Une saison d’anomie et de chaos économique

 

Nancy Roc, Photo by Pinterest

De Laurent Lamothe à Jack Guy Lafontant, les premiers ministres d’Haïti n’ont cessé de clamer que le pays deviendrait émergent en 2030. Ce vœu restera pieux, selon les participants du panel inaugural qui a eu lieu pour le lancement du projet PiGRAN, organisé du 23 au 28 avril 2018, par le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle, à Génipailler, Milot, dans le Nord d’Haïti.

La cérémonie d’ouverture officielle du Pôle d’innovation du Grand Nord (PIGraN), l’événement annuel du Grahn, a eu lieu le mardi 24 avril et a sonné le glas des slogans ou politiciens voulant faire croire qu’Haïti pourrait devenir un pays émergent en 2030.

En prélude à cet événement, le Grahn avait déjà annoncé la couleur dans un communiqué diffusé le 17 avril : « Haïti ne sera pas un pays émergent à l’horizon 2030 » y avait affirmé GRAHN-Monde, premier think-tank haïtien composée de plus de 300 scientifiques et intellectuels d’Haïti et de sa diaspora. Lors de la cérémonie d’ouverture, le panel devant chercher des pistes de solutions aux conditions nécessaires pour que le pays devienne émergent, avait été trié sur le volet et comprenait deux économistes de renom : Fritz Jean, ancien gouverneur de la Banque Centrale et Etzer Émile, un des plus économistes les plus prometteurs de la nouvelle génération et auteur du best-seller « Haïti a choisi de devenir un pays pauvre : les 20 raisons qui le prouvent ». Deux membres du Parlement haïtien faisaient également partie du panel en l’occurrence, la sénatrice du Nord, Dieudonne Luma Étienne et le député de Pétion-Ville, Jerry Tardieu. Étaient également présents, le journaliste sénior, Hérold Jean-François, représentant la presse ; Fania Ogé Victorin, étudiante au doctorat à l’ISTEAH, représentant la jeunesse et, enfin l’historien Claude Moise qui est intervenu par visioconférence à partir de Montréal. L’éminent Professeur Samuel Pierre, président de GRAHN-Monde était le modérateur du panel

La déliquescence de la société haïtienne

L’intervention la plus percutante a certainement été celle de l’économiste, ex-homme d’État, ex-Premier ministre d’Haïti et ancien gouverneur de la Banque de la République d’Haïti, Fritz Alphonse Jean. D’entrée de jeu, cet homme du Nord n’a pas mâché ses mots pour démontrer qu’« il y a un problème de déliquescence de cette société qui ne peut pas être laissé de côté et être regardé de manière traditionnelle en se demandant quels sont les secteurs les plus porteurs de création de richesse ».

L’auteur de l’ouvrage intitulé Haïti, la Fin d’une Histoire Économique, a rappelé que, depuis des siècles, l’économie haïtienne est avant tout « une économie de rentes qui fonctionne en dehors de toute efficience et à l’abri de toute concurrence ». En 2018, « la richesse, est toujours créée à travers une économie de rentes mais, de nos jours, si la rente subsiste encore, il y a quelque chose de plus pernicieux qui se passe dans l’économie », a-t-il déclaré ; « nous sommes dans une saison d’anomie, pour répéter Wole Soyinka. Une saison de chaos économique », a-t-il martelé. Pour Fritz Jean, la société haïtienne est en plein chaos avec une déstructuration de l’État et une justice qui fonctionne à peine. Alors, dans une telle situation, comment envisager une sortie de crise ? Peut-on parler d’industrialisation en Haïti ? Peut-on parler d’agriculture ? Est-ce vrai que cette économie peut se concentrer sur les services ou le tourisme ?

« Je crois qu’il y a quelque chose de plus important à adresser aujourd’hui : c’est l’anomie de notre société. Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? Les institutions de l’État sont prises d’assaut par des groupes de cette société : que ce soient des parlementaires ou autres. La douane appartient à quelqu’un, l’APN appartient à quelqu’un, à l’ONA nous sommes en train de dilapider les fonds de pension des couches les plus pauvres de la société. Et qui dilapide ces fonds ? Ce sont des parlementaires, des entrepreneurs de la société civile, ce sont les gens les mieux lotis de la société », a dénoncé Fritz Jean, actuel président de l’Institut Haïtien d’Observatoire de Politiques Publiques (INHOPP) « Aujourd’hui, n’importe qui peut débarquer chez vous et dire que votre propriété lui appartient et à travers cette déliquescence, la justice en Haïti est assez faible pour que son vœu se réalise », a-t-il accusé. Dans un tel contexte, Fritz Jean pense que « parler de climat des affaires et de la bonne gouvernance est de la plaisanterie. La vérité est qu’aujourd’hui, on ne peut pas parler de climat d’affaires dans un pays où la loi n’est pas respectée, où le système judiciaire est en pleine décadence », a-t-il conclu.

Oser renverser les schémas

D’une génération à l’autre, le constat est le même et tout aussi affligeant pour la société haïtienne sous le régime du Parti haïtien Tèt Kale (PHTK) de l’ex-président-chanteur, Michel Joseph Martelly. En 2017, après l’investiture de son dauphin, Jovenel Moïse (du même parti), le Dr Rudy Hériveaux, Porte-parole du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK) et ancien fervent militant et défenseur du parti Lavalas de Jean-Bertrand Aristide, avait déclaré : « Aujourd’hui 7 Février 2017, un jour nouveau se lève sur Haïti. Une formidable aventure commence avec à la tête du pays, un homme remarquable travaillé d’un désir brûlant et d’une grande volonté de transformer graduellement les conditions de vie d’une population aux abois ». [1] Un an plus tard, les jeunes fuient le pays par milliers pour le Chili, le Brésil, la République dominicaine, le Canada et autres pays, pour trouver un avenir meilleur. Les conditions de vie de la population se sont détériorées, l’inflation dépasse les 13% et le régime au pouvoir – qui s’est donnée par la voix du président (Martelly) lui-même le titre de « bandits légaux » – est confronté à une grave crise de confiance, en sabordant les institutions clés de notre fragile démocratie, en légalisant le vol et en décriminalisant la corruption. Le dossier PetroCaribe en est un exemple cuisant.

Dans une ambiance aussi délétère, « j’ai plus l’impression que nous disons vouloir devenir émergents pendant que nos choix et comportements présagent cette volonté de rester un pays pauvre », a déclaré le jeune économiste, Etzer Émile. Comment devenir émergent lorsque l’insécurité foncière est généralisée et systématisée, et que cela handicape les investissements privés et publics ? Comment devenir émergent quand le système d’éducation forme des zombis et non pas des gens qui peuvent créer et prendre des initiatives ? Comment devenir émergent quand le système fiscal est plus prédateur que facilitateur à la création de richesse ? Comment devenir émergent quand 94% des dépenses de fonctionnement du budget en cours sont destinées au besoin du département de l’ouest et 6% pour le reste du pays ? Comment devenir émergent avec une république sans sanction ou le crime financier n’est pas considéré comme crime ? Telles sont quelques interrogations posées par l’auteur de l’ouvrage « Haïti a choisi de devenir un pays pauvre : Les vingt raisons qui le prouvent ».

Pour l’ancien conseiller économique du Premier ministre, Enex Jean Charles, Haïti deviendra un pays émergent lorsque nous aurons décidé de renverser ces schémas : « devenir émergent devrait être un projet de société incluant des composantes de leadership politique, contenu, vision, programme, ressources, engagement, temps, mais aussi sur un modèle adapté et gagnant », a-t-il suggéré. Selon lui, le développement d’un pays est scientifique et non aléatoire, il est planifié et non improvisé ou miraculeux. Il faudrait donc que les leaders du pays puissent bâtir ce projet de société sur une vision claire et dans un temps précis, à travers un consensus, de la stabilité et de la continuité. Dans le cas contraire, a dit Etzer Émile, faire d’Haïti un pays émergent restera juste un vœu pieux, un slogan ou une forme d’alignement de discours.

[1Haiti Libre, Haïti – Politique : « Un jour nouveau se lève sur Haïti » dixit le PHTK – le 8-02-2017.

Par Nancy Roc

Soumis à AlterPresse le 4 mai 2018, Extrait de Alter Presse.

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