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Le footballeur Eusébio, mythe du colonialisme portugais.

Euse

Le footballeur portugais Eusébio reçoit le ballon d’or 1973 à Paris. A sa droite le ballon d’argent Gerd Mueller (photo AFP).

Dans les années 1960, la dictature portugaise de l’Estado Novo promouvait un empire colonial multiracial. Le footballeur Eusébio da Silva Ferreira, mort récemment, a été l’un des instruments – et une victime – de cette propagande.

Dans le Portugal des années 1960, Eusébio da Silva Ferreira était partout : dans les journaux et les magazines, mais aussi dans les émissions et les programmes d’information de la radiotélévision portugaise. Membre du Benfica et de la sélection nationale, toujours dans sa fonction de footballeur, il était acclamé pour son talent sans égal. Dans le Portugal métropolitain de l’époque, où les habitants originaires d’Afrique étaient encore peu nombreux, jamais un Noir n’avait bénéficié d’une telle publicité et fait l’objet de pareilles louanges. Cette représentation était bien loin de l’image de l’Africain répandue dans la culture populaire.

Le racisme institutionnel de l’Empire colonial portugais

Comme l’a montré Isabel Castro Henriques, auteur d’A Herança Africana em Portugal [“L’héritage africain au Portugal”], le Noir était presque systématiquement ridiculisé avec une cruauté avérée, aussi bien dans les livres, les images, les quotidiens, les bandes dessinées, la publicité que dans les blagues. Un autre archétype africain, reposant sur une distance qui autorisait les plus grandes mystifications, ne devait apparaître plus concrètement que durant les guerres coloniales, qui firent de l’Africain l’ennemi, le turra [terme d’argot, péjoratif, désignant les combattants indépendantistes].

La dictature de l’Estado Novo avait résolument contribué, dès ses premiers temps, à disséminer un racisme généralisé en l’assortissant même d’une aura scientifique. Expositions et congrès, travaux de recherche en études coloniales et nombreuses publications officielles présentaient un Africain culturellement différent, qui faisait partie intégrante de l’Empire portugais mais y occupait une place à part, comme s’il s’agissait d’un ensemble racial et culturel discordant.

Un code de l’indigénat portugais

L’Empire avait affirmé le retard civilisationnel des populations africaines, justifiant ainsi une conquête coloniale présentée comme une mission de développement au profit de ces régions et de leurs peuples. Cela permettait aussi de justifier l’attribution par le Portugal d’un statut de citoyen spécifique à la majorité des peuples sur lesquels il régnait, en l’occurrence le système de l’indigénat – système qui, précisément, prit fin en 1961, année de l’entrée au Benfica d’Eusébio, arrivé au Portugal en décembre 1960.

Evidemment, la rhétorique intégrationniste de l’Estado Novo dans les années 1960 devait imposer d’autres représentations de l’Africain, en particulier celle d’un sujet colonial assimilé par la société portugaise. Et Eusébio cadrait bien avec cette représentation. Son autobiographie, rédigée par Fernando G. Garcia à partir d’entretiens et publiée en 1966 au Portugal (traduite en anglais dès l’année suivante), raconte l’histoire d’un “bon petit gars” : un récit-matrice officiel qui, dès lors, a été repris dans les quotidiens, les biographies, les bandes dessinées.

Une biographie officielle d’Eusébio validée par le régime

La “véritable” histoire d’Eusébio suit différentes étapes : elle part du quartier de Mafalala dans la Lourenço Marques coloniale [l’actuelle Maputo], où il vivait dans une pauvreté digne avec sa mère Elisa, passe par les matchs de quartier et le Brasileiros Futebol Clube, l’école buissonnière, la découverte éblouissante du centre de la ville coloniale, qu’il fréquentait peu, l’entrée dans le football mozambicain et culmine avec le transfert au Benfica de Lisbonne et les épisodes glorieux d’une brillante carrière professionnelle.

Dans ce récit, l’enchaînement impressionnant des prouesses sportives est interrompu par l’histoire de son mariage avec Flora, et par l’engagement d’Eusébio dans l’armée portugaise, en 1963, abondamment photographié et exploité par la propagande. L’enrôlement, le mariage et la vie de famille contribuaient à la construction de la parfaite biographie de l’individu assimilé, soucieux de son travail et de sa famille, et pleinement intégré dans le Portugal de Salazar, celle d’un jeune d’origine défavorisée qui, en dépit de sa notoriété, n’avait pas perdu de vue la place qui lui revenait dans la société.

Ambassadeur malgré lui du régime de Salazar,  Courrier International

http://www.courrierinternational.com/article/2014/01/08/le-footballeur-eusebio-mythe-du-colonialisme-portugais

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