Rencontre avec le traducteur Frantz Gourdet

Le traducteur Frantz Gourdet et quelques-uns des livres qu’il a traduits. (Photo Le National)

Le traducteur Frantz Gourdet et
quelques-uns des livres qu’il a traduits. (Photo Le National)

Frantz Gourdet continue d’enseigner l’informatique et l’analyse numérique notamment à l’INSA de Lyon et à l’Université Rennes 1. Depuis plus de vingt ans, il collabore à la direction de projets à l’Agence de mutualisation des universités. Il est aussi traducteur de plusieurs livres en créole. Suite et fin de l’entretien réalisé avec le traducteur.

Le National : Quelles autres classiques de la littérature mondiale comptez-vous traduire ? Pourquoi traduire des livres en créole ?

Frantz Gourdet : L’élection des titres à traduire se situe au fondement de la démarche. Il convient d’ouvrir ce processus de choix à la participation du plus grand nombre. Chacun peut faire ses propositions sur notre site Internet : http://editions.leve.ht/atraduire. Nous avons également sollicité diverses associations de bibliothécaires et d’enseignants, dont l’Association des professeurs de français (et de créole) d’Haïti (l’APROFH). Nous voulons éviter une approche descendante qui aboutirait à une bibliothèque monolithique, illustrant les goûts personnels d’un groupe restreint d’individus, quand bien même ces goûts seraient plutôt éclectiques. Pour nous, dans dix ans, la plus grande réussite de notre catalogue serait que chacun puisse y trouver non seulement des centaines d’ouvrages qu’il souhaiterait lire ou relire, mais aussi quelques titres qui, de son avis personnel, ne méritent pas d’y figurer.

Il nous faut de grands classiques qui marquent, forment, construisent. Du contemporain comme de l’intemporel. Des oeuvres identitaires, d’autres, universelles. Un « rayon haïtien » fourni. Beaucoup de livres « jeunesse » et « aventure » pour transmettre le goût de la lecture, et d’autres, celui de la réflexion. Satisfaire les curiosités, parfaire l’apprentissage citoyen, le vivre ensemble… Couvrir, en résumé, la plupart des genres et des rayons d’une grande librairie achalandée.

Maintenant, pourquoi traduire des livres en créole ? La liste des raisons pourrait ne jamais s’arrêter : pour constituer une banque riche et variée de supports de post-alphabétisation efficace, ce qui manque cruellement en Haïti ; pour accompagner un nouvel enseignement axé sur la compréhension réelle des concepts et non sur le « par coeur » et pour cela, un matériel pédagogique de qualité dans la langue maternelle des Haïtiens est indispensable ; pour servir de catalyseur à une nouvelle production d’oeuvres et de matériels pédagogiques directement en créole ; pour faire travailler la langue en dehors de son contexte habituel et ainsi l’éprouver, l’enrichir, la consolider ; pour démontrer de manière factuelle la puissance de la langue en tant qu’outil non seulement de communication, mais aussi d’acquisition et de transmission de la connaissance, tous domaines confondus ; pour donner à ceux qui le souhaitent un accès immédiat et plus aisé aux langues étrangères (y compris le français) en passant par la compréhension première du créole ; pour contribuer au respect des droits linguistiques du citoyen, celui notamment de choisir, parmi les deux langues officielles, celle dans laquelle il souhaite s’exprimer ou être informé, en toutes situations notamment officielles, administratives, commerciales… ; pour remettre debout la majorité créolophone en lui rendant les moyens non violents de se faire respecter, ainsi que les moyens de son autonomisation et de sa conscientisation et tout cela, pour le bien de la nation tout entière dont l’indépendance ne pourra reposer que sur une véritable indépendance de la majorité des concitoyens ; pour la même raison, qu’on a traduit de l’araméen au grec, du grec au latin, et que l’on traduit encore et toujours des livres en japonais, en finnois, en français, en allemand, en anglais, etc. à savoir : amener aux peuples dans leur propre langue de vie, la seule qu’ils comprennent véritablement, les connaissances acquises et les cultures s’exprimant sous toutes les latitudes, sans obliger aucun de ces peuples à comprendre toutes les langues de la terre. Cela rejoint bien le programme de constitution rapide de la bibliothèque créole par la traduction, pour « amener » le monde à tout créolophone monolingue qui le souhaite ou emmener ce créolophone partout à travers le monde sur les ailes du créole…

Un chemin existant consiste à mépriser et à dénigrer le créole haïtien et à tenter de (croire ou faire semblant de) maîtriser une autre langue – le français ou l’anglais par exemple – dans laquelle ce travail de traduction, déjà effectué, se poursuit inlassablement. Mais ce chemin s’inscrit égoïstement dans un étroit monopole d’accès au savoir resté aux mains d’une infime minorité. Il ne nous offre aucun avenir unitaire de peuple. C’est pourtant la voie que nous essayons aveuglément d’emprunter depuis plus de deux siècles et, sur ce point, le constat d’échec national est flagrant. Or, un apprentissage de base dans leur langue maternelle ainsi que les ouvrages bilingues en mode miroir que nous fabriquons constituent ou indiquent, à notre avis, le plus court chemin vers le français pour les lecteurs du créole, et vice versa. Et en dehors, d’isoler par la pauvreté transitoire de sa bibliothèque globale que nous proposons justement d’enrichir par vagues massives régulières, le créole, encore en qualité de langue maternelle, est la seule véritable clé intime, l’unique passe-partout d’ouverture à soi, aux siens et au monde, détenu dès la naissance par tout Haïtien, qu’il soit paysan ou citadin, riche ou pauvre. Il nous appartient, par notre travail constant, assidu, de multiplier les univers auxquels cette clé donne accès.

L.N. : Mise à part la traduction, l’association « LEVE » n’a pas d’autres choses en perspective ?

F.G. : En appui à la mise en place de dispositifs d’accélération du processus de traduction en Haïti, l’association LEVE dispose d’un service d’éditions d’ouvrages bilingues, « Les Éditions LEVE ». Elle a également mis sur pied « La Petite librairie haïtienne » dédiée à la vente en ligne de livres principalement d’auteurs haïtiens grâce à nos accords avec de multiples maisons d’édition (cf. http://leve.ht).

Nous concentrer sur notre objectif d’environ mille six-cents titres traduits sur dix ans est déjà relativement ambitieux et très accaparant. Au lieu de nous disperser, nous préférons offrir nos réalisations à d’autres partenaires en réseau. Sur la base de ces réalisations et avec l’appui de nos équipes de traduction et de révision, ils peuvent et pourront à leur tour créer et couvrir d’autres besoins spécifiques ayant trait à la postalphabétisation, l’enseignement, le sous-titrage ou la création d’oeuvres audiovisuelles, la cinématographie, l’informatique, la publicité, l’éditique, la presse parlée et écrite, les émissions radiophoniques, etc.

Notre crédo serait plutôt de fédérer. Et ce n’est pas un hasard si des universitaires, déjà fondateurs d’écoles de traduction à Port-au- Prince, ont accepté de se joindre à l’équipe pédagogique de notre Programme de formation en techniques de traduction (PFTT) sous la responsabilité pédagogique de Renauld Govain, doyen de la faculté de Linguistique appliquée de l’UEH. Il nous reste à souhaiter « Bon travail ! » à Ana Kileveya et à nous donner rendez-vous pour la fournée de traductions « LEVE 2017 ». Gageons qu’elle sera à déguster sans modération.

Propos recueillis par :

Jean James Junior Jean Rolph, Le National Haiti

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