Une armée à visage humain.

Pierre Raymond Dumas, Photo courtoisie Pikliz

Pierre Raymond Dumas, Photo courtoisie Pikliz

Il est significatif que l’un des rares débats qui aient quelque peu animé la dernière campagne électorale ait porté sur la remobilisation et la refondation des forces armées haïtiennes. Sur ce sujet, il faut s’imposer de ne pas dire n’importe quoi. L’heure est à la retenue, à la collecte de propositions et de réflexions réalistes, car il s’agit d’un défi immense, la mesure (courageuse ?) prise par le président Jovenel Moïse qui plaide pour une philosophie de la volonté face au climat de résignation qui domine le pays. Car, si la fidélité d’un chef de l’Etat à ses promesses électorales et à ses convictions se mesure aisément à la haine dont ses adversaires le poursuivent, assurément le président qui se refuse à cautionner la « démobilisation » – anti-constitutionnelle au demeurant – marque les esprits par son geste exemplaire. Ses premiers atouts ? La transparence. Et la concertation en continu. Mais tout cela ne se fera pas en un jour. Avec quelques ressources ? Quel budget ? Argument qui peut servir à bien des choses mais qui n’est pas sans signification. Suivant quel chronogramme d’activités ? Le temps des dénégations est derrière nous. Vient celui de la reconstruction d’une armée à visage humain, des tâches difficiles de la cohabitation entre deux forces de sécurité. Un pari ? Bien sûr. Pour le moment.

Courageuse ? Dans tous les cas, les Haïtiens savent qu’il faudra payer la grande partie de la facture par une rigueur financière croissante. Renforcer la sécurité générale du pays, car c’est de cela qu’il s’agit le justifie. A la clef, une double peur : décevoir les belles âmes anarcho-populistes, en jouant les « liquidateurs », géniteurs de bandes armées et de chimè ; se faire menacer par les « Blancs », en ayant l’air de faire table rase du passé. Et nous n’avons pas encore, je crois, mesuré l’événement dans toute son ampleur, vingt-trois ans après l’intervention américaine en septembre 1994 pour restaurer la présidence de Jean-Bertrand Aristide. A défaut de clivages balisés – entre pro- et anti- armée ou militaires – les débats devraient désormais s’orienter vers des sujets de société y afférents, où les attentes collectives et managériales, géographiques et émancipatrices sont bien plus élevées, urgentes. Luttes contre la contrebande, service civique obligatoire, reforestation, désenclavement, couverture maritime, aérienne et terrestre pour faire face aussi bien aux problèmes de sécurité liés aux délits et crimes qu’aux catastrophes et désastres naturels : autant de domaines où l’on touche aux racines de notre sous-développement, à la précarité de chacun. Or ces enjeux n’ont jamais été expliqués à la grande majorité des Haïtiens.

L’impression de laisser passer le temps – ou de laisser faire avait, en effet, contribué à grossir le mal du fait accompli. Le dossier de l’armée est difficile à bien des égards. L’avenir se joue de nos ressentiments. Et c’est pour cela qu’il faut cesser de le congédier. A entendre certains hommes politiques haïtiens et responsables étrangers s’inquiéter du retour à l’ordre constitutionnel, on se demande s’ils ne trouvent pas la présence des troupes onusiennes, l’insuffisance des forces de police et l’inexistence de moyens de défense supplémentaire tellement satisfaisants et normaux qu’il faille s’accrocher au passé qui s’inspire d’un bilan macabre et rester les bras croisés. Encore faut-il que les événements vécus ne contredisent pas trop cette attitude partisane et aveugle qui ne correspond ni aux intérêts du pays ni à l’esprit du temps. A travers tout le pays, l’idée de l’extension ou de la perpétuation de la présence onusienne fait bondir. Or Haïti peut-elle sortir véritablement de la tutelle sans une force armée professionnelle et moderne ? Si les « liquidateurs » nationaux y ont songé, ils ont oublié : « La pâte que l’on pétrit est meilleure lorsqu’elle est faite à la maison. »

C’est un homme d’action, un chef de l’Etat. Le président Jovenel Moïse peut surprendre, irriter même. Sa franchise bondissante, son éloquence, sa véhémence à principes impriment une vive allure à son style de pouvoir. Sa thèse est vraie : le pays souffre d’un déficit de volontarisme, d’actions fermes. C’est tout le pays qui l’attend sur ce chantier. Cela dit, il faut continuer de construire, il faut agir. Le respect des prescrits constitutionnels a toujours été l’idée fixe de ce candidat élu au premier tour, malgré vents et marées humains et naturels. Mais il ajoute le courage et la persévérance.

Quant aux perspectives ouvertes par le visage humain de la nouvelle armée, elles constituent un grand espoir mais sur fond d’expectative et, en ce qui me concerne, de perplexité. Il est vrai que je suis prudent. En effet, ne tombons pas dans l’autosatisfaction : il nous reste du chemin à parcourir ! Car les atteintes sont aussi intenses que les doutes ! Une armée – celle des Duvalier et de Raoul Cédras – qui instaurait la désolation ne pouvait qu’aboutir à cette déchéance odieuse, à ce délabrement institutionnel – dans le sens de l’inaptitude à discerner les véritables enjeux. Quelles leçons tirées de la faillite des FAD’H ? Notre époque adore les cadavres. Ainsi la mémoire a beaucoup de vertus dans ce passé de bruits et fureur. J’ai moi-même écrit que la meilleure formule était celle qui parviendrait à pondérer les pouvoirs dans l’intérêt général. Le problème n’est donc plus de s’entredéchirer en faisant le jeu des puissances étrangères, notamment de la République dominicaine, mais bien davantage de sortir de la dépendance sécuritaire actuelle. Dès les premiers temps, j’ai été favorable à sa mise en place, régénérée, suivant des conditions primordiales, en dépit des bouleversements que cela provoque. En définitive, notre avenir dépend de l’idée que nous faisons d’Haïti et de la force de nos convictions patriotiques.

La démarche est cruciale et délicate. Jamais les partisans de la « démobilisation » ne désarmeront. La vie politique nationale, malheureusement, est ainsi faite. Il faut en préciser et vulgariser nettement la doctrine. Bien sûr, car chez le président de la République qui nous a ainsi donné une leçon d’éthique et de patriotisme (valable pour notre temps revenu de tout), on le voit, tout est dédié à l’action, à la communication, au dialogue. Il n’est pas homme à se satisfaire de l’inauguration des chrysanthèmes. Mais il est aussi indispensable de continuer à consulter toutes les forces vives de la nation dans cette entreprise de longue haleine.

Pierre-Raymond Dumas, Caraibes Haiti

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