À quand le changement chez nous, en Haïti ?

 

Commençons par rendre un très sincère hommage à l’un des plus éminents apôtres du changement de notre époque. Il s’agit du président vénézuélien Hugo Chavez, décédé le 5 mars dernier. Il fut un citoyen du monde connu pour son énergique engagement, non seulement dans son propre pays, mais partout où vivent les opprimés de la Terre. Militaire de carrière converti à la politique, le Commandant Chavez, ami de tous les peuples, avait multiplié les gestes de solidarité envers Haïti. Le jour de sa mort, des témoignages de respect ont fusé de tous les coins du monde, et même ses adversaires ont témoigné de la sympathie à sa famille et à son peuple. Chavez n’a pas seulement logé et nourri les plus pauvres, et réduit la pauvreté. Il a donné aux Vénézuéliens marginalisés un sentiment d’appartenance réelle à leur patrie et de citoyenneté à part entière, qui a remplacé l’aliénation dont ils étaient affligés jusqu’alors. Il a ainsi galvanisé les énergies des masses, ce qui peut servir, à moyen ou long terme, à propulser tout un pays vers de nouveaux sommets. Chavez a profondément modifié la dynamique même de la société vénézuélienne. Puissent ses successeurs mener à bien son oeuvre.

« Il faut que les choses changent », disait le pape Jean-Paul II lors de sa visite en Haïti. Les choses ont en quelque sorte changé depuis, mais nous sommes retombés dans un abîme plus profond. Il faut que les choses changent encore. Le besoin de changement se fait périodiquement sentir à mesure que progresse une société, mais le vrai problème vient de ceux qui s’y opposent. Nous ne devons pas nous laisser convaincre que le changement n’est plus possible chez nous, en Haïti, car ce serait faire le jeu de nos détracteurs dont l’intérêt consiste à nous le faire croire et même à s’en persuader eux-mêmes pour des raisons bien évidentes. Nous sommes maintenant trop nombreux à accepter ce fatalisme.

Ceux qui s’opposent le plus aux changements profonds sont tout d’abord ceux qui profitent de l’état actuel des choses, autrement dit les dirigeants et leurs alliés des minorités dominantes. Il est clair qu’une grande partie du budget national, obtenue de l’extérieur à titre de secours aux défavorisés, sert à soutenir le mode de vie ostentatoire de nos dirigeants. Dans la logique de la société à deux vitesses, les membres de ces élites s’attribuent la part du lion, jetant parfois des miettes aux autres sous le couvert du plus admirable altruisme. L’aide constitue pour eux un pactole et ils la gèrent comme bon leur semble au nom des nécessiteux sans jamais oublier que charité bien ordonnée commence par soi-même. Ils ont à leur service un appareil d’État corrompu, dont la vocation est de veiller à ce que le train reste sur les rails. Chômage, dépossession des paysans, construction d’hôtels, parcs industriels, sous-traitance, pour garantir que plus ça change plus tout reste pareil, et que les sous-développés soient maintenus à leur place – mondialisation oblige. En Haïti, l’heure du changement sonne encore maintenant de façon plus impérative, vu l’utilisation des fonds d’assistance accordés à la suite du récent séisme. Ceux auxquels est destinée l’aide internationale – constituant aujourd’hui la principale source de revenus du pays – souffrent plus que jamais de ne recevoir que trop peu de cette aide. L’enrichissement désinvolte côtoie de plus en plus la misère abjecte.

Mais il faut reconnaître que tout est mis en oeuvre pour que les victimes elles-mêmes acceptent leur sort. À travers les valeurs racistes qu’on nous a imposées, on nous a inculqué des habitudes de rejet ou de dévalorisation vis-à-vis de tout ce qui est nôtre et un manque de confiance en nous-mêmes qui se traduit par un sentiment de méfiance des uns envers les autres. L’esprit de division (nèg pa vle wè nèg) entretenu de façon insidieuse par nos exploiteurs d’autrefois se manifeste encore trop souvent. Nous l’avons malheureusement intériorisé et cela rend difficile l’action collective soutenue et déterminée pouvant produire des changements durables. Tout en nous répétant du bout des lèvres que l’union fait la force, nous avons appris à penser que les « intelligents » sont ceux qui savent tirer leur propre épingle du jeu en trompant tout le monde, y compris leurs amis. Chacun admet volontiers qu’un changement de mentalité est nécessaire, mais avec, comme sous-entendu, que c’est au voisin de changer la sienne. Nous sommes enfin arrivés à nous dire et à croire que le pays est fichu, qu’il n’y a plus rien à faire d’Haïti. Plutôt que de penser et de dire tout haut que le changement n’est pas possible, encourageons ceux qui continuent à oeuvrer pour le changement, tels les syndicats, les organisations de base et ceux qui individuellement poussent aussi à la roue par leurs initiatives citoyennes grâce aux moyens qu’ils trouvent à leur portée. Que nous le reconnaissions ou non, nous faisons tous et toutes partie de l’équation sociopolitique et il revient à tout un chacun de choisir de quel côté jeter son poids.

On résiste aussi au changement par inertie, quand en face d’une situation donnée, on choisit de ne rien faire. Certains de nous s’attendent à ce que nos problèmes soient pris en charge par d’autres pays. D’autres pensent que le changement n’est pas pour demain, et que c’est une raison de ne pas agir. L’une des causes pour lesquelles le changement n’est pas encore arrivé, c’est qu’il n’a pas été suffisamment préparé par ceux qui nous ont précédés. Qu’aurons-nous à répondre à ceux qui nous succéderont, si nous nous préoccupons exclusivement de ce que nous pouvons réaliser pour l’immédiat ? Qu’importe que le fruit de notre travail doive être récolté par nos enfants, et non par nous-mêmes ? Si les changements ne sont pas pour demain, il ne seront pas non plus pour après demain, à moins d’y travailler dès aujourd’hui. En changeant soi-même sa façon de penser, d’opiner et d’agir, on commence déjà à changer son milieu, dont on est une partie intégrante.

Les changements politiques et sociaux ne se réalisent pas nécessairement dans la violence. Il existe de nombreux exemples de changements pacifiques et profonds accomplis sans les chambardements des grandes révolutions. Bien des changements ont eu lieu par les urnes, par la pression des rues ou d’autres formes de protestation, à travers les parlements ou par l’association de plusieurs de ces moyens. Parmi de nombreux exemples, on pourrait rappeler l’époque de la Grande Dépression, dans les années 1930 aux États-Unis, qui aboutit à d’importantes réformes économiques. Un épais nuage de mécontentement se formait alors à l’horizon et les foules se radicalisaient dans les rues. Les détenteurs du pouvoir politique comprirent que le capitalisme américain devait profondément s’amender pour survivre. C’est ainsi que naquit le New Deal. Plus tard, ce furent les années cinquante et soixante et le Civil Rights Movement, soutenu par d’impressionnantes manifestations conduites par des leaders bien connus, et qui entraînèrent encore d’autres changements.

Récemment, en Suisse, la population a voté par référendum un plafonnement des salaires déclarés abusifs des chefs de grandes entreprises. Cet exemple a inspiré la France, où le premier ministre et une grande majorité des citoyens se sont exprimés en faveur de l’adoption de semblables mesures chez eux. Un projet de loi est maintenant à l’étude à cette fin. [L’auteur de ces lignes salue ces évolutions avec enthousiasme, ayant publié en février 2009 une série d’essais en ce sens ; l’un d’eux prenait justement pour objet le plafonnement des gros salaires. Ceux qui souhaitent recevoir ou relire ce texte peuvent envoyer un courriel à l’adresse indiquée au bas du présent article.]

Les pays scandinaves sont assez récemment devenus des modèles de solidarité sociale après avoir été pendant longtemps en proie aux inégalités ; d’importantes réformes y ont été opérées sous pression populaire. Le Ghana, sous l’impulsion d’un nouveau leadership, a gagné en respect aux yeux de l’Afrique et du monde depuis la fin du siècle dernier, en adoptant des réformes qui ont porté leurs fruits.

En ce qui concerne notre pays, certains éléments d’analyse permettent de dire que nous disposons d’atouts objectifs qui, gérés de manière rationnelle, peuvent servir à notre démarrage. Parmi ces éléments, nous pouvons tout simplement citer ce qui saute aux yeux. La nature elle-même nous favorise, différemment des pays qui doivent périodiquement traverser des hivers rigoureux où la possibilité de se déplacer et de travailler pose parfois pendant des jours ou des semaines un sérieux problème. Depuis très longtemps, nous n’avons pas connu de guerre civile. Notre population est majoritairement composée de jeunes, qui peuvent avoir devant eux un avenir productif, à condition d’être bien encadrés. Bien d’autres pays font face au vieillissement de leur population. À la différence des Palestiniens, qu’on voit lutter, même parfois avec des jets de pierres, contre l’une des armées les mieux équipées du monde, nous possédons un territoire qui n’est contesté par aucun autre État ; notre contentieux frontalier avec la République dominicaine a été résolu depuis les années trente par un instrument diplomatique signé par les deux gouvernements. Une grande vigilance s’impose cependant sur ce dernier point. Nos dirigeants doivent faire preuve de mesure et de jugement dans leurs concessions foncières aux investissements étrangers. Faute de quoi, nos vingt-sept mille kilomètres carrés peuvent être grignotés par des ventes et des baux, au point que nous commencions à nous sentir à l’étroit sur nos propres terres. Malgré la question de couleur, nous n’avons jamais eu de conflit ethnique majeur comme, par exemple, le Rouanda ou tout récemment le Kenya, ni de mouvement séparatiste depuis maintenant plus d’un siècle, ni de conflit politique entraînant autant de violence qu’aujourd’hui en Syrie.

Pourquoi donc serions-nous incapables de réaliser pour de bon les profonds changements qui s’imposent de nous jours ? L’action citoyenne est parfois déterminante, quand un peuple est exploité par une classe et un régime qui misent sur la passivité populaire. L’Histoire nous apprend que la démocratie ne se limite pas au droit de voter, ni à la courte visite au bureau électoral tous les cinq ans. Elle doit se construire et être défendue avec vigilance. Il s’agit, entre autres objectifs fondamentaux pour libérer le potentiel collectif, de mettre fin aux inégalités qui permettent à une minorité privilégiée de brider le potentiel de la majorité. Quand il fallait se mobiliser de plusieurs manières dans les années quatre-vingt, de nombreux patriotes vivant à l’étranger se sont engagés pour soutenir la lutte de nos frères et soeurs dans le pays ; nous l’avons fait depuis les États-Unis, le Canada, la France, ainsi que de pays d’Afrique et des Antilles. L’essentiel est de ne pas lâcher prise, en se souvenant du propos du leader noir Frederick Douglass : « Le pouvoir ne fait jamais de concessions à moins qu’on ne les exige de lui. » Face à la contestation citoyenne, certains dirigeants ont fini par entendre raison. Parfois, ces concessions, il a fallu les arracher.

Teddy Thomas
teddythomas@msn.com
Le 14 mars 2013

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