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Diplomatie « de caniveau » ou de pragmatisme à la François Duvalier

Texte de Eddy Cavé. Photo de Eddy Cavé.

En ma qualité d’observateur éloigné de la scène politique haïtienne, je ne me crois nullement autorisé à juger du bien-fondé ou de l’absurdité de la décision de la présidence haïtienne de voter à l’OEA contre la présence des héritiers d’Hugo Chavez. Encore moins à condamner ou à absoudre des dirigeants dont je n’ai jamais pu percer le fond de la pensée ou l’orientation idéologique. Si tant est qu’ils en aient une.
En effet, je n’ai jamais pu concilier ni interpréter les deux images ci-dessus de l’ancien premier ministre Laurent Lamothe que j’ai archivées pour consultation future : celle prise durant un carnaval de Jacmel où il se pavane aux bras de Pamela White, l’ambassadrice des États-Unis, avec une familiarité contraire aux règles du protocole; l’autre où, flanqué de son partenaire et complice Martelly, il se prosterne, en guayavera rouge bolivarien, devant la dépouille d’Hugo Chavez. Du grotesque comme on a rarement vu dans une cérémonie officielle du genre! Comment nos dirigeants ont-ils pu s’imaginer que ce jeu de dupes pourrait amuser indéfiniment la galerie?

Eh bien, un matin de ce début de janvier 2019, le maître des lieux a sonné la fin de la récréation et son ménage à trois avec ses protégés PHTK et les Vénézuéliens a volé en éclats. Ma grande surprise, c’est que ce dénouement inévitable ait tant tardé à survenir. Je suis surpris également que mon ami Michel Soukar, à qui nous devons l’expression « diplomatie de caniveau » ne semble pas avoir prévu cet éclatement. Son indignation aurait sans doute été moins grande!

N’ayant donc ni titre ni qualité pour me prononcer sur la volte-face, jugée scandaleuse par plus d’un, des autorités haïtiennes en la matière, je me contenterai de commenter et de compléter quelques-unes des réflexions entendues ces derniers jours sur le sujet.

D’abord, le tweet de Jean Théagène qui a été, à ma connaissance, le premier à lancer le débat en assommant brutalement les auteurs de la décision d’appuyer l’initiative américaine. J’avoue en toute humilité avoir lu et relu cette note sans jamais pourvoir ni en saisir l’esprit ni comprendre la lettre. Elle est pourtant limpide pour de nombreux analystes, dont l’animateur de Matin Débats Louko Désir, qui l’a salué avec enthousiasme et admiration. Il en est de même commentaire que le Chapeauteur, mon ami Maurice Célestin, vient de diffuser sur internet..
Quand, d’entrée de jeu, le chef de part Jean Théagène écrit : « Qu’on ne vienne pas me dire qu’il s’agit d’un Nouveau Punta del Este, qui revêtait lors un caractère hégémonique et idéologique », ou bien il se trompe de bonne foi, ou bien il joue la carte de la confusion délibérée. Cet idéologue du duvaliérisme, jean-claudisme compris, est bien placé pour connaître les circonstances du vote pris à Punta del Este en 1962. L ’Amérique était encore en plein dans le projet d’hégémonie commencé en 1823 avec la doctrine de Monroe et dans le combat idéologique auquel la disparition de Fidel Castro et d’Hugo Chavez n’a pas mis fin. Les circonstances et la signification de ces deux votes sont donc identiques.

Dans ce pays qui ne s’est jamais donné la peine de définir, ne serait-ce que dans ses grandes lignes, une politique internationale moindrement cohérente, c’est toujours le président qui tranche les questions diplomatiques. Et il le fait toujours au gré de ses humeurs, de ses peurs, de ses préférences et de ses intérêts personnels, souvent mesquins, et de sa vision du moment. Pas étonnant qu’il souffle successivement le chaud et le froid et désarçonne continuellement à la fois ses diplomates et les observateurs de la scène politique. Dans cette optique, le virage à 180 degrés des derniers jours est tout à fait dans l’ordre des choses.

En limogeant en 2017 l’ambassadeur Harvel Jean-Baptiste qui venait de tenir héroïquement tête à Washington et à l’establishment de l’OEA, lors du premier vote sur la crise vénézuélienne, Jovenel Moïse avait déjà annoncé les couleurs. Seuls les naïfs et les imprévoyants n’ont donc pas vu venir le coup de grâce qu’il a donné la semaine dernière à Nicolas Maduro, qu’il appelait hier encore un frère. Un vrai baiser de Judas!

Ce revirement de la présidence haïtienne n’a en réalité rien d’étonnant. Depuis qu’Haïti bénéficie des largesses du Vénézuela et du soutien actif de Cuba, elle n’a jamais remercié ces pays que de façon très discrète et du bout des lèvres, réservant les grandes manifestations de reconnaissance aux représentants du grand voisin du Nord. Même sous le gouvernement de René Préval!

Loin d’être hors de propos, comme le donne à penser Jean Théagène, le rappel du précédent qu’a été l’exclusion de Cuba de l’OEA avec le vote décisif d’Haïti est très instructif. Il nous montre qu’en l’absence d’une orientation générale basée sur des principes et non sur des calculs mesquins, la diplomatie haïtienne est condamnée à faire des alliances contre nature et à multiplier ce genre de revirements cyniques, embarrassants et humiliants pour la population.

Que s’est-il donc passé à Punta del Este du 22 au 31 janvier 1962 et quel est l’événement dont Jean Théagène refuse même d’entendre parler? À quelques nuances près, c’est le même revirement qu’on a observé la semaine dernière à Washington. Après avoir déclaré haut et fort, à l,ouverture des travaux, que l’organisation hémisphérique devait s’en tenir au respect du droit des peuples à l’autodétermination, le chancelier René Chalmers a eu avec Dean Rusk, le chef de la délégation américaine, un déjeuner au cours duquel il a été convenu qu’Haïti s’alignerait sur les positions américaines en contrepartie d’une reprise de l’aide économique suspendue par Kennedy.

Dans le cas présent, le chancelier haïtien Boccit Edmond a expliqué au journaliste Louko Désir avoir discuté du vote avec les autorités américaines au cours d’une rencontre au département d’État et d’une autre à la Maison blanche. Sans préciser s’il s’avait été invité ou convoqué, il a précisé qu’il y avait trois sujets au menu des discussions : le sort des quelque 60 000 ressortissants haïtiens menacés d’expulsion au terme de l’arrangement TPS; la conjoncture politique actuelle en cette année d’élection en Haïti; le remboursement de la dette Petro Caribe. À en juger par les commentaires des partisans du vote haïtien, le pays aurait gagné sur les trois points qualifiés de « prix du vote » par Louko Désir. Victoire donc sur toute la ligne!

Les suites du vote de Punta del Este.

Les journalistes et historiens haïtiens ont souvent prétendu que les Américains n’ont pas honoré leurs promesses, ce qui, à l’analyse, semble complètement faux. L’assistance technique et économique a été rétablie dès le mois d’avril avec un décaissement de 7,2 millions de dollars, qui a été suivi d’un autre de 3,4 millions pour la reconstruction de la route du Sud (Le Nouvelliste, 12 avril 1962, cité par W. W. Arthus, p.280).

Le politologue Wein Weibert Arthus, actuellement conseiller politique à l’ambassade d’Haïti à Washington, est à mon avis l’auteur qui a relaté et analysé avec le plus d’objectivité et de rigueur la conjoncture générale et les conditions dans lesquelles Haït a voté pour l’exclusion de Cuba à Punta del Este. À l’appui de ses dires, il cite d’ailleurs François Duvalier qui a lui-même écrit à ce sujet : « Une opinion pragmatique voulait que le rôle primordial de la politique d’un État consiste dans la défense de ses intérêts surtout économiques.» (Citation tirée des Mémoires, p. 197, et reprise par Wein Weibert Arthus, Duvalier à l’ombre de la guerre froide, p. 278).

Arthus écrit plus loin : « Le compte rendu de Schlesinger, faisant du ministre Chalmers l’instigateur des négociations autour du vote haïtien, est la version la plus utilisée par les spécialistes pour relater cet accroc à toute notion de morale dans les relations internationales, pour reprendre l’expression d’Ariel Colomonos », l’auteur de La morale dans les relations internationales (Odile Jacob, Paris 2005).

À mon avis, il y a ici deux questions qu’il convient d’examiner séparément : la position de principe que le pays adopte et exprime avec fracas dans les médias, puis le revirement soudain assorti d’une enveloppe qualifiée par Duvalier lui-même d’intérêts économiques. Après avoir réaffirmé son attachement à la politique de neutralité dans les conflits inter-régionaux à l’ouverture des débats le 22 janvier, puis défendu le régime castriste trois jours plus tard, le chancelier Chalmers surprendra le monde entier en votant, « contre toute attente » en faveur de l’exclusion définitive de Cuba de l’OEA. Dans son rapport au président Kennedy, Samuel E. Belk, membre du Conseil national de sécurité, écrira que Cuba a été exclu par un vote de 14 voix contre sept « grâce à un deal avec Haïti ». Un jeu gagnant-gagnant qui confirmerait pour l’une et l’autre parties que la fin justifie les moyens!

Le scénarion de Punta del Este exactement le même que celui qui s’est déroulé sous nos yeux à Washington la semaine dernière. Alors que tout laissait présager un vote de solidarité avec la République bolivarienne ou, au pire une abstention, c’est par un spectaculaire coup de théâtre que s’est terminé le dernier acte de ce cette tragicomédie. Au tomber du rideau, Maduro était mis au ban des nations du continent grâce au vote décisif d’Haïti.

Après avoir bénéficié des faveurs de César, salué sa dernière victoire aux urnes et même envoyé à Caracas une importante délégation à la prestation de serment du président nouvellement réélu, la chancellerie haïtienne s’est rangée sans nuances ni gêne du côté des pays opposés à la perpétuation du régime Chavez.

Ce deuxième revirement, après celui de Punta del Este, introduit donc cette manière de faire dans l’histoire de notre diplomatie, non plus comme un simple précédent ou un accident de parcours, mais comme une espèce de stratégie de négociation. Perçu comme le coup de pied de l’âne, ce vote entache non seulement l’image d’Haïti et sa crédibilité comme partenaire dans les relations internationales, mais aussi la fiabilité des ressortissants haïtiens en général, tant au pays qu’en diaspora.

Les suites éventuelles du vote de Washington

Dans les combats entre pots de fer et pots de terre, l’issue est toujours prévisible et dépend presque exclusivement du bon vouloir des pots de fer. Dans la situation d’extrême vulnérabilité de la partie haïtienne dans le bras de fer actuel, il est à souhaiter qu’Haïti perde seulement son honneur et sa crédibilité. Me fondant sur ma compréhension des pratiques autoritaires de la politique traditionnelle américaine du Big stick, je suis enclin à penser que tout dépendra de leur lecture du tableau et de l’humeur du moment. Faut donc se préparer à la fois pour pavoiser en cas de succès ou, dans le cas contraire, pour dire « Adieu, veau, vache, cochons, couvées. »

La pratique des retours d’ascenseur dans la coopération internationale

L’idée des alliances internationales fondées sur des intérêts réciproques, qu’ils soient économiques, géopolitiques, raciaux, etc., n’a en soi rien d’anormal ou d’immoral. Un exemple entre mille. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, des pays comme le Brésil et l’Argentine ne sont pas spontanément ni automatiquement entrés en guerre aux côtés des États-Unis après le désastre de Pearl Harbour. C’est après de multiples hésitations et d’intenses négociations que le président du Brésil, le dictateur Getulio Vargas, décida d’abord de rompre les relations diplomatiques avec les puissances de l’Axe, puis d’entrer en guerre aux côtés des États-Unis. Cela se fit contre la promesse de financement des aciéries de Minais Gerais dans l’État de Volta Redonda, le moteur de l’industrialisation du Brésil.

Quand, en 1964, le président légitimement élu Joao Goulart voudra opérer un virage vers la gauche, il sera renversé par un coup d’État militaire ourdi par la CIA. Par la suite, les États-Unis n’envisageront l’avenir économique de l’Amérique latine que sous le leadership du Brésil etorné dans son giron comme puissance industrielle et de l’Argentine, colosse aux pieds d’argile, comme puissance agricole.

Si je m’attarde à cet exemple, c’est pour deux raisons : la première, pour illustrer les avantages que le Brésil a su tirer, dans le long terme, de son entrée négociée en guerre en 1946 aux côtés des États-Unis; la seconde, pour rappeler qu’au moment de l’exclusion de Cuba à Punta del Este, le Brésil de Joao Goulart a joué la carte de l’abstention, se mettant dans le dangereux collimateur de la CIA. Deux ans après, il était renversé du pouvoir par un coup d’État militaire. À ne pas oublier!

Quand François Duvalier, qui est incontestablement un des maîtres à penser des apprentis sorciers du PHTK, fait référence au pragmatisme en diplomatie, c’est précisément à ce genre de précédents qu’il pense. Et pour tous ces aspirants disciples de Machiavel, ce qui importe en politique, ce n’est pas la réalité des choses, mais leur apparence. En outre, l’arme la plus efficace du Prince, ce n’est pas la sincérité du discours, mais la ruse, comme l’a rappelé le professeur Victor Benoit dans sa postface du livre de Weibert Arthus. Tel est l’éclairage sous lequel j’analyse la volte-face que vient de faire notre gouvernement devant une opinion publique peu informée, imprévoyante ou simplement crédule.

En guise de conclusion

En abandonnant à son sort le plus faible de ses bienfaiteurs d’hier, le PHTK a joué la carte du pragmatisme, du cynisme et d’une soumission assortie de déclarations optimistes et probablement mensongères. Il a ainsi gagné une première manche, comme Duvalier avait gagné un sursis à Punta del Este. Comme ce genre d’ententes conclues à la hâte dans la fièvre des négociations multipartistes s’accompagne d’un grand nombre de sous-entendus et de clauses implicites, il faut toujours un certain recul pour en évaluer toutes les retombées. Il faudra donc s’armer de patience et attendre pour savoir s’il valait la peine de s’exposer aux accès de colère de Donald Trump en préservant l’amitié d’un Maduro moribond ou de sauvegarder les apparences d’intégrité et d’honneur en risquant de couler à pic avec un allié qui n’avait plus rien à offrir.

Extrait du Journal en ligne, ( Haiti Connexion)  http://haiticonnexion-culture.blogspot.com/2019/01/diplomatie-de-caniveau-ou-de.html?m=1 

 

 

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