Transcendance historique de la révolution haïtienne et son influence dans la partie de l’Est encore appelée Santo Domingo Espagnol

Leslie Péan, Historien.

Leslie Péan, Historien.

Conférence prononcée le mardi 22 août 2017 à Santo Domingo sous le titre : Transcendencia histórica de la revolución haitiana y su influencia en el Santo Domingo español

Monsieur le modérateur, invités, mesdames et messieurs, je voudrais tout d’abord féliciter tous ceux qui ont contribué de manière constructive à cette réunion. Le débat sur la transcendance historique de la révolution haïtienne et son influence dans la partie de l’Est encore appelée Santo Domingo Espagnol a une certaine charge émotionnelle qui ne peut pas être ignorée parce que les relations haïtien-dominicaines en constituent la toile de fond. Le temps de référence est situé entre la révolte des esclaves de 1791 et l’annexion du Santo Domingo Espagnol par le gouvernement de Boyer en 1822.

Pour rendre justice au thème, on peut dire avec Guy Alexandre, ancien ambassadeur d’Haïti en République dominicaine, que, en dépit du caractère indiscutablement progressiste de la conquête de l’indépendance du pays [en 1804] –entre autres, parce que celle-ci y consacre à jamais l’abolition de l’esclavage– l’État haïtien naît comme État antipopulaire, antidémocratique largement antinational [1]. » Bien que tout ait été fait pour effacer son existence (comme l’a révélé l’anthropologue Michel-Rolph Trouillot [2]), la révolution haïtienne n’est pas passée inaperçue dans le monde. Par conséquent, il est normal qu’elle ait eu une influence durable sur le Saint-Domingue Espagnol.

Le moment Louverture

Dix ans après la révolte du Bois-Caïman du 22 Août 1791, la révolution de Saint Domingue avec Toussaint Louverture concrétise en Amérique le nouvel ordre des choses des abolitionnistes avec les Jacobins noirs. Cette révolution de Saint Domingue est vite allée au-delà de ses frontières avant même 1804. À la tête de ses troupes, Toussaint rentre dans le territoire de Santo Domingo espagnol le 27 janvier 1801 étant donné que ce territoire avait été cédé par l’Espagne à la France suite au Traité de Bales de 1795. Cette décision n’est pas du tout le fruit de la légèreté car l’abolition de l’esclavage à Saint Domingue ne pouvait coexister avec l’esclavage dans la partie Est ou Santo Domingo espagnol.

Parmi les actions durables entreprises par Toussaint Louverture dans le territoire de Santo Domingo espagnol, il importe de mentionner :
1) l’abolissement de l’esclavage
2) l’ouverture des ports au commerce international
3) la réduction des taxes à l’importation et à l’exportation pour encourager les échanges spécialement avec l’Angleterre et les États-Unis
4) la relance de l’agriculture et de la production du café, du sucre et du cacao pour l’exportation, contrairement à l’agriculture de subsistance.

Ces éléments sont les premiers indices d’une transcendance historique qui marquera le territoire du Santo Domingo espagnol pour de nombreuses années à venir.

Le programme de Dessalines

Suite à la victoire de Dessalines en 1804 et la fuite du général français Ferrand dans la partie de l’Est du Santo Domingo Espagnol, ce dernier renverse le commandant Kerverseau nommé par Leclerc et prend le pouvoir au nom de la France. Il rétablit l’esclavage et par le décret du 6 janvier 1805 autorise les habitants de Santo Domingo espagnole à faire des incursions en Haïti pour capturer des enfants jusqu’à l’âge de 14 ans pour les réduire en esclavage. Le 6 février 1805, Dessalines, outragé par ces mesures, envahit la partie de l’Est de l’île. Le 6 mars, ses troupes, victorieuses, se trouvaient aux portes de la capitale de Santo Domingo espagnole, dont le siège commença. La ville serait tombée en son pouvoir si, le 27 mars, une escadre française n’était apparue avec des renforts. Craignant un débarquement sur les côtes d’Haïti en son absence, Dessalines s’empressa de lever le camp et d’évacuer la partie de l’Est.

Selon l’exposé de l’historien haïtien Jean Price-Mars dans ce que nous considérons être son meilleur ouvrage,

« la retraite de l’armée haïtienne fut l’un des épisodes les plus dramatiques et les plus sanglants d’une dramatique et sanglante histoire. Incendie des fermes, destruction du bétail, fusillade des otages, capture des femmes et des enfants, leur transfert brutal à l’ouest, à la suite de l’armée, rien ne manqua à ce triste tableau d’inutiles horreurs. Dessalines avait assimilé les gens de l’Est aux blancs français, ses ennemis de toujours. Et il voulut leur montrer la vigueur de sa poigne comme il les en avait menacés dans sa proclamation. Ils étaient l’ennemi. Il était la vengeance. Du fond de son âme farouche, remonta le ressentiment, résidu primitif de l’instinct de lutte et de défense dont le germe avait crû dans son inconscient depuis les jours lointains où la substance impalpable en avait été déposée chez l’ancêtre nègre qui, poursuivi par les chasseurs d’hommes dans la jungle africaine, fut jadis emmené à Saint-Domingue pour servir de soubassement à la fortune coloniale malaxée dans l’injustice, la honte et le crime [3]. »

Le comportement de Dessalines ne peut être expliqué en référant uniquement à la technique de la terre brûlée utilisée pendant la guerre d’indépendance. Karl Marx a écrit en 18 Brumaire de Louis Bonaparte : « La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants » pour parler des opprimés d’hier utilisant les mêmes techniques de leurs anciens oppresseurs. Cela nous parait plus conforme pour approcher la reproduction des techniques de gouvernement de pouvoir à vie, de pouvoir familial, de pouvoir absolu et de répression systématique de la moindre opposition. Des techniques de gouvernement qui ont atteint leur apogée sous l’absolutisme royal en France et pendant l’esclavage à Saint Domingue.

Ce comportement barbare de Dessalines contraste avec la mesure reflétée au cours des six premiers mois de 1804 de ne pas incorporer la province du Cibao à la République d’Haïti en envoyant des troupes à la demande de la délégation composée par le Père Jean Ricardo, le Capitaine Don Domingo Pérez Guerra et José Compas Tabares. Alors, Ferrand envoie au général Deveau chasser Tabares de Santiago et saisir la ville. Dessalines, après avoir appris la nouvelle, délègue le général Toussaint Brave du Fort-Liberté à Santiago le 26 mai 1804, qui, n’ayant pas trouvé l’ennemi, est revenu à son poste. La révolution haïtienne de 1804 contre l’esclavage accomplissait ainsi son premier acte de transcendance et de solidarité avec le Saint-Domingue espagnol. Enfin, il faut mentionner pendant cette période de lutte contre les troupes françaises, qui ont capitulé en 1809 contre l’Espagne, le soutien apporté aux patriotes d’Azua, dirigé par le futur président de la République dominicaine, Manuel Jiménez, qui a visité plusieurs fois le Président Pétion à Port-au-Prince [4]. L’important est de voir la transcendance de la Révolution haïtienne aussi bien dans le soutien de Dessalines en mai 1804 à Tabares que dans celui du président Pétion à Manuel Jiménez en 1809.

L’Espana Boba (Espagne folle) et l’indépendance éphémère

La Révolution haïtienne a créé une situation inédite pour les puissances coloniales (Angleterre, France et Espagne) dans les Caraïbes, en particulier sur l’île d’Hispaniola. Sans doute, Dessalines était antiesclavagiste et, en ce sens, il envoya en 1805 à Martinique et Guadeloupe une délégation pour fomenter une insurrection [5]. Dessalines a donné de l’aide en argent, en hommes et en armes à Miranda et Pétion a fait de même avec Bolivar en demandant à ce dernier de promettre la libération des esclaves une fois qu’il eut pris le pouvoir. Cette transcendance de la révolution haïtienne est bien réelle, malgré le silence imposé sur cette révolution du fait qu’elle était inconcevable selon les prémisses ontologiques dominantes de son époque. L’ordre mondial caractérisé par la colonisation du monde, l’esclavage et le racisme, n’a jamais été le même depuis la révolution de 1804.

Les puissances coloniales, en particulier l’Espagne, ont été surprises de voir l’impact qu’Haïti pouvait avoir sur le mouvement de libération de l’esclavage non seulement sur son territoire, mais aussi au-delà dans les Caraïbes et l’Amérique du Sud. Nous pouvons comprendre pourquoi l’Espagne a décidé d’abandonner le territoire de l’Est dit Saint-Domingue espagnol de 1809 à 1821, bien qu’elle en avait officiellement le contrôle. Les contributions de la Révolution d’Haïti à cette époque sont claires dans le mouvement de la nuit du 15 au 16 août 1812, qui ont été tracés par José Leocadio, Pedro de Seda, Pedro Henriquez et beaucoup d’autres, libres et esclaves, dont le but était « la liberté de leur race et rejoindre la République d’Haïti » [6]. La révolution haïtienne a contribué à élever la fierté du dominicain noir qui a été gardé esclave dans le Santo Domino espagnol et aidé à son émancipation. La période appelée Espagne Boba (Espagne folle) a été le résultat de la pénurie de ressources en provenance d’Espagne pour promouvoir la présence espagnole dans la partie de l’Est au moment où les colonies de l’Amérique du Sud se sont révoltées avec l’aide d’Haïti, surtout après la visite de Bolivar en Haïti et son départ en 1816 des Cayes avec une marine de dix navires [7].

La reconnaissance de la valeur de l’expérience de la libération haïtienne est également observée dans les actes réalisés en 1821 par les autorités des villes riveraines de Saint-Domingue, en faveur de l’annexion avec Haïti. On peut citer les faits de José Justo Silva, du commandant de Monte Cristi, Diego Polanco et d’autres qui ont soutenu ou opposé le mouvement de Núñez de Cáceres proclamant l’indépendance éphémère de 1821 qui a duré deux mois et huit jours. Dans le volume I de son livre La République d’Haïti et le République dominicaine, l’historien Jean Price-Mars reproduit quinze pages de lettres de dirigeants du Santo-Domingue espagnol demandant l’annexion à Haïti qui s’est concrétisée en 1822.

Les vingt mille fusils donnés par Sonthonax aux anciens esclaves

Dans le cas d’Haïti, les dirigeants n’ont jamais pu établir depuis l’indépendance les formes de reconnaissance mutuelle permettant d’intégrer tous ses membres dans la vie sociale. Parmi les différentes composantes qui ont joué leur partition pour arriver à l’indépendance, les noirs cultivateurs et soldats, en majorité les bossales, ont été écartés ainsi que les Blancs non esclavagistes (anglais, allemands, polonais, français). La révolution haïtienne est présentée comme une révolution raciale par l’école coloriste (noiriste/mulâtriste) alors qu’il s’agit plutôt d’une révolution multiraciale.

La complicité des prêtres catholiques abolitionnistes Blancs dans la révolte du Bois-Caïman ne peut être mise de côté [8]. Le prêtre catholique Philémon, curé du Limbé, sera même pendu [9] en octobre 1791 et son corps exposé sur la place publique en face de la tête coupée de Boukman pour bien signifier son affiliation à l’insurrection conduite par ce dernier. Selon Laennec Hurbon, « on dénombre pas moins de 16 prêtres sur 24 dans le Nord à avoir eu une participation active et même décisive dans l’insurrection [10]. » En effet, d’autres prêtres dont le père Cachetan, curé de la Petite Anse ; le père Sulpice, curé du Trou [11] ; le père Philippe Roussel, curé de la grande Rivière du Nord ; l’abbé Delahaye, curé de la paroisse du Dondon, etc. sont impliqués dans le mouvement contre l’esclavage. On ne saurait sous-estimer le poids de l’église catholique dans les changements à Saint Domingue et aussi dans le territoire du Santo Domingo espagnol.

Le rôle joué par les prêtres de l’église catholique a été aussi sous-estimé que celui des vingt mille fusils distribués par Sonthonax aux anciens esclaves noirs en 1796 en leur disant «  Voici ta liberté que te donne Sonthonax ; celui qui t’enlèvera ce fusil voudra te rendre esclave [12]. » Ces vingt mille fusils constituent le point d’appui pour le projet d’émancipation de Toussaint Louverture qui sera matérialisé par Dessalines. En minant l’armée de Leclerc, les vingt mille fusils joueront un rôle crucial dans l’armée indigène et la révolution triomphante menant à l’indépendance en 1804. Enfin, le rôle des forces armées indigènes a été fondamental pour l’indépendance. Comme on le dira des années plus tard le président chinois Mao : « Le pouvoir politique est au bout du fusil ».

Merci au Centre culturel d’Espagne de m’avoir invité à prononcer cette conférence sur l’anniversaire de la révolte du 22 août 1791 et sa signification historique. J’espère que ce sera le début pour les historiens haïtiens et dominicains de contribuer à la rédaction d’une vision commune de l’histoire de l’île et de l’évolution des deux pays. Merci beaucoup pour votre attention !

* Économiste, écrivain

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[1Guy Alexandre : « Points de repères historiques pour comprendre l’Haïti d’aujourd’hui », Pouvoirs dans la Caraïbe, 1998 ; URL : https://plc.revues.org/643

[2Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past : Power and the Production of History, Boston, Beacon Press, 1995.

[3Jean Price-Mars, La République d’Haïti et la République Dominicaine, (Port-au-Prince, 1953), Montréal, Université du Québec à Chicoutimi au canada, 2000, Tome 1, p. 78.

[4Jean-Marie Théodat, Haïti – République Dominicaine : une île pour deux – 1804-1916, Paris, Karthala, 2003, p. 83.

[5Roberjot Lartigue, Rapport de la conduite qu’a tenue M. Roberjot Lartigue au sujet de l’entreprise formée par Dessalines pour soulever la Martinique, la Guadeloupe et Marie-Galante, daté de St-Thomas, île Danoise, du 26 Mai 1806, Dubray Imprimeur, Rue Ventadour, N.° 5., 1815.

[6Franklyn J. Franco, Los negros, los mulatos y la nación dominicana, 9na edición, Santo Domingo, 1998, p. 119.

[7José Gabriel García, Compendio de la historia de Santo Domingo, Tomo II, tercera edición, Santo Domingo, 1894, p. 52.

[8Laënnec Hurbon, L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue (22-23 août 1791), Actes de la table ronde internationale de Port-au-Prince (8 au 10 décembre 1997), Paris : Les Éditions Karthala, 2000, p. 36.

[9Mgr. J. M. Jan, Les congrégations religieuses à Saint Domingue 1681-1793, Port-au-Prince, Imprimerie Deschamps, 1951, p. 179.

[10Laënnec Hurbon, L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, op. cit. p. 32.

[11R.P. Cabon, Notes sur l’histoire religieuse d’Haïti de la révolution au Concordat (1789-1860), Port-au-Prince : Petit Séminaire Collège Saint-Martial, 1953, p. 35.

[12Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, volume 1, Port-au-Prince, Imprimerie Courtois, 1847, p. 245.

Soumis à AlterPresse le 25 août 2017

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