsabilité. Responsabilité pas tellement envers une autorité supérieure qu’envers le public qu’on se donne pour mission
de renseigner et à bon escient, c’est-à-dire avec le maximum d’effort pour que l’information soit aussi proche que possible de la vérité.

D’autre part, l’organe d’information doit être en mesure d’assurer, de garantir sans l’ombre d’un doute, la crédibilité de ce qu’il rapporte ; de répondre aux demandes de confirmation ou d’infirmation de son public, mais comment le peut-il si l’organe en question échappe à toute identification formelle, en un mot à tout contrôle ; sans aller jusqu’à invoquer la Constitution en vigueur qui tout en garantissant la liberté de la presse maintient que le journaliste (ou plutôt l’organe d’information lui-même) doit pouvoir prouver la véracité de ce qu’il avance. Le journaliste ou plutôt l’organe d’information lui-même. C’est à lui que revient (constitutionnellement) cette obligation. Ce n’est pas un tout est permis.

Jusqu’à l’entrée en scène des médias dits en ligne, tout organe d’information était enregistré si ce n’est auprès d’une institution d’Etat (pour les poste de radios et de télé c’est le Conatel – conseil national des télécommunications), ou auprès d’une association de professionnels dans la branche en question : associations de patrons de médias, association de journalistes, associations de photographes et aujourd’hui également de photo-reporters ou de vidéastes etc.

En un mot il y a un aspect institutionnel sans lequel, disons le mot, c’est carrément l’anarchie.
Et alors c’est dangereux, dangereux aussi bien pour les professionnels du métier (à la fois pour l’avenir de leur profession mais surtout pour leur sécurité physique), que pour le grand public et surtout dangereux pour l’ordre public.

Or à la lecture des différentes observations relayées aussi bien par les médias que par les organisations de défense des droits humains en marge de l’affaire du photo-reporter disparu, il nous semble que le temps presse.

Par conséquent, première conclusion : il est temps que les professionnels de l’information s’organisent pour mieux assurer la crédibilité de leur métier, crédibilité menacée par l’espèce de fourre tout et de quasi anonymat (on ne sait plus ce que c’est un journaliste) qui tend à s’imposer.

A l’étranger un journaliste professionnel se distingue par la possession d’une carte justifiant son appartenance à un organe connu et reconnu …

C’est la garantie qu’il connaît (et reconnaît) aussi ses responsabilités envers le public qu’il est appelé à servir et qu’il existe des moyens pour qu’il puisse être rappelé à l’ordre en cas de nécessité par le public pour commencer.
S’il doit intervenir sur la place publique, c’est-à-dire lors d’un événement comme une scène de crime ou un grand rassemblement public, officiel ou pas, sa carte de presse devra aussi être validée par  les autorités officielles.

Or tel n’est apparemment pas le cas – chez nous. Près d’un mois après sa disparition, il n’a toujours pas été possible de savoir pour quel média travaille le proto-reporter disparu quand il est parti en reportage à Grand-Ravine le 14 mars 2018.

Vladjimir Legagneur était-il un ‘free lance’, c’est-à-dire travaillait-il à son propre compte ? On ne le dit pas non plus. Mais plus grave, selon certains : des officines publiques emploieraient des ‘journalistes’ (entre guillemets,
bien sûr) ?  Dès lors, c’est l’Etat lui-même qui encouragerait l’anarchie.

Or celle-ci ne sonne pas seulement le glas du journalisme professionnel mais c’est le coup le plus grave qui serait porté à la liberté d’expression. Indirectement. Et par l’Etat haïtien !

Affaire donc à suivre

 Haiti en Marche, Haiti.

 

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