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Pour bien comprendre la visite de Martelly à Washington.

Leslie Péan

Par Leslie Péan

L’histoire et la mythologie avancent parfois la main dans la main. Le président haïtien Michel Martelly croit absolument que son retour en force sur la scène politique passe par une rencontre formelle avec le président américain Barack Obama. Cela est pour lui le signe d’une réussite incontestable de sa politique de pouvoir personnel et tyrannique qui viole la Constitution haïtienne. Pour le gouvernement Martelly, c’est une bonne nouvelle à mettre sur toutes les lèvres. Pour d’autres c’est une mauvaise nouvelle. Dans tous les cas, c’est un fait à prendre au sérieux. À un moment où tout bascule dans l’imprévisible, le président Martelly se veut paradoxalement un champion de la modernité malgré les revendications des ouvriers demandant un salaire minimum de 500 gourdes, les grèves des écoliers insatisfaits de la qualité de l’enseignement, les protestations des professeurs non payés et malgré le non-respect planifié des échéances électorales. La modernité peut-elle s’accommoder de telles pratiques politiques désuètes et étriquées ? Une opération vérité est nécessaire pour bien comprendre ce qui est présenté comme un rebond.

De l’avis de plus d’un, Martelly est convoqué à la Maison Blanche pour recevoir des ordres. Dans cet entendement, le régime Martelly n’est vivant qu’en apparence. Les stratèges du Parti démocrate sont agacés par cette rencontre qui pourrait être utilisée par leurs adversaires républicains pour handicaper Hillary Clinton aux prochaines présidentielles. Les frasques sexuelles et publiques de Sweet Micky irritent les bien-pensants du Parti démocrate qui exècrent cette image passée du président haïtien. Ils craignent que le symbole Martelly et les outrances qu’il suggère ne soit utilisé par les Républicains contre Hillary Clinton en 2016, ce qui n’est pas du tout invraisemblable. En vantant apparemment les mérites de la réussite du chanteur-président, les stratèges démocrates ne voudraient pas se voir prêter des intentions malsaines. Contrairement à Martelly qui dit à qui veut l’entendre que le savoir intellectuel est démodé, l’establishment américain a des stratèges qui pensent que les vraies valeurs résident dans la culture et le savoir et pas dans l’argent, encore moins dans l’argent sale.

Avoir accès au pouvoir pour l’apparence

Pour d’autres, l’invitation à la Maison Blanche aurait été obtenue par des affairistes américains exploitant la folie de grandeur du président Martelly. Ayant une soif inextinguible de se frotter avec les grands de ce monde, Michel Martelly est prêt à payer le prix fort. D’autant plus qu’il ne manque pas d’argent pour le faire. Les lobbyistes de Washington ne se font pas prier pour jouer les bons offices. Ils savent que le président Martelly ne trouvera pas une seconde jeunesse avec cette visite à la Maison Blanche. Devant l’insistance du Président haïtien, ils ont fait monter la mise. Le prix de la valeur symbolique de cette rencontre aurait atteint 19 millions de dollars [1]. On se rappelle comment, en février 2013, des stratèges du parti démocrate avaient conçu un stratagème garantissant des rencontres individuelles avec le président Obama en échange de substantielles contributions financières de la part des demandeurs [2]. Les néophytes doivent casquer pour une apparence de pouvoir.

Mais pour le clan Martelly, cette visite à la Maison Blanche a une autre signification. Elle démontre, surtout après la rencontre de janvier 2014 à Cuba avec la Communauté des États Latino-Américains et des Caraïbes (CELAC), que tous les Présidents se valent. Les souris comme les éléphants. Tout voum se do. Les valeurs objectives sont de la foutaise. On s’en sort avec l’acharnement du subjectivisme. Même avec le désespoir. Tout dépend du fondamentalisme des ineptes et des décadents ki di sa yo pi pito . Il n’y a pas de meilleur et de pire. Obama et Martelly sont égaux. Pas de jugement de valeur. Vive le nihilisme et le relativisme sans appel ! C’est le temps de la frénésie et de l’excès d’optimisme. La visite de Martelly à Washington lui donne l’illusion d’avoir une marge de manœuvre, ce qui pourrait avoir des conséquences vraiment néfastes.

En réalité, la rencontre traduit le fait que Martelly se trouve au travers de la gorge de Washington qui n’arrive pas à adopter une attitude de fermeté face à la politique délinquante d’une mouvance qui a confisqué le processus démocratique en refusant d’organiser les élections en 2011, 2012 et 2013. Martelly donne à entendre que son invitation à Washington est la juste récompense de ses actes et de sa préférence délibérée pour la manière forte. Quand des apprentis dictateurs peuvent contraindre les dirigeants américains à mettre tout leur poids dans la balance pour protéger un pouvoir menacé de destitution par le Parlement et de renversement par la rue, les démocrates sont en droit de se poser des questions et de demander des éclaircissements. Et cela dans le but de tirer les leçons qui s’imposent. La manœuvre ne saurait contraindre Martelly à être sage comme une image surtout après la grève générale des professeurs.

Un dialogue qui passe à côté de l’essentiel

La crispation de James Clapper, Directeur du Renseignement National (Director of National Intelligence), sur la cristallisation du phénomène de l’insécurité et de l’instabilité en Haïti [3] est très significative dans la conjoncture actuelle. Elle semble au moins indiquer une différence fondamentale de vues entre les Services de Renseignement américain et le Département d’État. Une vraie transgression qui ne récompense pas le vide et le désespoir comme l’a fait la Maison Blanche en invitant le bandit légal. Une douche d’eau glacée, sans hypocrisie, à un moment où certains croyaient voir un retournement dans la manière dont les autorités américaines traitent le dossier haïtien. Cette fois, le message n’est pas caché. Le côté affreux de la réalité haïtienne est souligné en précisant le danger qu’il représente pour la sécurité intérieure des Etats-Unis.

Cette interprétation est d’autant plus juste plus que les Etats-Unis soufflent le chaud et le froid quand ils mettent Haïti sur la liste des pays constituant une menace pour eux après l’avoir recommandé comme destination touristique. Quand on sait que Martelly a été propulsé au pouvoir avec la participation active de Washington, il est permis de se demander si ce pays n’est pas en train d’expérimenter une nouvelle politique de doublure consistant à placer à la tête des pays du Tiers-Monde des incapables connus et reconnus. Face aux difficultés de toutes sortes du gouvernement Martelly, ils sont forcés soit de renoncer à cette approche comme ils l’ont fait avec la théorie des dictatures amies, soit de tout faire pour tenter de la justifier. Cela devrait prendre la forme d’une aide financière immédiate, les finances du pays étant à leurs plus bas niveaux depuis 1986.

Même dans le secteur bancaire, les institutions ne disposent pas toujours des liquidités minimales pour fonctionner adéquatement. Le fameux décret sur les réserves bancaires de 1957 fixant à 30% le niveau des réserves obligatoires sur les dépôts à vue (passifs en monnaie locale) des banques commerciales a été utilisé au fil des ans de manière arbitraire. La dernière Circulaire 89 de la Banque centrale du 21 mai 2013 fixant ce taux de réserve obligatoire à 35% ne semble pas voir produit les effets escomptés sur le plan de la protection des déposants. Ce matin encore un industriel connu dénonçait sur les ondes d’une radio de la capitale une situation alarmante : la banque sur laquelle il tire les chèques de paiement de salaires de ses ouvriers n’est pas en mesure de les honorer non pas parce qu’il n’a pas les fonds nécessaires à son compte mais parce que la banque elle-même est à court de liquidités. De quoi se demander si la Banque centrale s’est déchargée de sa fonction de supervision des banques commerciales.

Le miroir déformant que le pouvoir actuel a placé en face de la réalité des chiffres est fêlé. Le dialogue de sourds que ses membres ont initié passe à coté de la question fondamentale à la base de la crise politique actuelle : les élections non tenues en 2011, 2012 et 2013. Ce dialogue d’El Rancho est à mille lieux de celui tenu en 1994 en République Dominicaine entre Joaquim Balaguer et Peña Gómez sous les auspices de John Graham, ambassadeur de l’OEA, et de Monseigneur Agripino Nuñez Collado. Au cours de ce dialogue-là, le président Joaquim Balaguer, responsable d’une crise postélectorale en République Dominicaine, a d’abord reconnu ses torts [4]. Ce que le président Martelly n’a pas encore fait et qui constitue l’abc de tout véritable dialogue.

Le président Joaquim Balaguer, bénéficiaire de la manipulation du processus électoral, a accepté de diminuer son mandat de moitié pour sortir de la crise électorale de 1994. Le dialogue n’est pas passé à côté de l’essentiel c’est-à-dire la sanction du responsable de la crise. Dans le cas haïtien, la crise actuelle ne peut trouver de solution durable avec l’impunité. Car si Balaguer a organisé la fraude au cours des élections, Martelly a fait pire en refusant tout bonnement d’organiser les élections pendant trois ans. Aussi, Washington ne devrait pas seulement insister auprès de Martelly pour négocier une réduction de son mandat et la tenue d’élections libres et honnêtes mais aussi faire une injection massive de liquidités pour compenser l’épuisement annoncé des pétrodollars du Venezuela.

Des variantes de la même recette

On sait qu’Obama symbolise le pouvoir mondial des Américains. On ne sait pas de quoi Martelly est le symbole. Il n’a donc aucune raison de verser dans l’euphorique. Peut-être qu’il s’enorgueillit d’avoir bâti sa galaxie politique à partir de rien. Pire, d’avoir pu réhabiliter les traditions obscurantistes duvaliéristes qui font végéter Haiti. Après avoir mystifié la jeunesse haïtienne avec le dévoiement de sa musique grivoise réputée bon chic bon genre (BCBG), Martelly a montré les dents dès le 14 mai 2011. À partir de cette date, ce n’est plus le BCBG des vireren qui fait fortune, mais plutôt le dévoilement de la vraie nature d’un loup affamé à la tête d’une meute qui fait main basse sur l’État. Le pouvoir Tèt Kale met tout en œuvre pour dévorer ses proies successives en commençant par la diaspora qu’il frappe d’une surcharge de 0,05 US$ sur tous les appels entrants en Haïti et de 1,50 US$ sur tous les transferts d’argent internationaux. Une mesure illégale qui n’a pas été ratifiée par le Parlement haïtien.

En accédant à la présidence en 2011, Martelly s’est présenté comme un sauveur. Avec les manigances qui ont conduit au rejet du choix de Daniel-Gérard Rouzier comme premier ministre grâce à la complicité de l’entourage de Martelly, le mythe s’est dissipé immédiatement. On s’est vite rendu compte qu’il n’était la source d’aucun épanouissement pour Haïti. Les grèves et manifestations à travers le pays sont le signe que le doute plane sur son efficacité de maestro d’une formation autre que celle de Sweet Micky. En clair c’est le grand désenchantement. Martelly a beau monter en épingle sa visite à la Maison Blanche. Il n’est pas du tout sûr qu’il aura un retour sur investissement de 220 US$ pour 1 US$, soit 22,000% comme cela semble être le cas pour les firmes multinationales investissant dans le lobbying [5]. De plus, son accès, grassement payé, au plus grand de la planète ne doit pas tromper. Pour d’autres raisons dont la plus importante étant justement que les marchés financiers internationaux ne font pas confiance à des environnements où il y a absence totale de justice. La frilosité du capital international est donc en ligne directe avec notre mentalité d’impunité.

L’édifice construit par ce que le sociologue Anthony Barbier [6] nomme le « système actuel fondé sur la rente, la prédation et l’exclusion sociale » a atteint ses limites. La colonialité ne peut plus cracher des bénéfices à partir du café et des denrées agricoles. Les forces de l’ombre ne peuvent même plus tirer profit de la main d’œuvre haïtienne bon marché à Cuba et en République dominicaine. L’édifice vermoulu menace de s’écrouler. Les investisseurs étrangers n’ont pas confiance dans un pays où la justice n’existe pas et où les retournements de conjoncture sont tellement fréquents.

L’air du temps est celui d’un grand bouleversement qui devra remettre les pendules à l’heure. Cela signifie la fin de la culture d’impunité cimentée par les représentants du statu quo qui se confient des missions qu’ils sont incapables d’exécuter. Le gouvernement Martelly a été condamné dès sa naissance. Il aura beau faire, sa présence décourage les cadres et dévitalise les moindres structures de gestion du pays. En voulant à tout prix se frotter aux puissants de la planète, le lilliputien Martelly risque de se retrouver avec un brutal retour de balancier. Papa Doc l’avait compris, lui qui s’était cloîtré derrières les frontières haïtiennes et n’avait jamais osé en sortir. Martelly risque de laisser des plumes dans cette aventure à la Maison Blanche. Sa survie dépend de son acceptation des règles du jeu qui lui seront dictées. La première étant l’abandon des méthodes d’un autre âge consistant à assassiner les opposants. Faute de quoi, sa consolidation au pouvoir pour terminer son mandat n’aura qu’une apparence provisoire. Les luttes du secteur démocratique ne vont pas s’arrêter. Les syndicats des enseignants et des élèves sont à l’avant-garde contre la débauche du carnaval. La société haïtienne dans toutes ses couches va surfer sur cette vague, sur cette déferlante, qui nous emmènera au rivage de la démocratie et des droits humains.

[1] « L’église catholique, les partis politiques et plus de 19 millions de lobbying ? Martelly finalement va rencontrer Barack Obama un Lame Duck président », Tout Haïti, 2 février 2014.

[2] Nicholas Confessore, « Obama’s Backers Seek Big Donors to Press Agenda », New York Times, February 22, 2013.

[3] James Clapper, Worldwide Threat Assessment of the US Intelligence Community, Senate Select Committee on Intelligence, Washington, D.C., January 29, 2014, p. 25

[4] Tania Hidalgo, « 1994 : fraude obligó a reducir período », Hoy, Santo Domingo, Republica Dominicana, 15 abril, 2012.

[5] Raquel Meyer Alexander, Stephen W. Mazza and Susan Scholz, « Measuring Rates of Return for Lobbying Expenditures : An Empirical Case Study of Tax Breaks for Multinational Corporations », Journal of Law and Politics, Vol. 25, No. 401, 2009.

[6] Anthony Barbier, Dialogue politique, 2 février 2014, p. 2.

Alter Presse

http://www.alterpresse.org/spip.php?article15941#.UvOkqZko6M8

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