Réginald Policard : Un concert pour Franklin

Policard.

Policard.

On ne devinera jamais assez le courage des artistes sur scène, comédiens, interprètes ou musiciens. Ils dominent souvent des problèmes personnels, des émotions pénibles, des épreuves douloureuses, pour répondre au rendez-vous avec leur public et le satisfaire.

Le samedi 22 juillet, le musicien Réginald Policard, éprouvé brutalement le jour-même par la mort de son frère Franklin, a malgré tout donné un mémorable concert, au Karibe, a « ASU » sur la terrasse en plein air. Une vingtaine de morceaux étaient inscrits au programme en deux parties. Le pianiste a naturellement dédié la soirée à la mémoire de son frère. Il était accompagné par : John Bern Thomas (batterie); Richard Barbot (guitare-basse) ; Maxime Lafaille (trompette); David Einhorn (contrebasse).

L’excellente chanteuse Mélissa Dauphin était son invitée et participait à la fête.

Film de la soirée

En dépit de légères pauses pour de brèves présentations ou prises de paroles du leader, on peut dire que le spectacle s’est déroulé tambour battant. Pas moins de douze morceaux en première partie, et après trente minutes d’intermède, huit autres en seconde partie.

Le concert commence avec « Fantasme », composition du pianiste, sorte de samba-rumba et morceau phare de l’album « Détour ». Les improvisations de Réginald Policard et de Barbot sont appréciables. John Bern Thomas est à la batterie. La samba est déviée en un swing assez alerte vers la fin du développement, puis restaurée avec la réexposition du thème.

Maxime Lafaille pointe sur la scène pour s’ajouter au trio et exposer le thème « Détour », éponyme de l’album. La sourdine de l’instrument est idéale pour la circonstance. La version exécutée est plutôt « binaire » en comparaison de l’originale « ternaire » et franchement swing. On parle ici de l’unité de temps et non de la mesure. Improvisation agréable du leader au piano électrique « rhode ».

Après une brève salutation au public pour l’accueillir, on interprète ensuite « Mirage », thème tiré du dernier album du jazzman et pianiste. Une ambiance latine au rythme flottant, évoquant par endroits la bossa-nova. Chorus de Policard et du trompettiste-exposant Maxime Lafaille. Ce morceau subtil révèle ses charmes, ses méandres et sa logique au fil des écoutes successives.

Le leader, à la voix enrouée par l’émotion, prend plaisir à introduire deux autres invités célèbres : le contrebassiste David Einhorn, qui remplace Richard Barbot, et la captivante chanteuse, ayant fréquenté les cours de la Berklee College of Music, Mélissa Dauphin. La vocaliste enchaîne pour notre plaisir avec trois morceaux célèbres : « Autumn leaves » ou « les feuilles mortes » en up tempo, avantageant et mettant en vedette le piano et la trompette, avec ralentissement surprise de la vitesse par la suite; la sublime ballade « Body and soul » ou l’absence de Lafaille nous a un peu frustré; le standard moderne et non moins célèbre « Alfonsina y el mar » popularisé par Mercedes Sosa et choyé de Cécile Mc Lorin Salvant. Mélissa Dauphin a d’indéniables pour l’espagnol. Sa voix a gagné dans le registre grave.

…Et la première partie du programme suit son cours avec une succession de thèmes , les uns plus enchanteurs que les autres : « Minis Azaka » en valse ( 6/8 lent ou 3/4) par le trio piano, batterie et contrebasse; « We’ll meet again » de Bill Evans dédié à Franklin, duo de piano et de contrebasse; à nouveau le quartette ( piano, basse électrique, batterie et trompette) dans une version ballade et « binaire » de « Deside’ w » où brille Maxime Lafaille; « Kouzen » en 6/8 avec la belle voix de Melissa et un solo de trompette; « Jao » composition du pianiste pour son petit-fils, avec présence du contrebassiste; et pour finir « It’s up to you », thème au tempo rapide, nerveux et swinguant avec les remarquables « breaks » de la batterie.

Après un intermède de trente minutes environ, le spectacle reprend avec la deuxième partie du programme constituée par une majorité de morceaux du pianiste compositeur et de beaux hits ou standards latins et américains : « Boarding pass » avec le célèbre tic-tac de la cymbale du batteur; « Contigo aprendi » immortelle chanson de Armando Manzanero, bien rendue par l’âme et l’organe de Mélissa; « Lullaby of Birdland » de Georges Shearing, tendre, aux paroles savoureuses et bien articulées par la vocaliste, avec les chorus de piano et de contrebasse; « Fèy o » de notre folklore, récité par Mélissa avant le passage instrumental en 6/8; « Autumn tears » de Policard; « Always » du même compositeur, avec Maxime Lafaille à la trompette, une ballade presque latine; « Besame mucho » comme fait sur mesure pour la chanteuse, très applaudie; « Rivière froide », composition du pianiste, 6/8 ultra rapide pour boucler la soirée.

Un programme, un spectacle en toute convivialité, faisant l’unanimité dans l’assistance. Agréable et excellent hommage au frère disparu.

Le Nouvelliste, Haiti

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