Réflexions sur l’économie et la société haïtienne.

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En Haïti, l’initiative privée en vraie grandeur économique est-elle l’apanage d’un groupe social étanchement compartimenté ? C’est la réflexion que propose M. Edzer Pierre pour le National. M. Pierre est économiste et a notamment travaillé pendant une vingtaine d’années pour le compte de l’État malien. Affecté au ministère du Développement industriel et du Tourisme, M. Pierre s’est occupé du développement des petites et moyennes entreprises.

Franck Ciné et la HAITEL, Charles Beaulieu et la SOCABANK.

L’année 1975 peut être considérée comme un tournant dans l’évolution du peuple haïtien. C’est l’année des premiers Boat-people et le déplacement en masse des gens de campagne vers les villes, un exode rural qui devenait de plus en plus effréné au fur et à mesure que la crise économique s’aggravait. Ce fut également l’année où les télécommunications allaient jouer un rôle de premier plan. Les premiers Haïtiens à emprunter la mer et à atteindre les Côtes de la Floride étaient ces premiers utilisateurs qui allaient faire du téléphone portable, en Haïti, un produit de consommation de masse. Ils avaient besoin de communiquer avec leurs femmes, leurs enfants, leurs amis restés au pays. La compagnie Télégraphes et téléphones qui monopolisait les prestations de services de communications dans les seules grandes villes étaient dépassés. Et cette situation était l’une des causes profondes du tassement aux abords de la capitale, ces gens qui venaient des coins et recoins du pays jusqu’à la formation des bidonvilles qui défiguraient notre environnement urbain.

La situation était préoccupante, il fallait faire quelque chose. L’État haïtien acheta les droits de la Compagnie Télégraphes et Téléphone et fonda la TELECO avec le concours technique de la MCI qui était déjà opérationnelle. Le problème n’était pas résolu et devenait de plus en plus préoccupant. Les responsables ont envisagé la création d’un projet de téléphone rural dans le but d’encourager les gens à rester dans leurs zones d’origine tout en ayant la possibilité d’être en contact avec leurs connaissances en Amérique du Nord ou ailleurs dans le monde. Les résultats escomptés étaient très mitigés. Et la ruée vers les villes ne s’arrêtait pas, elle était même devenue inquiétante. Les villes furent muées en lieux de transit pour, cette fois, les démarches à faire en vue de rejoindre à l’étranger les parents. L’État était aux abois, il fallait surgir quelqu’un capable de proposer une alternative plus viable plus conséquente. On n’avait pas besoin d’aller chercher trop loin. Un certain Franck Ciné était là pour offrir son savoir-faire.

  1. Franck Ciné, natif natal et ingénieur de télécommunications de son état, fut le premier à suggérer que la meilleure solution ne pouvait être que l’introduction du téléphone portable sur le marché haïtien. Et en Haïti, pour la première fois, les personnes de toutes les conditions sociales rentraient en possession d’un téléphone avec lequel il pouvait être en contact partout ou n’importe où dans le monde. M. Franck Ciné fut le premier incubateur de projet de création des conditions d’utilisation de téléphone portable en Haïti, il fonda la HAITEL. C’est le lieu aussi de parler de la SOCABANK, le banquier de la HAITEL dont le promoteur, l’économiste Charles Beaulieu, ancien gouverneur de la BRH. Nous pensons qu’il est important de ne pas dissocier son entreprise des décisions contreproductives qui ont conduit au démantèlement de l’un et de l’autre. Après la BNC, banque d’État, la SOCABANK était la première Banque privée à installer des succursales dans plusieurs quartiers de la capitale et à créer les premières conditions de mobilisation de l’épargne populaire en dépêchant au jour le jour des agents de sa Banque auprès des petits marchands de la Croix des Bossales et d’autres marchés publics de la capitale pour les encourager à venir faire des dépôts à la Banque sous forme d’épargne moyennant rémunération. La SOCABANK a progressé au point d’occuper la 4e place dans le classement des Banques de la place sur la base de l’importance de leurs actifs et de leur clientèle. Ce qui suscitait sans nul doute jalousies et convoitises. La Société caraïbe de Banque n’était-elle pas, un moment, en meilleure position pour absorber une autre grande Banque en difficulté ? Des erreurs de gestion de parcours cumulées et non redressées à temps, le laxisme ambiant, ont abouti à la désastreuse situation de banque route observée.

HAITEL, la première compagnie de téléphone portable installée en Haïti, elle dispensait d’appréciables prestations de services à la communauté nationale, elle occupait une position de monopole jusqu’à l’arrivée de la compagnie VOILA agréée par le gouvernement de la République. Sur le plan technique, la HAITEL était solidement édifiée au point d’être la seule compagnie de télécommunication à continuer normalement ses prestations sur l’ensemble du territoire national après le terrible tremblement de terre de 2010.

Plus d’HAITEL. Plus de SOCABANK. Les deux PDG, Franck Ciné et Charles Beaulieu, poursuivis. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Dans certains Pays en voie de développement, particulièrement en Afrique, en matière d’Affaires industrielles et commerciales, certaines branches entre autres la grande distribution (la gestion des grands super marchés et autres grandes chaines de production et de distribution) continuent à être régentées ou par des étrangers ou par des strates bien démarquées de la population.

Quand on est à Dakar, la capitale du Sénégal, à Abidjan, la capitale de la Côte d’Ivoire, à Lomé la capitale du Togo, les supermarchés, les hôtels de luxe, les centres sélects d’attractions et de loisirs, les grandes banques privées, les grandes sociétés IMPORT-EXPORT, même si pour certains des groupes cités les vrais propriétaires sont des nationaux, les gestionnaires responsables sont toujours soit des Français, des syro-Libanais, des Iraniens, des Pakistanais, des Indiens, etc. Parfois, ils sont là depuis des générations. Chez nous, on a l’impression qu’on vit la même situation, ce qu’on peut appeler l’économie pérenne est la chasse gardée d’une certaine élite sociale bien solidaire entre elles. Il convient de souligner que ces pays cités plus haut, après seulement une cinquantaine d’années d’indépendance, affichaient déjà une volonté de prendre les choses en mains par une promotion soutenue de savoir-faire et de l’esprit d’entreprise, alors qu’en Haïti on continue à se complaire dans une absurde frilosité en matière en matière de création, d’administration et de gestion de bonnes affaires génératrices de valeur ajoutée. Au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, on comprend que l’accessibilité au rang de pays émergents peut être une réalité si seulement les autochtones sont suffisamment bien armés pour régenter certains grands leviers de l’Économie nationale. C’est ainsi qu’au Nigeria, au Cameroun, en Éthiopie, les étrangers sont encore là, mais à côté d’eux, il y a aussi des ressortissants nationaux qui gèrent au mieux de leurs intérêts de puissants conglomérats économiques.

Chez nous, quand on essaie de faire quelques pas en avant on sent qu’il y a toujours une sourde conspiration pour vous obliger à faire mille pas en arrière. Les membres d’un groupe social étanchement cloisonné, régentent toujours sans partage les grandes Affaires et comme nous l’avons déjà écrit, toute tentative de franchir cette tour fortifiée se heurte se heurte toujours à un obstacle qui neutralise de façon définitive. Paul Auxila, la famille Plaisimond, Célin Polémon, Thomas Désulmé, plus prés de nous Franck Ciné, Charles Beaulieu, ont essayé, ils ont tous échoué, ils ont disparu pour toujours. Les hommes d’en face, souvent victimes eux aussi de pires exactions des régimes répressifs (mise à sac de leurs établissements commerciaux, des impositions arbitraires, des dilapidations, des confiscations en dehors de la justice, de paiements de taxes non justifiés, etc.) arrivent toujours à remonter le courant, à apaiser les vagues des plus furieuses, à refaire surface pour se replacer non seulement dans leurs positions antérieures, mais aussi pour redevenir encore plus forts, plus puissants ici ou à l’étranger.

Edzer Pierre, Le National Haiti

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